SUITE DE L'ENVOI DE M. D'ARGENSON A VOLTAIRE
lie Paris, 30 janvier.
Pierre Damiens est interrogé fréquemment et longuement. Il n'est plus permis de douter qu'il n'ait des complices. La lettre adressée à M. le Dauphin est très-vraie; vous pouvez compter là-dessus.
On lui marque dans cette lettre que sa vie est en danger, qu'il ne lui sera pas difficile de se garantir du fer; mais qu'il n'a d'autre moyen d'éviter le poison qu'en se servant de la poudre renfermée dans la lettre. L'on a fait essai de cette poudre : c'était le poison le plus subtil. Des consuls de la ville ont reçu aussi une lettre dans ce goût, datée de Strasbourg. Je
ne puis revenir de pareilles abominations. Notre siècle ne vaut pas mieux que les autres.
11 est vrai que l'assassin n'a pas paru proprement un fanatique; mais ce qui explique cela, c'est qu'il n'est point décida qu'il n'ait pas espéré de se sauter, et il y a même apparence du contraire.
L'on débite cent choses nouvelles tous les jours. Tout devient intéressant; il semble que tout a rapport à l'affaire principale qui occupe tous les honnêtes gens. La Bastille est pleine ; on y a renfermé encore une dame du Mecklembourg ; mais elle doit en sortir aujourd'hui. Il s'agissait d'une lettre au sujet du roi de Prusse et d'un Autrichien ; l'affaire est manquée, et elle n'a aucun rapport aux affaires d'ici.
Le roi de France vient de changer de ministres. On croit que l'abbé de Bernis, qui a signé le traité de Vienne , aura les affaires étrangères.
A Monrion, près de Lauft&nne, 5 mus.
Madame-,
Quoi ! Votre Altesse Sérénissime a la bonté de s'excuser de ne m'avoir pas honoré assez tôt d'une de ses lettres! Elle sent de quel prix elles sont pour moi. Mais est-il possible qu'elle daigne être occupée de mon attachement pour elle, et du respectueux, du tendre intérêt que je prends à sa prospérité, tandis qu'elle se trouve au milieu des alarmes publiques et particulières, entourée d'armées, et embarrassée peutêtre entre le danger de prendre un parti et celui de n'en prendre aucun ? Sa sagesse et celle de monseigneur le duc me rassurent contre les craintes que m'inspire la situation violente de l'Allemagne; il se
peut même, madame, que vos États trouvent quelque avantage dans le besoin que les deux partis auront des denrées de votre territoire. Les princes sages et modérés gagnent quelquefois au malheur de leurs voisins.
Je n'ai point ici la lettre du roi de Prusse , elle est dans ma retraite, auprès de Genève. Je passe tous les hivers auprès de Lausanne, ne pouvant être assez heureux pour les passer à vos pieds, et ne pouvant quitter une nièce qui s'est sacrifiée pour moi, et qui a quelque raison de n'oser voyager en Allemagne.
J'ai perdu, madame, le correspondant qui me fournissait les nouvelles dont je faisais part à Votre Altesse Sérénissime * ; il est parti avant l'armée que la France envoie en Allemagne. Puisse cette armée contribuer à établir un nouveau traité de Westphalie, qui assure la paix et la liberté, le plus précieux de tous les biens! Mais qui peut savoir ce qui résultent de tous ces grands mouvements? On prétend que le roi de Pologne a contre lui un violent parti dans la Pologne même, et que les Turcs pourraient bien empêcher les Russes de se mêler des affaires de l'Allemagne. Le comte d'Estrée vient d'être fait maréchal de France, avec sept autres. Le scélérat Damiens n'est pas encore jugé. Les malheurs de la Saxe produisent des banqueroutes dans toute l'Europe : j'en ai essuyé une violente; les petits souffrent des querelles des grands. Recevez, madame, mon profond respect, et pardonnez au papier.
1 Le comte d'Argemson venait d'être disgracié.
A Lausanne, 26 mars.
Madame ,
Je pou rais bien avoir oublié de joindre dans mes lettres mes regrets à ceux de Votre Altesse Sérénissime, sur la mort de M. de Waldner1. Vous ne devriez pas être étonnée qu'étant occupé de vous, madame, on fit moins d'attention aux autres objets; mais c'est une erreur de ma plume et non pas de mon cœur. Je suis touché sensiblement de tout ce qui intéresse Votre Altesse Sérénissime, et j'avais eu assez longtemps l'honneur de connaître, à votre cour, M. de Waldner, pour être affligé de sa perte. La sensibilité, madame, est le partage de votre auguste maison. Madame la princesse de Galles sollicite vivement la grâce de l'amiral Bing, qui certainement ne mérite pas de perdre la vie, puisqu'il a été reconnu pour un brave officier et pour un bon citoyen, par la sentence même qui le condamne. Votre Altesse Sérénissime aura peut-être vu, dans les gazettes, la lettre du maréchal de Richelieu2, que j'avais envoyée à cet infortuné. Ce témoignage d'un ennemi et d'un vainqueur doit avoir quelque poids auprès de ceux qui aiment l'humanité et la justice, et j'ai cru remplir le devoir d'un honnête homme en publiant ce témoignage.
1 Ministre du duc de Saxe -Gotha.
1 V. le recueil publié par Didier en 1857, t. i , p. 27 7.
Il n'y a actuellement d'autres nouvelles en France que la marche des cent mille hommes. Le plan des opérations de cette armée n'est point encore connu. Je sais bien que les rois d'Angleterre et de Prusse leur opposeront de bonnes troupes; mais je ne sais point en quel nombre.
