‹ Voltaire à Ferney. Sa correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et de notes histriques entièrement inédites recueillies et publiéesChapitre 9 sur 188 · I.ETTRE DE M """DENIS A I/ABBE · texte numérisé non relu

I.ETTRE DE M """DENIS A I/ABBE

Cc 6 mars 1759, des Del ices.

Vous m’avez fait grand plaisir, monsieur, de me donner de vos nouvelles. Je voudrais que votre santii

1 Lcs lettrea de Voltaire ct de Mmo Denis que nous reproduisons ici ont ete communiqtiees 41’Academic dans une seance de terrier 1859. (Voir le Comple rendu des seances el des travaux de I’Academie des sciences morales et politiques , par M. Ch. Verge, livraisons d'oetotire 1858 et mars 1859.)

(Pour cette !• parlie voir 3' serie, tome XXVII (XI.YIt* dc la collection, page <51). Voir aussi k la tin de cette 2C parlie la lettre par laquelle M. Itavoux communique 5 Vlnstitut ces dix ou onze documents nouveaux.

I)E VOLTAIRE (USD). S!l

vous permit, dans la belle saison, de faire un tour aux Helices. En venant dans votre chaise de poste doucement vers le mois de inai ou juin, croyez-vous que cela vous ferait du mal , et ne penseriez-vous pas que quelque conference avec le grand Tronchin ne pourrait pas vous dtre utile dans le courant de votre vie, surtout apres les maux dont vous avez et6 menace? Je ne suis pas enthousiaste de Tronchin. II y a cinq ans que je le vois manoeuvrer, en l’examinant pas & pas, sans prevention. Je ne le crois pas meilleur que nos Dumoulin, Chirac et autres, pour les maladies aigues. 11 en guerit, et il en meurt entre ses mains. Mais , pour ce qui se nomme maladie chronique , comme hydropisie, scorbut, obstructions, demolutions du sang et autres maux oil les medecins n’entendent rien , j’ose dire qu'il a une supdriorite si marquee, une sagacitc et une connaissanae si fort au-dessus de ses confreres, que je ne puis m’empdcher-de l’admirer et de desirer que mes amis soient a portee de le consulter. Faites-bien vos reflexions sur cela, monsieur, et croyez que je suis bieu fondee sur ce que je vous dis. Je ne vous parle point du plaisir extreme que j’aurais de vous voir, de l’extrdme envie que j’ai de causer avec vous , du chagrin que votre absence me cause sans cesse ; je ne veux pas que ccs considerations, en vous determinant, puissent vous causer la moindre gene et la plus petite fatigue; mais je veux tres-serieusement que vous cherchicz h prolonger vos jours et qu’ensuite vous m’aimiez beaucoup , parce que je vous suis tendrement attachee pour ma vie.

HO LETTRES inEdites

Nous avons pass£ I’hiver assez solitairemeni aux Delices, c’est-a-dire que nous avons eu peu de monde a coucher, mais presque toujours quelqu’un qui vient nous voir de la ville. Le temps du plaisir dans ce pays, c’est l’ete. 11 y a cent niaisons de campagne a une portee de fusil, pour ainsi dire, de la ville qui sont loutes occupees. Nous joucrons la com^die tout l’ete, et c'est presque le seul plaisir que j’aie dans ce pays. Thibouville m’a envoye sa tragedie *. Je ne suis pas etonnee de sa lourde chute; l’interfit est absolument manque. Je n’ai rien lu de si froid en voulant toujours etre chaud , surtout les trois premiers actes. Le grand malheur, c’est qu’on ignore le motif qui fait agir et la reine, et le prince et le ministre, que 1’amour principal ne suit uullement la marche du cmur, que le sujel est vide et la piece trop longue. Notre ami n’est pas fail pour le tbedtre; c’est un talent qu’on ne sc donne pas.

On nous mande que Spartacus s’est relev6. Mon uncle n’a pas trop d’cnvie de donner sit6t Ammaide *. II dit que le temps n’est pas propre au plaisir, et qu’il faut attendre la paix. Je ne vous parlerai pas de la piece. Yencz la voir si vous en Ctes curieux. Je vous la jouerai. Le rOle de la femme est beau, mais il demande un art consomme. C’est, de tous les rdles de mon oncle, celui qui m’a cause le plus de travail, et il y a des endroits qui ne souffrent pas la mediocrite d’une actrice. Vous en avez une si parfaile, actuellement, qu’elle portera le r6le aux nucs. Mais il ne faut

1 Thilamirt.

* Amfnaide , ou jilulfit Tancrdde, a ele representee cn 17C0.

OK VOLTAIRE (H59J. Cl

pas so ilatter qu’il vaille le r61e d'Idamee. Je n’cii connais point de si avantageux, de si facile a bien jouer pour une bonne actrice, et de si beau au theatre. Je le prouverai cet et6; car je comple le jouer.

Mou oncle travaille toujours beaucoup. 11 fait cent ehoses difKrenles k la fois. Son genie ne tarit pas. 11 a paru une certaine lettre dans le Mercure que j’aurais autant aime qu'il eut supprimie, nion clier abbe. Je ne peux plus rien empficher dans ce genre. J'en suis si convaincue que tres-'souvent j’evite de lire scs manuscrits. L'age lui a donne une opinicttrete invincible coutre laquelle il est impossible de lutter; c’est la seule marque de vieillesse que je lui connaisse. Ainsi soyez sdr, lorsque vous verrez des ehoses qu'il serait a propos qu’il ne fit point, que je gemis sans pouvoir y apporter remede. Si je n’etais point sensible, je serais fort heureuse. II a de tres-bonnes fafons pour moi, pourvu que je ne lui fasse pas la plus petite objection sur rien. C'est le parti que j’ai pris, et je men trouve bien.

Je suis tres-contente de mademoiselle de Baziucourt. C’est precis£ment ce qu’il me fallait. Elle est douce et a beaucoup de raison; elle vous fait mille remereiemenls de vos bonles pour elle.

M. Thibouville me mandc qu'il vous a parle de ses affaires; il se loue fort, du marechal de Belle-Isle. Tachez de lui mellre dans la tele de diminuer ses dfpenses.

Adieu, monsieur; 6crivez-moi a vos heures perdues; parlez-moi de voire saute; je m’y interesse

LETTRKS 1NGD1TES

vivement. Mon oncle vous aime toujours. Comptez sur moi corame sur vous-m6me, et aimez-moi comme je vous aime.

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