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ÏÔO LETTRES DE VOLTAlhfe
toi a toujours plus d'amour-propre que d'amitié. Que puis-je d'ailleurs exiger de lui? On me lapiderait en France si je retournais à sa cour. Je ne le pourrais avec bienséance, qu'en cas qu'il fit une satisfaction éclatante à ma nièce, qu'il punit Freytag et Smith, et qu'il me rappelât avec distinction , seulement pour venir passer quinze jours avec lui. Or tout cela est incompatible avec son rang, et encore plus avec son caractère. Il faut donc que je me borne à l'adoucir ; et il ne me faut assurément, madame, d'autre cour que la vôtre. La négociation réussira sûrement si elle se borne à persuader le roi de Prusse de mon respect et à lui inspirer de la modération. Ce sera beaucoup; ce sera une nouvelle obligation que je vous aurai, madame. Je sens un plaisir infini à vous devoir tout.
Voici l'imprimé que Votre Altesse Sérénissime a demandé, avec un manuscrit qui a paru assez plaisant.
Je me mets à vos pieds et à ceux de votre auguste famille.
Madame,
On imprime actuellement ces Annales de F Empire, que Votre Altesse Sérénissime m'a commandé d'écrire. Elles ont été faites dans un temps où le plaisir d'obéir à vos ordres pouvait seul me donner la force de travailler. J'espère avoir l'honneur d'envoyer l'ouvrage aux pieds de Votre Altesse Sérénissime pour vos étrennes. Il est écrit avec la liberté, et je crois, avec la vérité que l'histoire demande et que vous aimez.
Voici, madame, une esquisse de l'épltre dédicatoire ' que je compte mettre à la tête de ces Annales^ en cas que Votre Altesse Sérénissime l'approuve. Je demanderai encore ses ordres pour savoir si elle veut qu'on mette les lettres initiales de son nom, ou si elle permet qu'on écrive cet auguste nom tout entier.
Si elle le désire, j'enverrai les dix ou douze premières feuilles imprimées , afin qu'elle juge par là de l'ouvrage. Elle trouvera peu d'empereurs qui traitent les femmes aussi indignement qu'on les a traitées à Francfort, il y a quelques mois. Je suis plus que jamais aux pieds de la descendante d'Hercule, et je la préfère assurément à Denys de Syracuse. Comment ne préfère rais- je pas la vertu la plus aimable à l'amour-propre artificieux et cruel ? Je sais qu'il faut adoucir un homme puissant et dangereux. On en viendrait à bout, si tout le tort était de mon côté; mais il sent qu'il a mal agi; et, pour se justifier, il comble la mesure. 11 feint de m'imputer cette lettre de 1752, qui contient sa vie privée, .et qui était publique à Paris quand j'étais à Berlin. Il sait bien dans le fond de son cœur que cette lettre, où je suis moi-même maltraité, ne peut être de moi ; mais il me l'impute pour se faire uu prétexte de me persécuter dans des circonstances aussi cruelles. Il n'y a d'autre ressource que de s'envelopper dans son innocence et dans sa philosophie. Yos bontés, madame, et un peu de travail me soutiennent dans les horreurs de la persécution et de la maladie. J'écrirai à M. de Gotter pour le remercier. Je connais
1 V. Œuvres complètes, tome XXIV.
des lettres qui sont bien supérieures aux siennes et aux miennes; et je prie celle qui m'honore de ces lettres si naturelles et si consolantes, de me conserver des bontés qui me rendent très-heureux dans mon malheur.
Son Altesse Sérénissime permettra que madame la grande maltresse trouve ici les assurances de mon respect. — Je suis à vos pieds, madame, et à ceux de toute la postérité d'Ernest.
P. S. Je ne sais si j'ai appris à votre Altesse Sérénissime que j'ai été prévenu dans cette histoire d'Allemagne. Un jeune homme de Dresde en fait une qu'on imprime; elle est prête à paraître en trois volumes; la mienne ne sera qu'en deux; c'est un avantage : mais le plus grand est de paraître sous vos auspices.
A Colmar, 21 novembre.
Madame,
Je reçois la nouvelle marque de bonté dont Votre Altesse Sérénissime m'honore. J'ai la goutte; le cour*rier qui ne l'a pas, va partir ; je n'ai que le temps d'assurer à votre Altesse Sérénissime que votre cour est la seule où je voudrais vivre.
Je respecte trop votre médiation pour la rendre infructueuse par une philosophie trop opiniâtre. Je prends la liberté de joindre ici ma réponse à M. de Gotter, et je vous supplie, madame, de l'engager à la faire parvenir à mon infidèle !. Si elle ne fait pas de
1 Frédéric.
bien, il est sûr qu'elle ne fera pas de mal. L'ingrat dans le fond de son cœur doit rougir d'avoir fait tout ce fracas dans l'Europe, pour une sottise de Maupertuis dans laquelle il n'entend rien. Il a eu la rage d'auteur bien mal à propos. Il n'y aurait que les grâces conciliantes de madame la duchesse de Gotha qui pussent le guérir; mais de telles grâces ne sont pas celles auxquelles il sacrifie. Que dit à cela la grande maltresse des cœurs? Cinquante Empereurs se mettent à vos pieds, madame; la goutte qui tourmente les miens, m'empêche de me livrer davantage aux transports de ma reconnaissance, et de cet attachement respectueux et inviolable que j'ai voué à Votre Altesse Sérénissime.
.V Colmar, 14 décembre 1753.
Madame,
J'ai appris en même temps la maladie et la convalescence de Votre Altesse Sérénissime. Je suis dans la foule de ceux à. qui votre vie est précieuse; vous êtes adorée, madame, de quiconque a eu l'honneur de s'approcher de votre personne. La crainte a été générale; la joie l'a été, quand on vous a su rétablie. Daignez recevoir mes respectueux sentiments parmi tous ceux qu'on vous présente. Voire Altesse Sérénissime aura été bien touchée sans doute de tous les vœux qu'on a faits pour elle, et des alarmes qu'elle a causées. Elle ne peut mieux marquer sa reconnaissance au public qu'en conservant sa santé; c'est le plus grand plaisir qu'elle puisse nous faire; le mien,
madame, serait de pouvoir me venir mettre à vos pieds. Je ne pourrai avoir l'honneur de lui envoyer les prémices de l'ouvrage qui lui appartient que dans quinze jours ou trois semaines.
J'espère que M. de Rothberg voudra bien m'indiquer par quelle voie je pourrai faire parvenir cet hommage. Elle permettra que je présente mes respects à monseigneur et à toute son auguste famille, que je ressente leur joie, que j'unisse mes sentiments à ceux de tout ce qui l'environne.
Agréez, madame, avec votre bonté ordinaire le profond respect, la reconnaissance, l'attachement inviolable du cœur le plus pénétré et le plus sensible.
A Colmar, 26 décembre.
Madame ,
Voici dans quel goût est imprimé l'ouvrage commandé par Votre Altesse Sérénissime ; j'attends ses ordres pour savoir par quelle voie je pourrai mettre à ses pieds le premier tome. Je me flatte que sa santé est rétablie. J'emploie le temps que mes maux me laissent à travailler pour elle, à préparer mon hommage et à regretter sa cour. Je lui souhaite des années dont le bonheur égale ses grâces et ses vertus.
A Colmar, 12 janvier 1754.
Cette lettre se trouve dans le recueil publié par Didier en 1857, 1. 1,
A Colmar, 10 février 1754.
J'aurais été un impertinent si, après que Votre Altesse Sérénissime a eu la fièvre, je ne l'avais pas eue aussi. C'est ce qui m'a empêché de répondre plus tût à toutes vos bontés.
Mais, madame, faut-il que la petite-fille d'Ernest le Pieux veuille, par ses générosités , me faire tomber dans le péché de la simonie ' ? Madame, il n'est pas permis de vendre les choses saintes. L'envie de vous plaire, le bonheur d'obéir à vos ordres m'est plus sacré que toutes les patènes de nos églises. Non, vous ne pouvez ignorer, madame, le plaisir que j'ai eu de faire un ouvrage que Votre Altesse Sérénissime a cru pouvoir être utile. Elle m'a permis de l'embellir de son nom; il a été commencé dans son palais, voilà sans doute la récompense la plus chère. Que la grandeur de votre âme pardonne à ma juste délicatesse.
Grande maîtresse des cœurs , venez ici à mon secours; je vous en conjure, empêchez la souveraine suprême de votre empire d'embarrasser une âme qui est tout entière à elle. Madame de Buchwald, madame de Sévigné de la Thuringe, parlez ferme. Dites hardiment à madame la duchesse que mon cœur, pénétré de la plus tendre reconnaissance, ne peut -absolument
1 La duchesse lui offrait 1 ,000 louis pour ses travaux historiques.
accepter ses bienfaits. C'en est trop. N'en ai-je pas été assez comblé ? vous le savez ; vous n'y avez que trop contribué. Vous souvenez-vous de cette salle des Électeurs, de ces bontés, de ces attentions continuelles qui me font encore rougir ! N'ai-je pas encore avec moi des médailles si bien gravées, et qui le sont dans mon cœur encore mieux? Faites comme vous l'entendrez. Fâchez Son Altesse Sérénissime; mais déclarez lui qu'après le séjour que j'ai fait à Gotha, je ne veux absolument rien accepter. Yous savez, grandemaltresse, si on ne prend pas la liberté d'aimer votre souveraine pour elle-même.
Voilà, madame, ce que je dis à madame de Buchwald. J'espère qu'elle prêtera à mes sentiments une éloquence qui vous désarmera. Pour moi, madame, je n'ai point de termes pour exprimer à Votre Altesse Sérénissime combien je suis attaché à votre personne. Pourquoi ai-je quitté votre cour ? pourquoi n'y ai-je pas achevé ce qu'elle m'avait commandé ? Ma destinée est bien bizarre et bien malheureuse. Le jour que vous m'ordonnâtes, madame, de venir dans votre palais, je devais loger chez Friesleben. J'y serais encore; j'y aurais travaillé à vous plaire. L'abominable scène de Francfort, à iamais honteuse pour le roi de Prusse, ne se serait point passée. Mais je fus si honteux d'être dans cette chambre des Électeurs, d'être servi par vos officiers, de n'aller que dans vos équipages, d'éprouver vos bontés renaissantes à chaque moment, que je n'osai pas en abuser davantage. •
Je parle très-sérieusement, madame ; c'est cela seul qui m'a perdu. Mais aussi ce sont les mêmes bontés
qui font le charme et la consolation de ma vie. Conservez-les moi; regardez-moi comme le plus zélé, le plus reconnaissant de tous vos serviteurs. Approcher de votre personne est ma gloire, ma récompense, mon bonheur; ne me donnez rien. Mais Votre Altesse Se* rénissime va être bien étonnée. Je prends la liberté de vous faire un emprunt; voici ce que c'est : un coquin de libraire de la Haye et de Berlin, nommé Jean Neaulme, a défiguré, comme le sait Votre Altesse Sérénissime, une partie de certaine Histoire universelle. Je suis dans la nécessité de retravailler cet ouvrage si indignement mutilé. Je n'en ai point de copie. Il faut que toutes mes consolations me viennent de Gotha. Si Votre Altesse Sérénissime daigne me prêter son exemplaire pour quelques mois, je le rendrai bien fidèlement . Je travaillerai à cet ouvrage, le reste de l'hiver, en Alsace, où je me suis retiré pour achever à mon aise les Annales de PEmpire. Ainsi, madame, tous mes travaux auront Votre Altesse Sérénissime pour objet. Je la supplie donc très-humblement de ne me rien envoyer par les banquiers de Francfort, mais de vouloir bien me faire parvenir ce manuscrit par la même voie qu'elle m'indiqua, quand elle voulut bien recevoir le premier volume des Annales (le l'Empire.
Me permettra-t-elle que je joigne ici un petit paquet pour M. de Rothberg? Il s'agit de corrections essentielles dans les vers techniques 1. Rien ne peut mieux servir en effet à aider la mémoire ; mais il faut que la chronologie y soit exacte jusqu'au scrupule, et
1 V. Annales de l'Empire, Œuvres complétée, tome XXlVf
qu'il n'y ait pas la moindre faute d'inadvertance. Je ne veux pas tromper la jeunesse.
Votre Altesse Sérénissime daigna, dans son avantdernière lettre, me parler du bonheur de deux nouveaux mariés; puissent-ils bientôt vous donner, madame, de nouveaux sujets! Heureux ceux qui sont établis dans vos États ! M. de Yaldener est probablement à votre cour. Il la fournit de filles d'honneur. J'allai le voir au château de son frère sur la fin de l'automne, uniquement pour lui parler de madame la duchesse de Saxe-Gotha. Depuis ce temps, je n'ai pas quitté ma retraite.
