LETTRE DE MADAME DENIS AU ROI DE PRUSSE
De Francfort^tor-le-Mein , ce 1 1 juin.
Sire,
Je n'oserais jamais prendre la liberté d'écrire à Votre Majesté, sans la situation cruelle où je suis. Mais à qui puis-je avoir recours, sinon à un monarque qui met la gloire à être juste et à ne point faire de malheureux ? J'arrive ici pour conduire mon oncle aux eaux de Plombières : je le trouve mourant, et pour surcroît de maux il est arrêté par les ordres de Votre Majesté, dans une auberge, sans pouvoir respirer l'air. Daignez avoir compassion, sire, de son âge, de son danger, de mes larmes, de celles de sa famille et de ses amis : nous nous jetons tous à vos pieds pour vous en supplier.
Mon oncle a sans doute eu des torts bien grands, puisque Votre Majesté, à laquelle il a toujours été attaché avec tant d'enthousiasme, le traite avec tant de dureté. Mais, sire, daignez vous souvenir de quinze ans de bontés dont vous l'avez honoré, et qui l'ont enfin arraché des bras de sa famille, à qui il a toujours servi de père.
A LA DUCHESSE DE SàXE-GOTHA '17S3). 87
Votre Majesté lui redemande votre livre imprime de poésies dont elle l'avait gratifié. Sire, il est assurément prêt de le rendre, il me Ta juré : il ne l'emportait qu'avec votre permission ; il le fait revenir avec ses papiers, dans une caisse à l'adresse de votre ministre. Il a demandé lui-même qu'on visite tout, qu'on prenne tout ce qui peut concerner Votre Majesté. Tant de bonne foi la désarmera sans doute. Vos lettres sont des bienfaits. Notre famille rendra tout ce que nous trouverons à Paris.
Votre Majesté me fait redemander le contrat d'engagement. Je lui jure que nous le rendrons, dès qu'il sera retrouvé. Mon oncle croit qu'il est à Paris; peutêtre est-il dans la caisse de Hambourg. A quoi cet
engagement si I annulé pourrait-il jamais
servir ? Comment mon oncle et notre famille pourraient-ils faire difficulté de rendre un écrit qui est entièrement nul? Mais puis-je chercher à Francfort, auprès d'un mourant, ce papier qui n'est pas à Francfort ?
Sire, ayez pitié de mon état et de ma douleur. Je n'ai de consolation que dans vos promesses sacrées, et dans ces paroles si dignes de vous : Je serais au désespoir d'être cause du malheur de mon ennemi; comment pourrais- je l'être du malheur de mon ami 2?
Ces mots, sire, tracés de votre main qui a écrit tant de belles choses, font ma plus chère espérance.
Rendez à mon oncle une vie qu'il vous avait dévouée, et dont vous rendez la fin si infortunée, et sou-
1 Le mot manque. — Sans doute cruellement ou brusquement. 1 Voir la lettre de Frédéric du 23 août 1750.
tenez la mienne : je la passerai comme lui à vous bénir.
Je suis, avec un très-profond respect, sire, de Votre Majesté la très-humble et très-obéissante servante.