Je me mels aux pieds de Votre Altesse Sérénissime, madame, à ceux de monseigneur et de toute votre auguste famille, avec un cœur pénétré du plus profond respect, d'un attachement et d'une reconnaissance qui dureront autant que ma vie. Je supplie encore une fois Votre Altesse Sérénissime de révoquer Tordre de cette simonie, donné à Francfort.
A Colmar, 23 février 1754.
Madame ,
Votre Altesse Sérénissime doit me trouver bien hardi Non-seulement j'ai l'audace de ne pas recevoir, mais j'ai encore celle de ne pas emprunter. J'ai enfin retrouvé un manuscrit de cette Histoire universelle , conforme à celui que Votre Altesse Sérénissime a entre les mains. Ainsi je la supplie de vouloir bien garder ce faible ouvrage, tout indigne qu'il est d'être dans sa
A LA DtîCftESSE DE SAX&GOTitA (I7S4). 109
bibliothèque. Je ne trouve guère d'expressions pour lui dire combien je suis touché de ses bonléset de ses générosités ; j'en trouverais encore moins pour lui témoigner mon désir extrême de venir me mettre à ses pieds; il n'y aura certainement que ma mauvaise santé qui pourra me priver de cette consolation. Mon état empire tous les jours, et je serai forcé d'aller chercher bientôt quelque coteau méridional, comme on transplante dans un terrain bien exposé les arbres qui périssent au nord. Je ne me suis arrêté en Alsace que pour y finir ces Annales de t Empire, que vos ordres sacrés m'ont fait seuls entreprendre. Ils commencent à déplaire aux fanatiques de ma communion, qui ne sont contents de rien, à moins qu'on ne dise que tous les papes et tous leurs bâtards ont été des saints ; que tous les biens de la terre doivent appartenir de droit divin, moitié aux chanoines et moitié aux jésuites, et qu'il faut brûler à petit feu par charité tous ceux qui ne pensent pas comme eux.
Comme j'ai le malheur de n'avoir pas des principes si chrétiens et si salutaires , je souffre déjà quelques petites persécutions de la part des jésuites qui gouvernent dans le diocèse de l'évêque de Porentruy, dans lequel est Colmar où je fis imprimer ces Annales. Je ne sais pas encore si je serai brûlé, ou seulement excommunié. Je ne puis que les remercier tendrement, puisqu'ils n'ont d'autre objet sans doute que celui de mon salut. Je prie Dieu pour eux, et je voudrais qu'ils eussent tous déjà la vie éternelle; car en vérité ils fout trop de mal dans celle-ci. C'est à vous , madame , c'est à des grandes maltresses des
110 LETTKKS DE VOLTAIRE
cœurs que je souhaite toul le contraire de celte vie éternelle et bienheureuse. Je vous souhaite cent ans de cette abominable vie mondaine, où vous faites criminellement tant de bien par Tin digne amour de la seule vertu. Que ne puis-je être le témoin de vos scandales , et me mettre aux pieds de Votre Altesse Sérénissime et de votre auguste famille , avec le plus profond et le plus tendre respect !
A Colmar, 27 février 1754.
« Madame,
« Je ne suis qu'un vieux étourdi; je me suis trop « fié à ma mémoire, et, dans cette vie, il ne faut se « fier qu'à Votre Altesse Sérénissime.
« Lotliaire le Saxon en vingt-cinq couronné *.
« Voilà ce qu'il fallait mettre, conformément au corps « de l'ouvrage'. Ce sera la matière d'un petit errata.
« Je compte incessamment avoir l'honneur de vous « envoyer le second tome.
« Dieu me garde de traiter l'histoire de Charles VI 3 « et de marcher sur des cendres si chaudes, qui sont « encore remplies de charbons ardents 4. J'en ai fait
1 Cette lettre a été publiée en 1842 par M. Stanford, dans un ouvrage intitulé : Rambles and Researches in Tàuringian Saxony.
* Vers technique, dans les Annales de l'Empire.
s Empereur d'Allemagne, mort en 1740.
4 On lit dans M. Stanford : « Sur ses cendres qui sont encore remplies de charbons ardents. »
A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (l?.r»4y. lit
a une histoire particulière, sur les lettres originales « de tous les ministres ; mais cela n'est destiné qu'à « l'arrière-cabinet de Votre Altesse Sérénissime.
« Sa dernière lettre pénètre mon cœur et le dé- « chire. Sera-t-il possible que ma mauvaise santé nie « porte ailleurs, quand toute mon àme est dans le « château d'Ernest le Pieux? Mon corps est entre les « mains de la nature, et un peu dans celles du gou- « vernement de France; mais mon cœur n'appartient « qu'à Gotha. Que j'ai mal fait, madame, de quitter « cet asile de la vertu, de la générosité, de l'esprit, « de la paix, des agréments !
« Figurez-vous, madame, qu'un gros jésuite qui « gouverne despotiquement le Palatinat me reproche « les vérités que la loi de l'histoire m'a forcé de dire <c sur les papes. Un autre jésuite , qui gouverne le (c diocèse de Porentruy, où je suis, me poursuit pour a la même cause. Âh! madame, que Frédéric de « Saxe, votre ancêtre, avait raison de combattre pour k exterminer cette engeance ! Les moines sont nés « persécuteurs, comme les tigres sont nés avec des « griffes. Le clergé était institué pour prier Dieu, et u non pour être tyran. Il est vrai que le fanatisme a « fait plus de mal à votre Maison qu'à moi, et que u j'aurais tort de me plaindre. Je ne me plains que de « ma destinée, qui m'empêche de venir moi-même « mettre à vos pieds le second tome de ces Annales.
« J'espère encore quelque chose du printemps , à « moins que quelque descendant de Sergius III et de « Marozie ne vienne m'excommunier et me poignar- « der j mais le portrait de Votre Altesse Sérénissime
111 LETTRES DE VOLTAlttE
« les fera fuir, comme chez nous l'eau bénite chasse « les diables.
« J'ai eu l'honneur de lui mander que j'avais re- « trouvé une copie de cet Essai sur l histoire univer- « selle. A quoi bon toutes ces histoires tristes ! J'aime « mieux celle de Jeanne; mais je suis honteux de « parler de Jeanne avec mes cheveux gris. Je ne con- « nais plus qu'un sentiment, celui du plus profond « respect, de l'attachement, de la tendre reconnais- « sance qui me mettent aux pieds de Votre Altesse « Séréoissime. »
A Colmu-, 13 mars 1754.
(Celle lettre se trouve dans le recueil publié par Didier en 1857, 1. 1,
A Colmar, 16 mus 1734.
Madame ,
Je fais partir par la voie du sieur Milville, de Strasbourg, les premiers exemplaires du second tome des Annales de f Empire qui sortent delà presse. Je ;:e crains poiut d'èlre écrasé par les pierres d'un bâtiment que j%ai élevé par vos ordres, et qui n'est que le temple de la vérité consacré à Votre Altesse Sérénissime. J'ai essuyé, je l'avoue, bien des malheurs depuis que j'ai quitté ce palais d'Ernest le Pieux et de Dorothée que je serais bien fâché d'appeler la Pieuse; mais
A LA DUCHESSE DE SAXE-tiOTHA (I1S4). 113
que j'appellerai toujours la bienfaisante, la sage, la juste, l'adorable.
J'ai supporté tous ces malheurs , madame , avec quelque constance; et ni le spectacle d'une femme, qui m'est plus chère qu'une fille unique, traînée par des satellites à Francfort et presque mourante entre mes bras, ni la perte de tout ce qu'on m'a volé, ni les persécutions acharnées du roi de Prusse, qui m'ont ravi jusqu'à la liberté de retourner à Paris, ui la dissipation de mon patrimoine pendant mou absence, ni enfin les maladies qui m'ont mis au bord du tombeau, rien n'a suspendu l'ouvrage que vous m'aviez ordonné. Vous m'avez inspiré, madame, le courage de ce magnanime Jean Frédéric, qui joua aux échecs quand on lui eut lu l'arrêt qui le condamnait. Ce n'est pas que je sois insensible; mais j'ai eu toujours pour maxime que l'occupation et le travail sout la seule ressource contre l'infortune. Une ressource bien plus sûre, ainsi que plus douce, serait sans doute devenir me mettre à vos pieds, et de me faire présenter par Jeanne et par Charles VII, soutenus de la graude maîtresse des cœurs , de voir, d'entendre Votre Altesse Sérénissime, de fouler aux pieds avec elle ces infâmes superstitions qui désolent la terre et dont votre auguste maison a été la victime. Mais, madame, j'ai bien peur que le bonheur de vous faire ma cour ne me soit interdit. Je deviens d'ailleurs si malade que je perds presque toute espérance. Des souffrances continuelles rendent incapable de jouir de la société, à plus forte raison de faire sa cour à une grande princesse. Ernest le Pieux n'a point fondé le château de
Gotha comme un hôpital, pour un Français qui barbouille du papier , et son auguste descendante n'en a pas fait le palais des Grâces pour qu'un malade vint l'y ennuyer. Il faut arriver dans votre sanctuaire, couronné de roses et le luth d'Apollon à la main.
Votre Altesse Sérénissime me parle de son portrait ; mais qu'elle se souvienne que jamais les peintres ni les sculpteurs n'ont orné les portraits et les statues des déesses : elles sont belles par elles-mêmes. N'allez pas, madame, gâter votre portrait. Je vous vois venir de loin, permettez-moi cette expression ; et je prends la liberté de déclarer à toutela maison de Yitikind que ce portrait est le plus beau joyau de leurs couronnes, et le seul que je puisse et que je doive recevoir, après les bontés infinies dont Votre Altesse Sérénissime m'a comblé.
On vient de faire un énorme poëme épique à Paris sur Jésus-Christ. Quel sujet que la Passion pour up poëme épique ! Quels amours que ceux de Marthe et de Madeleine ! Ce nouvel ouvrage , dont Jésus-Christ est le héros, s'appelle la Christiade '. Il est en prose. Que ne laissait-on l'Ecriture sainte comme elle était? Et plût à Dieu qu'elle n'eût jamais été l'occasion de plus grands maux! Un malheureux jésuite nommé Berruyer a fait aussi une espèce de mauvais roman du Nouveau Testament en style de ruelle. Quelle déca-
1 Ou le Paradis reconquis, de l'abbé de la Baume besdossat, 6 vol. in-12 (1753). Ce triste ouvrage n'exposa pas seulement l'auteur aux railleries et aux critiques littéraires; le pauvre abbé encourut encore les censures ecclésiastiques et les amendes du parlement. Cependant Klopstock n'a pas dédaigné de lui emprunter quolques idées dans les derniers chants de la Messiade.
dence en France des belles-lettres et du bon goût ! Tout tombe; mais Gotha subsiste. Que ne puis-je, madame, y Tenir mettre à vos pieds le tendre respect, la reconnaissance, le zèle, le goût infini qui m'appellent dans votre cour ! Y.
ACotmar, 3 ttrfl 1754.
Madame,
Toutes les fois qu'il neige dans les montagnes des Vosges, je tremble que Votre Altesse Sérénissime ne soit malade dans la Thuringe. Je lui suis assurément plus attaché qu'à tous ces Empereurs. Elle a daigné faire le bonheur de ma vie à Gotha, et leurs sacrées majestés m'ont tué à Colmar, quoique Colmar ne soit plus de leur empire. Je suis votre sujet, madame, et non le leur. Ils m'ennuient trop.
Votre Altesse Sérénissime croirait-elle que le roi de Prusse m'a écrit une lettre pleine de bonté et même d'éloges trop flatteurs? Cependant on vient d'imprimer contre moi un livre à Berlin, dans lequel on me reproche beaucoup d'avoir prêché la tolérance au roi de Prusse. Apparemment que la lettre dont il m'honore est une réponse à ce livre. Il est intitulé : Lettres du comte de Calaneo à M. de Volt. Votre Altesse Sérénissime l'a- t-elle lu? Ce comte de Cataneo me parait bien dévot et peu philosophe. Le roi de Prusse dans le fond de son cœur me donnera la préférence sur lui ; et moi, madame, je ne la donnerai à personne sur vous. Je ne souhaite de la santé que pour vous faire ma cour.
Que ne puis-je venir à Gotha sur l'âne ailé de la Pucelle ? Il y a beaucoup d'ânes dans ce monde, mais il y en a peu qui aient des ailes.
Je me mets aux pieds de Votre Altesse Sérénissime et de son auguste famille. Je lui souhaite une santé aussi inaltérable que son caractère. Qu'elle ait toujours de belles heures, comme elle fait celles de quiconque l'approche.
Je lui renouvelle mes profonds respects.
À Colmar, 12 avril 1751.
(Cette lettre se trouve dans le recueil publié par Didier en 1857,
A Colmar, le 3 mai 1754.
(U Tient de tomber de l'encre sur ma lettre ; je demande pardon des
pâtés.)
Madame ,
Les lettres charmantes dont Votre Altesse Sérénissime continue à m'honorer font du désir de vous faire ma cour une passion violente. J'ai consulté sur mon voyage.de Gotha la nature et la fortune, qui gouvernent despotiquement le monde ; la nature me répond : « C'est bien à toi, vieux, malade, triste et ennuyeux, « d'aller porter les restes de ton imagination lan- « guissante chez la descendante d'Hercule et la mère « des Grâces? Va prendre les eaux de Plombières,
A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (l?&4). 117
« misérable; il te faut la boutique d'un apothicaire, et m uon le temple de Dorothée. Tu n'es qu'une ombre; c< murmure avec les ombres. Tu n'es pas fait pour le « concert des déesses. Quand je t'aurai bien lavé et « bien baigné, je verrai si je te donnerai la permission « d'aller balbutier tes vieilles rêveries auprès de ce « que j'ai fait de plus aimable. »
La fortune, que j'ai consultée ensuite, m'a dit : « Je « gouverne tout à ma fantaisie, et je me moque de « celle des hommes. Ils croient faire ce qu'ils veu- <( lent, et ils ne font que ce que je veux. Tu as une « passion violente pour la forêt de Thuringe; je « pourrais bien t'envoyer à Naples ou te clouer à « Colmar, ou te placer en Suisse sur un coteau mé- « ridional. Cependant, si la nature y consent, je te « permettrai d'aller en Thuringe. »
Voilà, madame, la réponse de mes deux oracles. On m'a condamné malgré moi à aller à la fin à Plombières, et j'y vais au mois de juin. Ma pauvre nièce, encore malade de la manière galante dont elle a été reçue à Francfort, vient me trouver aux eaux. Après cela , madame , j'espère que la fortune me permettra le petit voyage pour lequel je lui ai présenté requête.
La lettre dont Votre Altesse Sérénissime veut savoir le contenu, dit quon * a conservé et qu'on n'a donné à personne le manuscrit concernant /'Histoire universelle, qu'on ne me fera aucune infidélité, quon ne parle point mal de moi9 qu'on croit que je ne gâterai jamais rien dans les sociétés où je me trouverai. On me dit
1 Frédéric.
des choses flatteuses , et en même temps on écrit à d'autres des choses piquantes sur mon compte. Il y a longtemps que je sais à quel point vont les contradictions de ce monde. Le cœur seul me conduit , madame; il me ferait voler chez la descendante d'Hercule; mais il ne me fera jamais marcher vers le descendant d'Ulysse.
Le chevalier de Massol est le fils d'un avocat général de la Chambre des comptes de Paris. C'est une famille que je connais ; mais pour lui je ne le connais point du tout. Si D'Arnaud s'est formé à la cour de Dresde ', il peut devenir homme de mérite. Mais des vers français médiocres ne donnent ni réputation ni fortune, et c'est un bien mauvais métier.
On fait actuellement à Colmar une singulière expérience; je ne sais si je n'en ai pas parlé à Votre Altesse Sérénissime dans ma dernière lettre. Il s'agit de convertir le sel en salpêtre pour faire de la poudre à canon et pour tuer les hommes à meilleur marché; on a déjà parlé de ce secret dans les gazettes. Mais il faut que ce bon marché ne soit pas si réel; en ce cas le roi de Prusse l'aurait. Ceux qui prétendent avoir ce grand art veulent le vendre au roi de France des sommes immenses. Il y a trois mois qu'on y travaille à Colmar. Si on y réussit, je croirai à la pierre philosophai.
La grande maltresse des cœurs ne veut donc point de l'épithète de femme forte? Elle a pourtant l'esprit
1 Arnaud-Béculard était alors conseiller de la légation française à Dresde.
très-fort; et son âme a des yeux de lynx , si son corps en a de taupe. Que je voudrais être encore entre la descendante d'Hercule et la grande maltresse, aux pieds de tout ce qu'on doit respecter et aimer le plus dans le monde !
Je suis toujours avec la vénération la plus profonde et le respect le plus tendre. Y.
U. — A LA MÉMB.
(Les paragraphes marqués de guillemets sont dansl'ldition deBcuchot,
t. LVI.p. 454.)
ACoimar, Î5 mai 1754.
« Madame,
« Vos bontés font dans mon cœur un étrange con- « trflste avec les maladies qui m'accablent. Je vienn drais sur-le-champ me mettre aux pieds de Votre
* Altesse Sérénissime, soit à Gotha, soit à Àltembou rg, h si j'en avais la force; mais je n'ai pas eu encore « celle de me faire transporter aux eaux de Plom- « bières. Dieu préserve la grande maltresse des cœurs « d'être dans l'état où je suis, et conserve à Votre « Altesse Sérénissime cette santé, le plus grand des
* biens, sans lequel l'Électorat de Saxe, qui devrait « vous appartenir, serait si peu de chose; sans lequel « l'empire de la terre ne serait qu'un nom stérile et « triste! Si je peux, madame, acquérir une santé to- « lérable , si je me trouve dans un état où je puisse
* me montrer, si je ne suis pas condamné par la nais ture à attendre la mort dans la solitude, il est bien « certain que mon cœur me mènera dans votre cour.
« Quand j'ai dit que j'en demanderais permission à « la nature et à la destinée, je n'ai dit que ce qui est « trop vrai. Pauvres automates que nous sommes, « nous ne dépendons pas de nous-mêmes; le moindre « obstacle arrête tous nos désirs, et la moindre goutte « de sang dérangée nous tue, ou nous fait languir « dans un état pire que la mort même. Ce que Votre « Altesse Sérénissime me mande de la santé de îna- « dame de Buckvald redouble mon attendrissement « et mes alarmes. Elle m'a inspiré l'intérêt le plus <( vif. Il y a certainement bien peu de femmes comme « elle. Où pourriez-vous trouver de quoi réparer sa « perte? La vie n'est agréable qu'avec quelqu'un à « qui on puisse ouvrir son cœur, et dont l'attache- « ment vrai s'exprime toujours avec esprit, sans « avoir envie d'en montrer. Elle est faite pour vous, « madame. J'ose vous protester que je vous suis at- « taché comme elle, et que mon cœur a toujours « été à Gotha, depuis que Votre Altesse Sérénissime « a daigné m'y recevoir avec tant de bonté.
« Je voudrais l'amuser par quelques nouvelles : « mais heureusement la tranquillité de l'Europe n'en « fournit point de grandes; les grandes nouvelles « sont presque toujours des malheurs. Je ne sais rien « des petites, sinon qu'un chimiste du duc des Deuxce Ponts, nommé Bull ou Pull, parent, je crois, « d'un de vos ministres, a tenté en vain de créer du « salpêtre à Colmar. 11 a travaillé à Colmar pendant « trois mois, avec un Saxon nommé le baron de « Planilz; et ni l'un ni l'autre n'ont encore réussi « dans le secret de perfectionner la manière de tuer
A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (Mb S). 121
k les hommes. On croit avoir découvert à Londres et <c à Paris l'art de rendre l'eau de la mer potable, et « on pourrait bien n'y pas réussir davantage. De a bons livres nouveaux , il n'y en a point : il en « parait quelques-uns sur le commerce; on les dit « de quelque utilité; mais il ne se fait plus de livres « agréables. »
Il semble que depuis quelque temps les livres ne soient composés que pour des marchands et des apothicaires. Tout roule sur la physique et sur le négoce. Cela n'est guère amusant pour une princesse pleine d'esprit et de sentiment , qui veut nourrir son âme. Il faut s'en tenir aux bons ouvrages du siècle passé. Vos propres réflexions, madame, vaudront mieux que tout ce qu'on fait aujourd'hui. Que ne puis-je être à portée d'admirer de près votre belle àme, tous vos sentiments, votre manière judicieuse de penser! Que ne puis-je renouveler à vos pieds le profond respect et le culte que mon âme a voués à la vôtre !
A Plombièret , 17 juillet 1*5 4.
Loin de vous et de votre image
Je suis sur le sombre rivage ;
Car Plombière est en vérité
De Proserpine l'apanage.
Mais les eaux de ce lieu sauvage
Ne sont pas celles du Léthé.
Je n'y bois point l'oubli du serment qui m'engage ; Je m'occupe toujours de ce cbarmant voyage
Que dès longtemps j'ai projeté :
Je veux vous porter mon hommage.
122 LETTRES DE YOLTàlRB
Je n'attends rien des eaui et de leur triste usage : Cest le plaisir qui donne la santé.
(La lettre qui suit ces rers est dans le recueil publié par Didier, en 1 8S7 ,
Auprès de Plombières, I jda 1754.
J'ai été bien malade en allant chercher la santé à Plombières. Ma plus grande peine a été de ne point écrire à Votre Altesse Sérénissime : mon cœot est toujours à Gotha, votre portrait à Colmar, et mon corps ou plutôt mon ombre auprès de Plombières; je ne demande à vivre que pour avoir la force de venir vous faire ma cour encore. Si j'ai encore quelques beaux jours, ils vous appartiennent sans doute ; mais je désespère de voir Altembourgj où Votre Altesse Sérénissime va passer les mois d'août et de septembre. J'aurais du moins voulu avoir, pour me consoler à Plombières, ce portrait dont elle a daigné m'honorer ; je ne le verrai qu'à mon retour à Colmar. C'est ma triste destinée d'être loin de vous, madame, de toutes façons; il faut y mettre ordre et vaincre sa destinée, si ou peut.
Je crois que cette maudite édition qu'on a faite en Hollande d'une partie très-informe de ce manuscrit» que Votre Altesse Sérénissime a entre les mains, est ce qui m'a tué. Je me suis vu dans la nécessité de réparer le tort qu'on m'a fait, en retravaillant cet ou-
A LA DUCHESSE DE SAXF-OOTHA (1154). it3
vrage, qui est immense. Que ne puis-je venir l'achever dans votre bibliothèque ! Il me semble que je donnerais le matin aux rois qui ont troublé le monde, et le soir à Jeanne et à la tendre Agnès qui ont adouci les mœurs. L'envie de vous plaire , de vous amuser, me rendrait des forces; mais ce sont là des songes qui flattent un malheureux malade : on passe sa vie à désirer. Soyez très-sûre , madame, que ce songe sera une réalité, dès que j'aurai la force de me transporter et que j'aurai arrangé mes petites affaires; rien ne me retiendra. Eh bien ! si je suis malade , Votre Altesse Sérénissime daignera me supporter ; la douceur et la paix de sa cour sont d'ailleurs un excellent remède.
La grande maîtresse des cœurs et moi nous serons, madame, vos deux malades. Je crains bien qu'elle ne le soit autant que moi : cela est bien injuste; la nature entend bien mal ses intérêts de gâter ainsi ce qu'elle fait de mieux. Madame de Buckvald devait avoir des yeux de lynx et une santé d'athlète. Heureusement , madame , la nature semble avoir traité votre personne comme elle le devait. Conservez cette santé si précieuse; je la verrai briller dans les traits de votre portrait, en attendant que je la voie sur ce visage si gracieux et si noble qui embellit la plus belle âme du monde. Quand pourrai-je présenter encore mes hommages à votre auguste famille, à ce jeune général, qui veut combattre un jour à la tête des armées de France ou d'Allemagne, il n'importe, à toutes ces. belles jeunes plantes que vous cultives. Je me mets à vos pieds , madame , pénétré de douleur
de u'être pas auprès de Votre Altesse Sérénissime au lieu de lui écrire, et rempli du plus profond respect, d'un attachement et d'une reconnaissance que je ne puis exprimer. — Si elle daigne in honorer de ses ordres, elle peut toujours les envoyer à Colmar.
A Colmar, 30 juillet 175 i.
Madame ,
En arrivant à Colmar j'ai trouvé deux choses charmantes der Votre Altesse Sérénissime, votre lettre du 13 juillet et votre portrait. Je leur ai fait ce que je faisais au bas de votre robe, quand j'avais l'honneur d'être à Gotha. Mais pourquoi, madame, mettre des ornements à des choses qui sont par elles-mêmes si précieuses? Votre Altesse Sérénissime me remplit de confusion comme de reconnaissance; je devrais venir la remercier sur-le-champ à Gotha ou à Altembourg. Elle sait quel est mon empressement, elle sait que je n'ai point d'autre désir.
Je suis revenu bien malade dans mon petit territoire de Colmar. Cette nièce que vous daignez honorer de vos bontés m'a accompagné et me sert de gardemalade. Elle se met à vos pieds, madame : tout ce qu'elle sait de votre auguste personne redouble encore sa sensibilité et son respect. Savez-vous , madame, qu'on m'écrit de plus d'un endroit pour me parler de la santé de madame de Buckwald? On n'ignore pas à quel point je lui suis attaché. Hélas, madame, ma dernière lettre de Plombières prévenait
la vôtre; je m'attendrissais sur le sort d'une personne si digne de vous. Puisse- je apprendre bientôt son rétablissement !
Ce que Votre Altesse Sérénissime me dit d'une certaine personne qui se sert du mot de rappeler ne me convient guère; ce n'est qu'auprès de vous, madame, que je puis jamais être appelé par mou cœur. Il est vrai que c'est là ce qui m'avait conduit auprès de la personne en question. Je lui ai sacrifié mon temps et ma fortune; je lui ai servi de maître pendant trois ans; je lui ai donné des leçons, de bouche et par écrit, tous les jours, dans les choses de mon métier. Un Tartare, un Arabe du désert ne m'aurait pas donné une si cruelle récompense. Ma pauvre nièce , qui est encore malade des atrocités qu elle a essuyées, est un témoignage bien funeste contre lui. Il est inouï qu'on ait jamais traité ainsi la fille d'un gentilhomme, et la ve ave d'un gentilhomme, d'un officier des armées du roi de France, et, j'ose le dire, une femme très-respectable par elle-même , et qui a dans l'Europe des amis. Si le roi de Prusse connaissait la véritable gloire, il aurait réparé l'action infâme qu'on a faite en son nom. Je demande pardon à Votre Altesse Sérénissime de lui parler de cette triste affaire ; mais la bonté qu'elle a de s'intéresser au sort de ma nièce me rappelle tout ce qu'elle a souffert.
Je m'imagine que Votre Altesse Sérénissime est actuellement dans son palais d'Altembourg avec monseigneur et les princes ses enfants; je me mets à vos pieds et aux leurs.
On m'a envoyé de Berlin une relation, moitié vers
et moitié prose, du voyage de Maupertuis et d'un nommé Cogolin. Ce n'est pas un chef-d'œuvre.
Recevez , madame , mes profonds respects et ma vive reconnaissance.
Aux Délice», il septembre 1754.
Madame ,
Ce n'est pas Jeanne que je mets cette fois-ci à vos pieds, c'est cet Orphelin de la Chine. Votre approbation m'a donné la hardiesse de le faire jouer à Paris; et puisque ces magots chinois ont trouvé grâce devant vos yeux, il fallait bien qu'ils réussissent en France. Les Français qui ont du goût, madame, sont faits pour penser comme Votre Altesse Sérénissimé. J'ignore si elle a reçu la lettre que j'eus l'honneur de lui écrire, il y a plus d'un mois, en faveur de Jeanne. Je lui demandais ses ordres; je lui disais, dans ma lettre, que j'avais donné à cette grosse et singulière héroïne un habit décent , pour qu'elle pût faire la révérence à la petite-fille des héros , à celle qui est l'honneur de son sexe.
Je suis toujours, madame, dans cette maison que monseigneur, le prince votre fils, a honorée de son séjour. Plus je l'embellis, plus je regrette de n'être pas à vos pieds. Il n'y a rien à mes yeux de beau que votre cour; je n'aurais jamais dû la quitter. Daignez, madame, me conserver des bontés si chères et si consolantes. Puissiez-vous jouir aussi longtemps que je le désire, vous et toute votre famille et la grande
A LA DUCHESSE DE SAXK40THA (1754). 121
maîtresse des cœurs, d'un bonheur que tous méritez si bien!
Je renouvelle à Votre Altesse Sérénissime mon in* viûlable attachement et mon très-profond respect.
A Colmar, 4 octobre « 754.
Madame ,
fû respecté les États d'Altembourg ; je n'ai point osé mêler mes inutiles lettres aux affaires de Votre Altesse Sérénissime: mais si elle est actuellement dans son palais tranquille de Gotha, qu'elle daigne y recevoir mes hommages. C'est à Gotha qu'ils doivent s'adresser ; c'est laque j'ai passé les plus beaux ' de mes jours. Si Votre Altesse Sérénissime daigne toujours s'y occuper de l'amusement des belles-lettres, je lui demande la permission de lui envoyer le manuscrit d'une nouvelle tragédie, qui a du moins le mérite de la singularité. Je veux vous envoyer mes enfants, madame, ne pouvant moi-môme venir me mettre à vos pieds. Je ne sais par quelle fatalité je reste à Colmar, quand je pourrais être mieux.
J'avais imaginé de passer par la cour palatine pour aller à la vôtre; mais je me trouve sous les ordres de ma nièce, ma garde-malade, qui est venue en Alsace gouverner le bien que j'y ai et ma personne : il faut qu'un malade obéisse.
Je me flatte que Votre Altesse Sérénissime jouit d'une santé inaltérable, et que le voyage d'Altembourg aura fait du bien à la grande maltresse des
cœurs. J'ai été longtemps alarmé pour elle. Que ne puis-je venir encore partager ce zèle et cet attachement qu'elle a pour votre personne ! Que ne puis-je au moins, madame, contribuer de loin à vos amusements. Mais j'ai peu de relations avec la république des lettres et des bagatelles de Paris. Je n'entends parler de rien qui soit digne de votre curiosité. On ne fait plus que répéter et retourner les ouvrages faits il y a près d'un siècle, et il faudrait pour vous un siècle nouveau. Pour moi, madame, il ne me faudrait que votre présence.
Je me mets aux pieds de monseigneur, de votre auguste famille et surtout aux vôtres, avec le plus profond respect et la plus tendre reconnaissance.
A Colinar, 24 octobre.
Madame ,
J'ai fait partir par les chariots de poste une tragédie. Ces voitures ne sont guère accoutumées à porter des vers français. Que n'ai-je pu venir moimôme mettre à vos pieds ces petits amusements ! Et pourquoi faut-il qu'il n'y ait que mes enfants qui fassent le voyage de Gotha!
Votre Altesse Sérénissime daigne faire des compliments à ma nièce : elle ressent cette extrême bonté avec la plus respectueuse reconnaissance; mais malgré tout l'héroïsme de son amitié pour moi, je lui sais mauvais gré d'être venue me consoler à Colmar. Elle
y fait le bonheur de ma vie ; mais elle m'empêche d'être à votre cour : elle me fait à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal.
Qui fut bien surpris le 23 de ce mois? ce fut moi, madame, quand un gentilhomme de madame la margrave de Bareûth me vint dire que son auguste maltresse m'attendait à souper à la montagne Noire , cabaret borgne de la ville. Je me frottai les yeux ; je crus que c'était un rêve. Je vais à la montagne Noire; j'y trouve monseigneur le margrave et Son Altesse Royale. Il n'y a sorte de bontés dont ils ne m'accablent ; ils veulent me mener sur les bords du Rbêne, où ils vont passer l'hiver. Je crois qu'ils s'arrêteront quelques mois à Avignon , en terre papale : cela est beau pour des calvinistes ; mais, pour moi, ce n'est pas chez le pape, c'est dans le palais d'Ernest le Pieux que je voudrais aller. Madame la margrave de Bareûth a voulu absolument voir ma nièce. Oui, madame, lui ai-je dit, elle aura hardiment l'honneur de se présenter devant vous, quoique vous soyez la sœur du roi de Prusse. Tout s'est passé le mieux du monde; la sœur a fait ce que le frère aurait dû faire : elle a excusé comme elle a pu, et avec une bonté infinie, l'aventure de Francfort. Enfin, madame, qui sait mieux que Votre Altesse Sérénissitne que votre sexe est fait pour réparer les torts du nôtre ? Il y a des dieux cruels; les déesses sont plus indulgentes. C'est à vos autels, madame, que mon cœur sacrifie.
Je n'irai certainement point en terre papale, quoique j'aie été en terre monacale. 11 est très-vrai que j'ai passé un mois chez des moines bénédictins; mais j'y
ai cherché une belle bibliothèque dont j'avais besoin, et non pas vêpres et matines. Je voulais finir cette Histoire universelle dont Votre Altesse Sérénissiroe a un manuscrit» et c'est une assez bonne ruse de guerre d'aller chez ses ennemis se pourvoir d'artillerie contre eux. Le tour qu'on m'a joué d'imprimer cette histoire toute défigurée, m'a mis dans la nécessité de l'achever. Mais j'aurais fait encore plus de cas de la bibliothèque luthérienne de Gotha que des livres orthodoxes des bénédictins de Sénone. Ma dévotion consiste à regarder madame la duchesse de Gotha, et si elle le permet, la grande maltresse des cœurs, comme mes saintes. S'il y a un paradis, il y en a pour de si belles âmes. En attendant très-longtemps ce paradis , vivez pour les délices de ce monde, madame, conservez-moi vos bontés. Souffrez que je mette aux pieds de toute votre auguste famille et surtout aux vôtres, avec le plus profond respect et le plus tendre , Voltaibi.
Au chAteau de Prragins, près de la Tille de Nyo» au pays de Yaud , en Suisse , 16 décembre 1754.
Madame,
Je reçois au bord du plus beau lac du monde la lettre dont Votre Altesse Sérénissime m'honore. Ce n'est pas dans le seul cabaret de Colmar que j'ai rencontré madame la margrave de Bareûth ; j'ai eu encore Thonneur de lui faire ma cour dans une auberge de Lyon. J'avais, sans le savoir, l'air de courir après elle comme un héros de roman. Mais Votre Altesse
Sérénissime sait que c'est pour vous seule que j'aurais voulu faire de telles entreprises. J'ai laissé madame la margrave aller à Avignon en terre papale. Je ne crois pas qu'elle s'y convertisse à notre sainte foi catholique, comme a fait la princesse de liesse. Elle me parait un peu plus loin du royaume des cieux. Qui aurait dit que la descendante de Philippe de Hesse le Magnanime deviendrait un des confesseurs de notre Église? Il ne reste plus, madame , à conquérir qu'une belle âme comme la vôtre, pour rendre notre triomphe complet. Que ne puis-je venir prêcher Votre Altesse Sérénissime avec Jeanne, Agnès, et le père Grisbourdon ! mais la Providence m'a fait aller à Lyon pour de viles affaires temporelles. Elle m'a fait passer par Genève pour éprouver ma foi; elle me retient sur les bords du lac Léman, avec un rhumatisme goutteux, pour éprouver ma patience, et elle m'a éloigné de Gotha pour me punir de mes péchés. Cette nièce, que votre bonté daigne honorer de son estime, la mérite bien en conduisant partout son malade. Je me console d'être ici, dans l'espérance de repasser par l'Alsace, et de pouvoir encore venir me mettre à vos pieds. Les forêts de Thuringe auraient plus de charmes pour moi que la ville de Lyon et que le lac qui est sous mes fenêtres! J'ai vu de beaux pays, madame; mais c'est à Gotha qu'est le bonheur. Heureux ceux qui approchent de votre personne ! je les envie tous. Je suis sensiblement affligé d'apprendre que Votre Altesse Sérénissime a été malade. La grande maîtresse des cœurs aura passé tout ce temps-là sans dormir. Conservez, madame, une santé si précieuse. Il est vrai
que je comptais faire un tour à Manheim, sur la fin de l'hiver, pour pouvoir être à vos pieds au printemps. La destinée m'a ballotté ailleurs. Elle me joue souvent de vilains tours ; mais je la défie d'altérer les sentiments de mon profond respect et de mon attachement pour Votre Altesse Sérénissime et pour loute votre auguste famille.
Au château de Praugiug, pays de Vaud, 14 janvier 1 75$.
Madame ,
Ceux qui disent que l'homme est libre ont grand tort. Si on était libre, ne serais-je pas aux pieds de Votre Altesse Sérénissime? La prédestination me fait bien plus de peine qu'au prince de Hesse-Cassel; mais ma grande peine est parce que j'y crois, et j'y crois parce que je l'éprouve. Je ne m'attendais pas que les bords du lac de Genève seraient mon séjour. Mais cette nièce, dont Votre Altesse Sérénissime m'a daigné parler quelquefois avec tant de bonté, m'a fixé près du mont Jura, malgré elle et malgré moi. C'est un beau pays; c'est un climat tempéré, où les malades peuvent finir doucement leur vie.
Nous n'avons vu qu'en passant la ville de Genève, où monseigneur le prince votre fils a été élevé. Votre nom est chéri dans cette ville. J'ose dire qu'il l'est encore plus dans le château de Prangins.
Ces Mandrins , qui font tant de bruit en France, ont été quelque temps dans une petite ville qui est
A LA DUCHKSSK DR SAXE-^THA I7.SM. |3.'i
au pied du château que nous habitons. La Suisse était leur retraite ; mais on prétend à présent qu'ils n'ont plus besoin d'asile , et que Mandrin , leur chef, est dans le cœur du royaume à la tête de six mille hommes déterminés, que les soldats désertent par troupes pour se ranger sous ses drapeaux; et que s'il a encore quelque succès, il se verra bientôt à la tête d'une grande armée. Il y a trois mois que ce n'était qu'un voleur : c'est à présent un conquérant. Il fait contribuer les villes du roi de France, et donne de son butin une paye plus forte à ses soldats que le roi n'en donne aux siens. Les peuples sont pour lui, parce qu'ils sont las du repos et des fermiers généraux. Si toutes ces nouvelles sont vraies, ce brigandage peut devenir illustre et avoir de grandes suites. Les révolutions de la Perse n'ont pas commencé autrement. Les prêtres molinistes disent que Dieu punit le roi qui s'oppose aux billets de confession , et les prêtres jansénistes disent que Dieu le punit pour avoir une mattresse. Mandrin, qui n'est ni janséniste ni moliniste, pille ce qu'il peut, en attendant que la question de la grâce soit éclaircie. Paris se moque de tout cela et ne songe qu'à son plaisir: il a de mauvais opéras et de mauvaises comédies; mais il rit et fait de bons soupers.
Je n'ai aucune nouvelle de madame la margrave de Bareûth. Elle est toujours en terre papale. Je ne désespère pas qu'elle aille à Rome , puisqu'elle est en si bon train. Pour moi , madame , j'aimerais mieux être damné dans votre cour avec la grande mattresse des cœurs, que d'être sauvé dans une autre.
Je mets mon cœur aux pieds de Votre Altesse Sérénissime et de toute votre auguste famille, avec le plus profond respect.
Au château de Prangins, payi de Yaud, 19 janvier 1755.
Madame ,
Les neiges du mont Jura et les vents du lac de Ge* nève valent bien votre forêt de Thuringe. Les plus attachés de vos serviteurs , la grande maltresse des cœurs et moi, n'avions pas besoin d'un hiver si rude. Dieu veuille qu'il n'attaque point la santé de Votre Altesse Sérénissime 1
On ' me mande d'Avignon à peu près les mêmes choses que ce qui est dans la lettre dont vous m'honorez, madame, en date du 12 janvier; mais il s'en faut beaucoup qu'on imagine me ramener. 11 n'y a que Votre Altesse Sérénissime au monde qui pût me faire entreprendre un voyage dans la Germanie septentrionale. Mon cœur, qui est mon seul guide, me conduisit autrefois sur les bords de la Sprée; il se trompa, mais il ne se trompera pas deux fois. Comment d'ailleurs abandonner une femme qui a tout quitté et qui a éprouvé pour moi des choses si indignes et si barbares! Moi, je la quitterais pour celui qui l'a si maltraitée, qui lui devait des excuses puisqu'il est homme, et qui ne lui en a point fait parce
1 La margrave de Bareûth, sœur de Frédéric.
qu'il est roi! et je la quitterais pour celui dont elle a si cruellement à se plaindre ! Un cœur tel que le vôtre, madame, en serait indigné. Si madame Denis n'avait pas soumis sa destinée à la mienne avec tant de courage, si j'avais pu faire le voyage de Gotha , madame, je n'en serais jamais sorti; j'aurais fini ma vie à vos pieds. Voilà mon secret, je le conOe à Votre Altesse Sérénissime.
On nous propose actuellement une maison auprès de Genève, que monseigneur le prince, votre fils, a habitée quelque temps. Cela seul me détermine à en faire l'acquisition; je croirai être dans un lieu qui vous appartient, madame. Les jardins sont délicieux ; mais le séjour n'en sera embelli pour moi que par l'idée d'être en quelque sorte dans vos domaines. Il me faut enfin un asile où je puisse finir une vie accablée d'infirmités. Je renonce à la cour de tous les rois, et je pleure de n'être pas dans la vôtre.
Le général Mandrin n'est pas si puissant qu'on me t'avait dit. Il faut toujours rabattre beaucoup de tontes les nouvelles. On a joué à Paris la tragédie du Triumvirat. Je l'ai lue, et je n'y ai rien compris; elle est du vieux Crébillon; cela m'avertit que les vieillards doivent cesser de se montrer eu public.
Croiriez-vous, madame, qu'à mon passage à Cassel, le prince de Hesse me parla beaucoup de ce qui fait aujourd'hui son embarras et celui de sa maison? H avait quelque confiance en moi , et j'ose croire que si j'étais resté plus longtemps dans cette cour, j'aurais prévenu ce qui est arrivé. Il serait resté damné, et il aurait vécu tranquille.
iM LETTRES DK V0LTA1RK
La religion catholique est sans doute la meilleure, comme Votre Altesse Sérénissime le sait; mais la balance de l'Allemagne est bonne aussi, et cette balance est perdue si tous les princes se font catholiques. Il est bon qu'il y ait un nombre égal en enfer et en paradis.
Madame , le vrai paradis est votre cour, et vous êtes la sainte que j'adorerai toujours avec le plus profond respect.
Aux Délices, prêt de Génère, 15 mort 1755.
Je ne suis donc destiné qu'à être de loin le malade de Votre Aliesse Sérénissime! La grande maîtresse des cœurs a l'avantage de souffrir auprès de vous, et il est sûr qu'elle en souffre infiniment moins. C'est du moins une consolation pour moi d'être dans un lit que monseigneur le prince, votre fils, a mieux occupé que moi; je crois qu'il y dormait mieux. J'ai acheté toute meublée la maison où il a passé un été; mais j'ai fait abattre un trône qu'on lui avait fait pour avoir la vue de Genève et de son lac. Votre Altesse Sérénissime me dira que depuis quelque temps je n'aime pas les trônes : je les aimerais si Votre Altesse Sérénissime avait un royaume. Mais si je détruis les trônes de sapin peints en vert, j'abats toutes les murailles qui cachent la vue, et monseigneur le prince ne reconnaîtrait plus sa maison. Est- il possible, ma-i
A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (iï5&. 137
daine, que votre malade plante et bâtisse, et que ce ne soit pas à Gotha ? J'ai appelé ce petit ermitage les Délices; il portait le nom de Saint-Jean. Celui que je lui donne est plus gai. Il n'y a pas d'apparence que je quitte une maison charmante et des jardins délicieux où je suis le maître, et un pays où je suis libre, pour aller chez un roi, fût-ce le roi de Cocagne. Je ne quitterai mes Délices que pour des délices plus grandes , pour faire encore ma cour à Votre Altesse Sérénissime. Je n'irai point à Berlin essuyer des caprices cruels, ni à Paris m'exposer à des billets de confession : je crains les monarques et les évoques. Je vivrai et je mourrai en paix, s'il plaît à la destinée, la souveraine de ce monde; car j'en reviens toujours là : c'est elle qui fait tout, et nous ne sommes que ses marionnettes. Si je n'avais pas été condamné à passer presque tout le mois de mars dans mon lit par cette destinée qui prédétermine les corps et les âmes, j'aurais écrit plus tôt à ma prolectrice, à ma bienfaitrice, à celle qui aura toujours mes premiers respects et les premiers hommages de mon cœur.
Nous avons à Genève le premier ministre de Cassel, qui a été autrefois gouverneur du prince , et qui vient demander pardon aux cendres de Calvin de la désertion de son pupille.
Recevez, madame, les profonds respects que je présente à Votre Altesse Sérénissime et à votre auguste maison.
Aux Délices, par Genève, 16 juin 1755.
Madame,
Je ne cesserai, sur les bords du lac de Genève et du Rhône, d'adorer la forêt de Tburinge. Je n'importune que bien rarement Votre Altesse Sérénissime de mon respectueux attachement et de ma reconnaissance : il faut me regarder comme un homme enseveli dans la solitude. Cette cruelle destinée qui se joue de tous les êtres, n'a pas voulu que ma solitude fût dans vos États où est mon cœur. Elle m'a arraché à votre cour. Plût à Dieu que j'y fusse encore. J'oublierais encore plus les infidélités et les orages des autres cours. On m'a fait à celle de Berlin une noirceur nouvelle. On avait un exemplaire tronqué et très-infidèle de cette Jeanne qui vous a quelquefois amusée, et on avait cet exemplaire par des voies qui n'étaient pas trop légitimes : on m'avait promis qu'on n'en abuserait jamais; cependant on l'a envoyé à un ancien secrétaire du roi de Prusse, nommé Darget, quia renoncé au service du roi, aussi bien qu'Àlgarotti. Ce Darget est à Paris; et il court des copies d'un ouvrage que Votre Altesse Sérénissime seule aurait dû avoir, s'il avait été digne de vous être présenté.
Je m'amusais, madame, dans ma retraite, quand mes maladies me le permettaient, à retoucher et retravailler cette ancienne rapsodie, à y mettre plus d'ordre, plus d'agréments et surtout plus de décence, sans en ôter la gaieté. C'était pour vous, madame,
que je travaillais; mais les maudites nouvelles des infidélités de Berlin et de Paris mont fait tomber la plume des mains. J'ai fait l'impossible pour retirer les exemplaires maudits de Berlin et de Paris. Cette affaire m'a causé presque autant de peine que celle de Francfort. Je suis destiué à me repentir toute ma vie de mon voyage de Brandebourg. Il n'y a que celui de Gotha qui me console. Que puis-je faire maintenant dans la retraite où je me suis enseveli , que de m'occuper à jamais du souvenir de vos bontés, d'en parler tous les jours à la compagne de ma solitude, de faire mille vœux pour votre auguste maison, pour la santé de la grande maltresse des cœurs! J'ai renoncé à toute société , à tout commerce. J'ai même longtemps ignoré la cruelle infidélité qu'on m'a faite. Je voudrais, madame, oublier tout, hors Votre Altesse Sérénissime, votre cour et vos bontés.
Je la supplie de me conserver toujours celte bienveillance précieuse dont elle m'a honoré. Je suis le plus inutile de ses serviteurs; mais je me flatte qu'elle ne dédaignera pas l'hommage d'un ermite qui ne tient plus sur la terre qu'à elle seule, et qui sera jusqu'au dernier moment pénétré pour elle du plus profond respect et d'une reconnaissance infinie.
Près de Genève, 28 août 1755.
Madame,
Je n'importune pas tous les jours Votre Altesse Sérénissime de mes lettres ; mais il n'y a point de
4iO LETTRES DK VOLTAIRE
jour où je ne parle d'elle, où je ne m'entretienne de ses bontés, et où je ne préfère la forêt de Thuringe au lac de Genève. Je m* occupe du soin de mériter la continuation de sa bienveillance ; et, ne pouvant actuellement me mettre à ses pieds, je songe du moins à lui procurer de loin quelques petits amusements. Je voudrais lui envoyer cette Jeanne, que j'ai tâché d'embellir sans l'orner de pompons. J'ai fait ce que j'ai pu pour qu'elle parût décemment devant Votre Altesse. J'ai voulu que sa beauté fût piquante sans avoir jamais l'air effronté, que vous la vissiez avec quelque plaisir sans trop rougir pour elle; qu'enfin elle fût digne d'occuper une place dans votre maison. Il ne s'agit plus, madame, que de l'envoyer à vos pieds : elle serait déjà partie, si je savais comment l'adresser. Il me semble qu'il y a un banquier à Strasbourg qui reçoit quelquefois des ordres de Votre Altesse : si je savais son nom, je lui adresserais le paquet. J'attends vos ordres, madame; mais je ne me console point d'être hors de portée de venir les demander moi-même, et d'arriver avec la fille d'honneur que je veux vous présenter. La grande maltresse des cœurs veillerait sur sa conduite et la rendrait digne de vous plaire; je lui servirais de vieux sigisbé. Mais faut-il se borner à ne présenter que de loin mon profond respect à Votre Altesse Sérénissime?
A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (17&&j. 141
Aux Délices, pré* de Génère, tt octobre 1755.
Madame,
Les bontés dont Votre Altesse Sérénissime houore an pauvre Orphelin chinois, me laissent espérer qu'elle ne dédaignerait pas de jeter ses regards sur sa sœur Jeanne : c'est aussi une espèce d'orpheline; car elle n est pas reconnue par son père. Je viens d'apprendre, madame, qu'on a imprimé cette rapsodie en Hollande , et qu'on la vend à Francfort chez un nommé Eslinger; ce n'est plus la peine de confier cette grosse créature à M. de Valdener. Votre Altesse Sérénissime l'aura bien plus tôt par Francfort, si elle veut s'en amuser. Je ne réponds pas qu'il n'y ait pas dans la vie de cette héroïne quelques aventures peu dignes d'Ernest le Pieux; mais elle vivait dans un siècle où on n'y entendait pas finesse. Monstrelet , historiographe de Charles VII, dit qu'il fit prêter serment sur l'Évangile aux domestiques de ce prince, pour savoir la vérité touchant les amours honnêtes de Sa Majesté et d'Agnès Sorel, que tous jurèrent que le roi s'était borné à la conversation familière et à baiser quelquefois la main d'Agnès; que s'il en avait eu de beaux enfants, c'était en tout bien et en tout honneur, et que ceux qui disaient qu'il s'était passé entre eux quelque chose de contraire aux lois de la chevalerie, étaient des malavisés. Pour moi, madame, qui ai perdu de vue depuis longtemps cette partie de l'his-
toire de France, je ne puis que m'en rapporter aux lumières et au jugement des personnes indulgentes et implorer votre miséricorde.
Certainement si madame la duchesse de Gotha ne me condamne pas, si la vertu et les grâces me donnent l'absolution, si une grande maltresse des cœurs et des mœurs ne fait pas scrupule de s'amuser à ces bagatelles, personne n'est en droit de me faire des reproches. Je me souviens que je lisais autrefois cette bagatelle à la reine mère à Berlin , en présence de la princesse Amélie, qui était cachée dans un petit coin, et qui ne perdait pas sa part.
Je suis très-fâché que cette plaisanterie soit imprimée; mais enfin si elle peut faire passer quelques moments à Votre Àllesse Sérénissime qui ne soientpas des moments d'ennui, je serai bien consolé. Que ne puis-je , madame , venir me mettre à vos pieds et renouveler à Votre Altesse Sérénissime et à toute votre auguste famille mon attachement, ma reconnaissance et mon profond respect !
Aux Délices, près de Génère, it norembre 1751.
Madame ,
L'ode sur la mort me convient beaucoup plus que la Pu celle; je suis bien plus près de tomber dans les griffes de l'une que dans les bras de l'autre. Mais de qui est cette ode? C'est une énigme dont il ne m'appartient pas de deviner le mot. Je vois ces terribles
A LA DUCHESSE DE SAXK GOTHA (Il 66). 143
mots : De main de maître ; je vois une couronne; je crains tout cela autant que la mort même. Je fais la révérence, et je me tais. S'il m'était permis de parler, je dirais que j'ai trouvé dans cet ouvrage des images fortes et des idées vraies; mais je n'en dirai pas plus '. C'est à Votre Altesse Sérénissime à me faire la grâce tout entière et à daigner m'éclairer.
Quant à cette pauvre Jeanne, c'était bien pis, madame, que ce qui a paru devant vos yeux sages et indulgents. Cette Jeanne, àla vérité, s'est un peu corrigée de ses anciennes habitudes; mais elle n'a pu s'habiller assez décemment pour paraître à votre vue. Le fait est qu'il en courait des copies aussi insolentes qu'infidèles, et qu'il a fallu rassembler à la hâte ce qu'on avait de cette ancienne plaisanterie, pour empêcher au moins les fausses Jeannes qui se multipliaient tous les jours» de se donner hardiment pour la véritable. Je n'avais précisément, madame, que ce qui est actuellement entre les mains de Votre Altesse Sérénissime. Si mon âge et ma façon de penser, devenue un peu sérieuse, me permettaient de continuer un tel ouvrage, j'oserais y travailler encore; mais ce serait uniquement pour obéir à vos ordres. Ma sévérité ne m'empêcherait pas de faire ce que la sévérité d'une grande maîtresse ne l'empêche pas de lire. Mais l'ode de la Mort m'arrête et me glace ; comment" plaisanter devant un tel objet? Il est vrai qu'un ancien , nommé Horace, parlait dq la mort et du Tartare dans une ode , et de Philyre et de vin de Falerne dans une autre. Apelles
1 V. Œuvres de Frédéric, ode X.
peignait Vénus après avoir peint les Furies. La mort a beau faire, elle ne chassera point les Grâces d'auprès de votre personne. Elles y sont toujours. Il n'y a pas moyen de venir leur demander à présent comment il faut s'y prendre pour vous obéir, madame. Nos montagnes sont couvertes de neige, et il n'est pas possible de traverser le Rhin et le Wéser. Il faut se contenter de saluer la forêt de Thuringe des bords de mon grand lac. Il faut se borner à présenter de loin, ce qui est bien triste, mes profonds respects, mon attachement éternel à Votre Altesse Sérénissime et à votre auguste famille.
A Monrion, près de Lausanne, ltr janvier I75f.
Madame ,
J'allais souhaiter la bonne aimée à Votre Altesse Sérénissime et à toute son auguste famille, avec la simplicité d'un bon Suisse, tel que j'ai l'honneur de l'être. Je reçois dans le moment la lettre dont Votre Altesse Sérénissime daigne m'bonorer. Elle me parle de Lisbonne; elle m'avait auparavant envoyé une ode sur la mort} je suis tenté, madame, de vous croire dévote, et cela m'encourage à vous envoyer un sermon. Votre Altesse Sérénissime y trouvera peut-être encore un peu de philosophie; mais je vous supplie de considérer qu'on ne peut se défaire tout d'un coup de ses mauvaises habitudes. J'étais fâché contre les tremblements de terre, quaud je lis cette homélie.
A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (1756). itf
Nous autres Suisses, nous n'avons pas été engloutis le 9 décembre, à quelques lieues de Lausanne. Je passe mon quartier d'hiver auprès de Lausanne, dans un petit ermitage tel que celui où je me suis retiré Tété, auprès de Genève. Je partage ainsi mes hommages entre deux républiques paisibles, dans le temps que les grands royaumes sont près de se couper la gorge et de se faire une guerre plus cruelle qu'un tremblement de terre ne peut l'être. Le roi de Prusse cependant m'a fait écrire, par l'abbé de Prade, qu'il travaillait pacifiquement à mettre en opéra ma tragédie de Mérope. De telles occupations me plaisent plus que ses procédés guerriers à Francfort. A propos de la guerre, madame, on s'est avisé d'imprimer sous mon nom une histoire de la guerre de 1741. Ce n'est pas là certainement mon ouvrage ; il s'en faut beaucoup. Je suis en tout temps la victime des libraires et de La Baumelle; mais les bontés dont Votre Altesse Sérénissime m'honore me consolent de tout. Je la supplie de me les continuer. Je me mets aux pieds de toute son auguste famille; je présente à Son Altesse Sérénissime mon profond respect et mon inviolable attachement *.
A Monrion, 10 février 1756.
Madame , Je ne sais si Votre Altesse Sérénissime se ressou-
1 Un manuscrit incomplet du Poème sur la destruction de Lisbonne est joint à cette lettre. En marge on Ht le mot secret.
vient qu'elle voulait dans sa dernière lettre que je me fisse un peu théologien. J'ai tâché de prendre mes degrés pour vous plaire. J'ai fort augmenté mon sermon; mais j'ai peur d'y avoir fourré quelque hérésie. Plus je réfléchis sur le mat qui inonde la terre, et plus je retombe dans ma triste ignorance. Je souhaite seulement que cet axiome : tout est bien, se trouve vrai pour votre personne et pour toute votre auguste famille. Il me semble cependant que tout aurait pu être mieux pour vous, sans cette maudite bataille de Mulberg. Mais enfin, malgré tous les maux que les querelles de religion répandirent autrefois sur votre maison, vous régnez paisiblement sur des États où vous êtes adorée, et Votre Altesse Sérénissime ajoute la considération personnelle la plus distinguée aux respects que sa naissance et son rang lui attirent. Elle cultive son esprit par les lettres; elle fait tout le bien qu'elle peut faire; enfin le nouveau proverbe: tout est bien, est vrai à Gotha.
On dit que tout est mal chez les Anglais, en Amérique, et chez les Français, sur mer. Les sauvages alliés de la France ont détruit et mis à feu et à sang Philadelphie, capitale de la Pensylvanie, à ce que mande un jésuite iroquois à un jésuite lorrain. Les Anglais se vengent en prenant tous les vaisseaux français qu'ils rencontrent. Le roi de Prusse les empoche au moins de se battre en Allemagne, et je crois que son dernier traité n'a pas déplu à votre nation.
Votre Altesse Sérénissime croirait-elle que le roi de Prusse vient de m'envoyer un opéra en vers français de sa façon ? C'est ma tragédie de Mèrope, qu'il
A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (H 66). Uf
m'a mise en vers lyriques. Je lui suis très-obligé de cette galanterie; je lui aurais plus d'obligation s'il réparait le mal qu'on a fait dans Francfort à une dame respectable et à moi. Cette réparation serait plus glorieuse pour lui qu'un opéra. Mais ses injustices sont moins présentes à mon cœur que vos bontés. Je suis bien fâché , madame , d'être loin de Votre Altesse Sérénissime , et de n'être pas à portée de dire tous les jours à la grande maltresse des cœurs combien je révère la vraie Dorothée, la plus respectable, la plus aimable princesse de la terre, à qui je serai attaché pour jamais, avec le plus profond respect.
Aui Délices, près de Genève, 9 mars 1756.
Madame ,
Le tout est bien recevrait un terrible soufflet, si les nouvelles qui se débitent touchant une cour de votre voisinage avaient la moindre vraisemblance. Le mal moral serait bien au-dessus du mal physique, et ce serait bien pis qu'un tremblement de terre; mais il n'est pas possible de croire de pareilles horreurs. Les hommes sont plus prompts à croire le crime qu'à le
commettre.
Si la Thuringe a eu sa petite part de la secousse de la terre, ce n'est qu'un léger mouvement, une faible éclaboussure qui est venue d'Afrique dans les États de Votre Altesse Sérénissime. Tout le mal vient de messieurs de la Barbarie : c'est à Tétuan, à Méquinez
que les grands coups ont été portés. Les mahométans ont été plus maltraités que les chrétiens. • Le roi de Prusse me fait savoir qu'il fait jouer le 27 de ce mois son opéra de Mèrope. 11 ne tient qu'à moi d'aller entendre à Berlin de la musique italienne. J'aimerais bien mieux venir entendre Votre Altesse Sérénissime à Gotha, jouir des charmes de sa conversation, lui renouveler mes sincères hommages. Que n'ai-je pu vivre à ses pieds! Me voici de retour dans cette retraite que monseigneur le prince votre fils honora une année de sa présence. Je lai embellie, afin qu'elle fût moins indigne un jour de recevoir un des princes, vos enfants, s'ils voyageaient devers nos Alpes. Mais qu'il me serait plus doux de me mettre encore aux pieds de leur adorable mère! Gotha est toujours dans mon cœur. — Recevez, madame, les profonds respects d'un homme éternellement dévoué à Votre Altesse Sérénissime.
Aux Délices, près de Genève, ce 11 mars 1756.
Madame ,
Voici une petite aventure qui n'est qu'une bagatelle, mais qui me devient importante et pour laquelle j'ai recours au cœur noble et généreux de Votre Altesse Sérénissime. Elle se souvient peut-être que j'achevai, dans mon heureux séjour à Gotha, un petit Poème sur la religion naturelle, que j'avais commencé et esquissé à Berlin pour le roi de Prusse. Je le finis
A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (l?5C). 149
à vos pieds, et je l'adressai à celle dont les bontés me sont si chères et le-suffrage si précieux. Madame la margrave de Bareûth a répandu, depuis quelques mois, des copies de l'ouvrage tel qu'il était, quand je l'avais donné au roi son frère. Enfin, j'apprends que l'ouvrage est imprimé à Paris; il est plein de fautes, et, ce qu'il y a de plus triste pour moi, c'est qu'il n'est point adressé à cette adorable princesse que j'appelais, avec tant déraison,
Souveraine sans faste, et femme sans faiblesse.
C'est avec le nom du roi de Prusse qu'il paraît. Je ne sais s'il conviendrait à présent que je lisse réimprimer l'ouvrage dédié à un autre qu'au roi de Prusse : cet hommage ne serait d'aucun prix pour Votre Altesse Sérénissime, et déplairait peut-être à un roi qui est votre voisin. Je ne sais de plus s'il conviendrait que la descendante d'Ernest le Pieux adoptât ce que le roi de Prusse, un peu moins pieux, peut adopter. J'ignore si Votre Altesse Sérénissime souffrirait que la dédicace fût commune à vous et à lui. Vous savez, madame, combien le sujet est délicat, et je pense que Votre Altesse Sérénissime souhaitera que son nom ne paraisse qu'à la tête de cet ouvrage, qui ne pourra être une source de disputes. Vous êtes une divinité à laquelle on ne doit présenter que des offrandes pures et sans tache.
Il y a un petit article dans la pièce qui est entre vos mains, qui sera dans un éternel oubli. Les bruits abominables qui couraient se sont trouvés faux; le médecin Tronchin était à Paris, dans le temps qu'on
150 LETTRES l)E VOLTAIRE
le disait à Cassel. Le public est né calomniateur; il saisit toujours cruellement les plus légers prétextes. Ce n'est qu'à des vertus comme les vôtres qu'il rend toujours justice, et ce n'est qu'à un cœur comme le vôtre que je serai toujours attaché, madame, avec le profond respect, la reconnaissance que je dois à Votre Altesse Sérénissime.
P. S. — Pardonnez, madame, si j'ai dicté cette lettre; je suis très-malade et très-faible; mais les sentiments qui m'attachent avec tant de respect et de zèle à Votre Altesse Sérénissime et à votre auguste maison n'en sont pas moins forts.
Aux Délices, près de Genève, 24 mars.
Madame ,
J'apprends dans l'instant qu'on a aussi imprimé, à Paris, le Poème sur la religion naturelle, qui était adressé à Votre Altesse Sérénissime. Un de mes amis, à qui je l'avais confié, après l'avoir retouché, a jugé à propos de le donner pour faire voir qu'il vaut mieux que celui qui n'était pas sous le nom d'une princesse. Personne ne sait à quelle princesse il est dédié, et je crois qu'il faut qu'on l'ignore; ce sera un petit mystère entre la divinité et le sacrificateur. Je pense que la grande maîtresse des cœurs sera de mon avis. Je n'ai que le temps, au départ de la poste, de renouveler à Votre Altesse Sérénissime mon profond respect, mon attachement, et l'envie de me voir encore à vos pieds avant de mourir.
Aux Délices, près de Genève, Î6 avril 1756.
Madame,
Je me doutais bien de quel avis serait Votre Altesse Sérénissime. Le plaisant de Taflaire, c'est qu'à Paris, quand on a- vu l'ouvrage adressé à une princesse, on
a cru que cette princesse était une sœur de ',61
on l'a imprimé avec son nom. Je n'ai eu qu'à me taire, et je laisse les prêtres et les philosophes se battre.
Les Français et les Anglais doivent se battre, à présent, un peu plus sérieusement. M. de Richelieu attaque à présent le Port-Mahon, et la flotte anglaise n a pas encore paru pour le défendre. Si elle n'arrive que pour être témoin de la prise, l'Angleterre perdra son crédit dans l'Europe.
Il est toujours très-confirmé, par les lettres que je reçois de Buénos-Ayres, que les jésuites font, de leur côté, très-respectueusement la guerre au roi d'Espagne, et qu'ils empêchent les peuples du Paraguay de lui obéir.
Les mêmes lettres m'apprennent les détails inouïs de la destruction de Quito, au Pérou. C'est bien pis qu'à Lisbonne : la terre y a tremblé pendant trois mois. Le tout est bien est un peu dérangé en Amérique, en Europe et en Afrique. 11 se passe toujours des
1 La margrave de Bareûth, sœur de Frédéric.
scènes sanglantes en Asie, tant en Perse que dans Tlndoustan. Jugez, madame, s'il est doux de vivre à Gotha.
On dit, à Genève, que Votre Altesse Sérénissime pourrait bien y envoyer le prince, son second fils, pour y faire quelque temps ses études. Que ne suis-je assez heureux pour que cette nouvelle soit vraie ! ou plutôt, que ne puis-je, dès à présent, venir faire la cour à la mère, et mettre à ses pieds un cœur qui sera toujours pénétré pour elle et pour toute son auguste famille du plus profond respect et du plus inviolable attachement !
Aux Délices , près de Génère , 1 0 juin.
Madame ,
Que ma personne n'est-elle à vos pieds comme mon cœur y est! faudra-t-il que je meure sans cette consolation? Le roi de Prusse veut bien me rappeler auprès de lui; mais Votre Altesse Sérénissime sait que c'est Gotha seul que je regrette. Les rois font semblant de s'aimer , ils se le disent dans leurs traités; mais il n'y a qu'une souveraine de ma connaissance qui sache se faire aimer véritablement. Les cœurs sont à elle; les rois n'ont que de l'encens.
Il est vrai, madame, que dans ces mémoires de madame de Main tenon, dont Votre Altesse Sérénissime daigne me parler, l'encens ne brûle guère pour les souverains. La Baumelle déchire un peu les vivants
et les morts. Ce qui n'est pas de lui, ce qui est d'un certain évêque d'Agen dont il a pillé les mémoires manuscrits, est légèrement écrit. Ce qui est de La Baumelle est d'un étourdi sans bienséance et sans conséquence, qui veut avoir de l'esprit à tort et à travers. On ne peut concevoir comment un homme qui a eu le bonheur d'être en état de dire des vérités, ayant d'excellents mémoires entre les mains, a pu vomir tant d'impudents mensonges. Il n'y a point de vérité qu'il n'ait défigurée par des calomnies , et point de calomnie qu'il ne débite avec une insolence brutale. Les grands seraient bien à plaindre si la postérité les jugeait sur de tels écrits : ils sont entre la flatterie et la calomnie; mais la puissance les console.
Je ne sais si je me trompe, madame, mais il me semble qu'il y a plus de vrai bonheur dans une cour comme la vôtre que dans celles qui mettent deux cent mille hommes sous les armes, et qui quelquefois font naître des millions de murmures justes ou injustes. Y a-t-il donc quelque chose de préférable à la douceur de gouverner en repos un peuple heureux? Il parait que, dans les circonstances présentes, le peuple anglais ne prétend guère à ce titre d'heureux; les esprits y paraissent bien divisés. Tous sont réunis sous votre domination, madame; tout y est tranquille. Si je pouvais me traîner, je me traînerais à Gotha. Mon sort est de faire des vœux inutiles.
Que Votre Altesse Sérénissime et toute son auguste famille daignent recevoir mon profond respect.
ft4 LETTRES DE VOLTAIRE
Aux Délices, près de Genève, 26 juin 1756.
Madame ,
Il y a donc des malheurs aussi pour Votre Altesse Sérénissime? Et il faut que les vertus les plus nobles et les plus pures éprouvent, comme les autres, le sort de l'humanité! Votre résignation à laProvidence, madame, est bien exercée dans la perte d'un fils aîné; mais aussi les mêmes vertus (fui sont éprouvées dans la douleur de cette perte sont récompensées par les princes qui vous restent. Vous voyez, madame, votre consolation devant vos yeux, en voyant votre perte. Votre Altesse Sérénissime doit, pour surcroit d'affliction, être accablée de lettres; je lui demande pardon d'augmenter le nombre de ceux qui l'affligent en la voulant consoler. Mais comment pourrais-je ne pas écouter mon attachement et ma douleur? il est impossible à mon cœur de retenir ses mouvements.
J'ose me joindre ici à la grande maîtresse des cœurs, à tout ce qui vous entoure, madame, pour pleurer à vos pieds et à ceux de monseigneur le duc; mais aussi je me joins à eux pour voir dans les princes vos enfants (que Dieu conserve) les plus grandes et les plus chères espérances, comme la meilleure consolation '.
Quand pourrai-je, madame, venir partager tous ces sentiments, admirer les vôtres, jouir de vos bon-
1 La copie que nous avons sous les yeux porte éducation.
tés et renouveler à Votre Altesse Sérénissime , à monseigneur, à toute votre auguste maison, tous mes vœux, avec mon tendre et profond respect.
Aux Délices, près de Genève, 12 juillet 175d.
Madame ,
Mon attachement, ma sensibilité extrême pour tout ce qui intéresse Votre Altesse Sérénissime, avaient prévenu la bonté que vous avez eue de daigner me parler de votre perte. Je suis persuadé qu'elle éprouve tous les jours de nouvelles consolations dans des enfants si chers, si dignes d'elle et si bien élevés. Elle les voit croître sous ses yeux; elle est témoin de leurs progrès. Ce sera là, madame, le plus solide plaisir de votre vie. D'autres vont le chercher à Venise et à Naplesj mais le bonheur réel est dans vous, dans votre esprit sage et élevé ; il est dans la satisfaction d'être aimée. J'y compte pour beaucoup la grande maîtresse des cœurs; je me flatte que les alarmes sur sa santé sont évanouies.
On a reconnu, dans Paris, que les mémoires de madame de Main tenon sont autant d'impostures, et que ses lettres, qui sont véritablement d'elle, ne contiennent pas beaucoup d'anecdotes intéressantes. Je suis persuadé qu'un esprit comme le vôtre s'amusera peu de tous ces détails inutiles.
La prise de Port-Mahon et les nouveaux traités occupent l'Europe davantage. Un homme de l'Académie
des sciences, à Paris, nommé l'abbé De Gua ', a voulu la faire trembler. Il a prédit un tremblement de terre pour le 9 de ce mois; je me flatte qu'il n'aura pas été prophète.
Ce fameux Tronchin, qui a été à Paris inoculer nos princes et guérir tant de personnes, est chez moi actuellement avec une de mes nièces, qu'il a tirée des portes de la mort. J'aurais bien voulu qu'il eût été à Gotha dans ses voyages : c'est véritablement un grand homme; mais je suis encore plus incurable qu'il n'est habile. Il faut se soumettre à sa destinée. La mienne, madame, est d'être dévoué à Votre Altesse Sérénissime et à toute votre auguste famille, avec le plus profond respect et le plus tendre attachement.
Aux Délices, 23 août 1756.
Madame,
L'optimisme et le tout est bien reçoivent, en Suéde, de terribles échecs. On se bat sur mer, on se menace sur terre. Heureuse encore une fois la terre promise de Gotha, où Ton est tranquille et heureux sous les auspices de Votre Altesse Sérénissime! Elle a donc lu les lettres de cette femme singulière, veuve d'un poète
1 De Gua de Malves, né en 1712, mort en 178G. D'abord professeur de mathématiques au collège de Cornouailles, il occupa vers 1740 la chaire de philosophie au Collège de France. Il a publié V Usage de l'analyse de Descaries, et plusieurs traductions de l'anglais , notamment des ouvrages idéalistes de Derkcley. Gua de Malves est un des premiers promoteurs de l'économie politique en France, a. p.
burlesque et d'un grand roi, qui naquit protestante et qui contribua à la révocation de redit de Nantes, qui fut dévole et qui fit l'amour. Je ne sais, madame, si vous aurez trouvé beaucoup de lettres intéressantes.
A l'égard des mémoires de La Baumelle, c'est l'ouvrage d'un imposteur insensé qui a quelquefois de l'esprit, mais qui en a toujours mal à propos. Ses calomnies viennent de le faire enfermer à la Bastille pour la seconde fois; c'était un chien «nragé qu'on ne pouvait plus laisser dans les rues. C'est une étrange fatalité que ce soit un pareil homme qui ait été cause de ce qu'on appelle mon malheur à la cour de Berlin. Pour moi, madame, je ne connais d'autre malheur que d'être loin de Votre Altesse Sérénissime.
On est grand nouvelliste dans le pays que j'habite; on prétend qu'il y a, dans une partie de l'Allemagne , des orages prêts à crever. Heureusement ils sont loin de vos États. Je n'ose , madame , vous demander si Votre Altesse Sérénissime pense qu'il y ait guerre cette année ; il ne m'appartient pas de faire des questions; mais je sais que Votre Altesse Sérénissime voit les choses d'un coup d'œil bien juste. Son opinion déciderait, en plus d'une conjoncture, de ce qu'on doit penser. Plus d'un particulier est intéressé aux affaires générales ; qu'elle me pardonne de lui en parler, et qu'elle daigne recevoir, avec sa bonté ordinaire, mon profond respect et mon inviolable attachement.
Aux Délices, 14 septembre 1756.
Madame ,
Voilà une de ces occasions où il aurait fallu, à la tête de l'électorat de Saxe, quelque héros de la branche aînée, qui eût la grandeur de vos sentiments et la sagesse de votre esprit. Je me flatte, au moins, que si la guerre s'allume, l'heureuse tranquillité dont jouissent les États de Votre Altesse Sérénissime ne sera point troublée. Qui sait à présent, madame, sur quelle tête cet orage crèvera? Je suis comme les Russes qui, lorsqu'on leur demande si leur autocratrice ira à la promenade, répondent : Il n'y a que Dieu et saint Nicolas qui le sachent. On a déjà donné les ordres, en France, pour assembler environ vingt mille hommes auprès de Metz. Mais c'est une démarche prudente, qui n'annonce pas encore l'effusion du sang humain.
Quelque chose qui arrive, il est probable que, nous autres bons Suisses, nous serons toujours tranquilles. Tout indifférents que nous paraissons, nous sommes curieux et nous attendons le dénoûment avec impatience. Mais, parmi tant d'agitations, mes vœux les plus ardents sont pour la prospérité de Votre Altesse Sérénissime et de son auguste famille. Je me flatte qu'elle jouit d'une santé parfaite; je la souhaitée la grande maîtresse des cœurs, et je me mets à vos pieds, madame, avec le plus profond respect et l'attachement le plus inviolable.
Aui Délices, 22 octobre 1756.
Madame ,
Il ne reste à moi, pauvre perclus, que la liberté do la main droite pour remercier Votre Altesse Sérénissime. Je connais tous les manifestes du roi de Prusse. Le meilleur, à ce qu'on dit, est une bataille gagnée, au commencement du mois, vers les frontières de la Bohême. Voilà déjà environ vingt mille hommes morts pour cette querelle, dans laquelle aucun d'eux n'avait la moindre part. C'est encore un des agréments du meilleur des mondes possibles. Quelles misères, et quelles horreurs 1 la meilleure de toutes les demeures possibles est certainement celle de Gotha, et je sais bien qu'elle est la meilleure des princesses possibles.
Conservez, madame, la paix de vos États, comme vous conservez celle de l'âme. Je suis toujours dans cet ermitage si précieux pour moi, puisqu'il a été habité par un prince dont le souvenir m'est si cher. Je crois ses frères 4éjà en état de faire goûter à leur mère le plaisir de voir leurs progrès. Je serai attaché pour jamais à cette auguste famille. Je m'intéresse bien plus à Gotha qu'à Pirna *. Je supplie la grande maltresse des cœurs de répondre de mes sentiments et de mon profond respect pour Votre Altesse Sérénissime.
1 Où Frédéric venait de remporter sur les Saxons une sanglante victoire. a f.
Aux Délices, près de Genève, 2 novembre 1756.
Madame,
Votre Altesse Sérénissime daigne m'envoyer le détail des malheurs qui environnent vos frontières. Ils ne pénètrent point jusqu'à vos États, et c'est une grande consolation. Qui sait même si la fortune, qui change si souvent la face de la terre, ne pourrait pas amener les choses au point que la branche aînée reprît les droits dont Charles-Quint l'a dépouillée autrefois? Je ne souhaite de mal à personne; mais il m'est permis de souhaiter du bien à l'héroïne à laquelle je suis si attaché. Mais, probablement, tout se bornera à du sang répandu dans les gorges de la Bohême, et à de l'argent pris dans la Saxe. On dit que les Saxons payent au soldat prussien sept grosches par jour et un richdaller à chaque officier. Il faut fournir encore toutes les provisions, qui sont immenses; et, quelque ordre que le roi de Prusse mette dans les finances de l'Électorat, cet État sera ruiné pour longtemps.
Il paraît bien difficile que l'impératrice-reine soit longtemps en état de soutenir la guerre contre la Prusse, l'Angleterre, la liesse, etc. Sur quel prétexte, d'ailleurs, la ferait-elle après le traité du roi de Prusse avec la Saxe? elle n'aura plus l'électeur de Saxe à secourir; elle ne pourra manifester le dessein secret de reprendre la Silésie; elle n'est pas assez riche pour
soudoyer une armée de Russes. Il se peut donc faire qu'on ait la paix cet hiver , et c'est assurément ce qu'on doit désirer. Mais il se peut aussi que l'opiniâtreté fasse durer les malheurs du genre humain. Très-souvent une guerre continue, par cela seul qu'elle a été commencée. Il faut s'attendre à tout; mais je ne serai point surpris si le roi de Prusse fait et donne un opéra au mois de janvier dans Berlin, après avoir donné une bataille en Bohême au mois de septembre.
Que je voudrais être dans votre cour, madame! que je voudrais être aux pieds de votre Altesse Sérénissime! Mais il y a une nièce qui gouverne ma vieillesse, et qui ne veut plus passer par Francfort.
Je suis bien inquiet sur la santé de la grande maltresse des cœurs : le ciel conserve la vôtre, madame, et celle de votre auguste famille ! Agréez mon profond respect et ma reconnaissance.
Aux Délices, près de Genève , 9 novembre.
Madame,
Madame, madame, la pièce que Votre Altesse Sérénissime m'envoie est terrible ! il est difficile d'y répliquer; il est plus difficile encore de répliquer à cent cinquante mille hommes. Le jugement de ce grand procès est entre les mains du dieu des armées. Qui sait si un jour la branche aînée?... Je me tais, madame, je me borne toujours à faire des vœux pour
votre auguste personne. Je ne sais point où est le roi de Pologne; j'ignore ce qu'est devenu le comte de Bruhl 1 avec ses trois cents paires de bottes et ses trois cents perruques. On prétend que les Russes marchent. Vos Étals auront donc, au printemps prochain, trois ou quatre cent mille meurtriers dans leur voisinage! Puissent Gotha et Altembourg être comme la toison de Gédéon, qui était sèche quand il pleuvait autour crelle!
Cette guerre n'a pas la mine de finir sitôt. Auraiton jamais pensé que l'Autriche, la France et la Russie marcheraient contre un prince de l'Empire ? Dieu seul sait ce qui arrivera. Le comte d'Estrée et Tin tendant de l'armée de France doivent déjà être à Vienne. Ah ! sans ma nièce, je serais à Gotha, je serais à vos pieds, et de ce beau rivage, je contemplerais les tempêtes; j'apprendrais de la bouche de Votre Altesse Sérénissime ce qu'on doit penser de ces grands événements. On dit que M. de Broglie et M. de Valori retournent à Paris, et qu'on enverra à leur place quatrevingt mille ambassadeurs. Et c'est une querelle de Canada qui ébranle ainsi l'Europe! Ah! que ce meilleur des mondes possibles est aussi le plus fou ! mais
1 Le comte de Bruhl , premier ministre et favori d'Auguste 111 , électeur de Saxe, était célèbre dans toute l'Europe par son extravagante somptuosité. Frédéric disait de lui : « C'est l'homme de ce • siècle qui a le plus d'habits , de montres , de dentelles , de per- '< ruques, de bottes, de souliers et de pantoufles. » Tout cela fui la proie du vainqueur de Pirna. C'est de cette garde -robe que Voltaire s'inquiète ici. Le fils du comte de Bruhl, plus sage, fit des comédies de salon assez spirituelles, une entre* autres, intitulée: Luxe et Vanité. 11 était à portée de bien connaître son sujet. (a. f.)
il faut aimer un monde dont Votre Altesse Sérénissime est l'ornement.
Daignez, madame, agréer mon profond respect.
Aux Délices, près de Genève, 14 novembre 1756.
Madame ,
J'eus hier l'honneur d'écrire à Votre Altesse Sérénissime, par un Anglais nommé M. Keat, qui se propose de voir, en Allemagne, ce qu'il y a de plus digne d'un être pensant, et par conséquent de vous faire sa cour. Mais ne sachant pas trop quand il partira, je ae veux pas laisser arriver l'année 1757 sans renouveller à Votre Altesse Sérénissime, à monseigneur le duc et à toute votre auguste maison, les respectueux sentiments qui m'attachent pour jamais à elle. Je me flatte que les princes vos enfants vous donneront toujours de plus en plus, madame, des sujets de consolation et de joie. Puisse la grande maîtresse des cœurs jouir d'une santé qui tienne de l'égalité de son âme! La vôtre, madame, aura peut-être de quoi s'exercer au milieu des orages qui semblent prêts à fondre de tous côtés dans le voisinage de ses États. Je me flatte qu'elle n'aura à faire usage que de son humanité et de sa compassion pour ses voisins, et que ses propres Etats seront à l'abri. C'est tout ce que peut dire un solitaire qui voit de loin toutes ces tempêtes. La Saxe parait bien malheureuse, mais aussi la patrie que Votre Altesse Sérénissime gouverne parait
jusqu'à présent bien fortunée; c'est à quoi je m'intéresse le plus. Mais de quel prix peuvent être à vos yeux les sentiments d'un ermite inutile?
Il n'y a que votre bonté qui puisse leur en donner. Conservez cette bonté, madame, à un serviteur attaché à Votre Altesse Sérénissime, avec le plus profond respect.
Aux Délices, 14 décembre 1756.
Le jeune gentilhomme anglais, nommé M. Keat, qui aura l'honneur de rendre cette lettre à Votre Altesse Sérénissime, me fait crever de jalousie. Ce n'est pas que son mérite, qui n'inspire que des sentiments agréables, fasse naître en moi la triste passion de l'envie; mais il a le bonheur de voir et d'entendre Votre Altesse Sérénissime. Ce bonheur m'est refusé; il y a là de quoi mourir de douleur. Il peut du moins rendre bon témoignage de mon chagrin -, il peut dire si je regrette autre chose dans le monde que le séjour de Gotha.
Il arrivera peut-être dans le temps qu'on donnera que que bataille, qu'on prendra quelque ville dans le voisinage de vos États. Mais il verra dans la cour do Voire Altesse Sérénissime ce qu'il aime : la paix, la concorde, l'union, la douceur d'une vie égale, espèce de félicité qu'on trouve rarement dans les cours, félicité que vous donnez, madame, et que vous goûlez.
Puisse l'année 1757 être aussi heureuse pour elle
et pour toute son auguste famille qu'elle commence malheureusement pour ses voisins! Je me mets à ses pieds pour cette année et pour toutes celles de ma vie.
Je serai toujours, avec rattachement le plus inviolable et le plus profond respect, madame, de Votre Altesse Sérénissime, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Aux Délices, près de Genève, 4 janvier 1757.
Madame ,
Votre Altesse Sérénissime a peut-être reçu, ou du moins recevra bientôt un essai ' sur l'histoire générale, depuis Charlemagne jusqu'à nos jours. Je mets à ses pieds le premier exemplaire. Il n'a pas une belle couverture, mais j'aurais attendu trop longtemps à vous rendre mon hommage. Il se passe actuellement, madame, des choses qui nous paraissent bien étonnantes, bien funestes; mais si on lit les événements des autres siècles, on y voit encore de plus grandes calamités. Tous les temps ont été marqués par des malheurs publics. L'ambition a toujours bouleversé la terre, et deux ou trois personnes ont toujours fait le malheur de deux ou trois cent mille.
La relation dont Votre Altesse Sérénissime daigne me parler dans sa dernière lettre, n'était point dans son paquet; mais je présume que c'est la même qui se vend publiquement dans notre Suisse. Toutes les
1 V Essai sur les mœurs et V esprit des nations.
pièces de ce grand procès s'impriment ici; mais qui jugera ce procès? la fortune probablement. Cette fortune dépend beaucoup des baïonnettes et de la discipline militaire. On disait que les Prussiens s'emparaient d'Erfurt : ce bruit se trouve faux; mais ce qui est vrai, c'est que Erfurt devait appartenir à votre auguste maison.
Je ne fais point de réflexions, je fais des vœux, et tous mes vœux sont pour le bonheur d'une princesse dont je regrette la présence tous les jours de ma vie, dont les éloges sont sans cesse dans la bouche de tous ceux qui ont approché d'elle, et dont mon cœur sera toujours le sujet. Ab ! si je pouvais quitter une famille qui a tout quitté pour moi, je sais bien où j'irais porter mon profond respect.
A Monrion , près de Lausanne, 28 janvier 1757.
J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Altesse Sérénissime la meilleure relation que j'aie reçue de l'attentat commis contre la personne de Louis XV *, qui ne s'attendait pas à voir reparaître les Ravaiilac. Celui-ci n'est apparemment qu'un bâtard de la maison de Ravaiilac, qui s'est imaginé pouvoir tuer un roi avec un petit canif à tailler des plumes. Ce qu'il y a de vraiment déplorable dans cette aventure, c'est que ce malheureux n'a été poussé à un tel crime que pour
1 Cette relation est du comte d'Argenson, ministre de la guerre.
avoir entendu des discours atroces, qui ont fait germer dans son cœur la résolution du parricide. Pierre Damiens n'était qu'un vil fanatique de la populace, comme l'ont été les assassins des princes d'Orange, du grand roi Henri IV et tant d'autres. Son crime n'a été que le fruit de quelques discours séditieux et emportés, sans but et sans dessein ; du moins on n'a pas, jusqu'à présent, découvert la moindre apparence de complot. C'est un chien qui a gagné la rage de quelques chiens convulsionnaires et jansénistes qui aboyaient au hasard. Les jésuites triomphent de voir les rois assassinés par d'autres que par eux et par les jacobins. C'est à présent le tour des jansénistes. Que d'horreurs, madame, et que le meilleur des mondes possibles est affreux !
Quatre cent mille soldats vont donc inonder le nord de l'Allemagne! Il faudra toute la prudence de Votre Altesse Sérénissime pour que le contre-coup d'un choc si terrible ne se fasse pas sentir jusque dans vos États. Vous êtes au milieu des parties belligérantes : puissiez-vous leur inspirer l'esprit de paix et de justice qui anime votre cœur! Je fais, du fond de ma retraite, mille vœux pour toute votre auguste maison et pour Votre Altesse Sérénissime, qui connatl mon profond respect et mon tendre attachement.