Votre Altesse Sérénissime a vu sans doute la dernière réplique du ministre saxon à La Haye; on dit qu'il y a un tableau touchant des misères de la Saxe. C'est un triste rôle que d'être réduit à se plaindre. Votre Altesse Sérénissime sait tout ce qui se passe sur ce funeste théâtre de la guerre. Je voudrais être à vos pieds et vous entendre, madame, parler de tous ces malheurs. Le papier manque au profond respect du Suisse. V.
Aux Délices, près de Genève, 21 avril 1757.
Madame ,
La bonté de votre cœur vous fait regretter un ministre, et celle de votre esprit vous met en état de vous passer de tout ministre. Votre Altesse Sérénissime saura conserver en paix ses États dans la guerre qui les environne. On dit que le Hanovre donne enfin l'exemple de la neutralité; si cela est vrai, c'est une nouvelle bien importante. Je voudrais espérer, pour l'intérêt du genre humain, que cette neutralité pût acheminer à une bonne paix. Mais l'armée française, dans le pays de Clèves et dans Wesel, ne permet pas
de douter qu'il n'y ail à présent d'autre chemin à la paix que celui de la guerre.
J'avoue que j'ai peine à voir la véritable raison pour laquelle le roi de Prusse a évacué une place telle que Wesel. Elle me «parut, il y a quelques années, très-bien fortifiée; rien n'y manquait; elle pouvait arrêter une armée au moins six semaines. A-t-il eu un besoin pressant de ses troupes qui gardaient cette place? ou veut-il attirer les Français en Westphalie, et peut-être sous Magdebourg pour leur livrer bataille avec avantage? Je me garderai bien de vouloir rien deviner. Votre Altesse Séréuissime pourrait m'éclairer, si elle daignait m'honorer de ses lumières; mais jusque-là, je suis dans une entière obscurité.
On fait plus de libelles en vers et en prose contre le Roi de Prusse qu'il n'y a de régiments qui marchent contre lui. Je me flatte qu'il ne me soupçonnera d'aucun de ces indignes ouvrages. Il m'a rendu toutes ses bontés; il sait combien je le respecte; et heureusement il a trop de goût pour m'imputer ces sottises, qui sont indignes d'un honnête homme et même d'un écrivain médiocre. Ce n'est point aux particuliers à se mêler des querelles des princes. La seule chose dont je me mêle, madame, est d'être attaché pour ma vie à Votre Altesse Sérénissime et à toute votre auguste maison, avec le plus profond et le plus tendre respect; elle me permet de ne pas oublier la grande maîtresse des cœurs.
Aux Délices, 24 roai 1757.
Madame ,
Je suis presque aussi malade qu'une armée autrichienne. Quand je surprends un petit moment de répit pour écrire à Votre Altesse Sérénissime, je laisse la lettre sur ma table pour recevoir les ordonnances du docteur Tronchin , et puis je date tout de travers. Il n'en est pas ainsi de madame la duchesse de Gotba. Les lettres dont elle m'honore arrivent avec exactitude, du jour de leur date. Elle est régulière dans les petites choses comme dans les grandes , je la remercie des relations dont elle a daigné me faire part.
La ville de Genève, qui n'a guère d'autre emploi que de gagner de l'argent et de faire des nouvelles, disait déjà que Prague était prise, et que les Prussiens allaient à Vienne. Peut-être tout cela est-il devenu vrai au moment que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Altesse Sérénissime; peut-être aussi la perle des Autrichiens n'est pas aussi grande que le prétendent les vainqueurs; ils disent que le prince Charles est dans Prague avec des forces suffisantes, et que le maréchal de Brawn, blessé légèrement, a rassemblé le reste de l'armée. Ce seront les suites de la victoire qui la rendront plus ou moins complète. J'imagine qu'un gourmand qui voudrait faire bonne chère ne devrait pas aller dincr à présent à l'armée autrichienne.
Nous avons ici un Russe qui jure par Saint-Nicolas que ses compatriotes arrivent pour être de la partie ; il y a des gens qui jurent par Frédéric qu'ils seront battus. Mais voilà bien du monde à battre; et à force de tuer et d'être tué, il ne restera bientôt plus personne. J'ai bien peur encore que pour éclaircir le geure humain, le duc de Cumberland, renforcé de quelques Prussiens, n'aille faire, la baïonnette au bout du fusil, des propositions A l'armée française qui s'avance pour le bien de la paix.
Je crois, madame, Dieu me pardonne, qu'il y a des troupes de Votre Altesse Sérénissime dans l'armée hanovrienne; en ce cas, madame, voilà mon cœur partagé entre ma fringante patrie et la Thuringe. Je n'ai qu'à souhaiter que tout le monde retourne chez soi honnêtement. Je plains seulement ce gros fiscal de l'Empire, qui a perdu à tout cela son papier et son encre. Plût à Dieu qu'il n'y eût que de l'encre perdue. La race humaine .est bien méchante et bien malheureuse ; mais il faut l'aimer en faveur de Votre Altesse SérénisAkne, de votre auguste famillp efde la reine des cœurs. Daignez, madame, accepter mon profond respect. * %
* Aux Délices, près de Genève, 24 juin, par
4 Lyon et Strasbourg, chemin un peu long.
" Madame ,
Ce sont les lettres dont Votre Altesse Sérénissime m'honore, qui sont charmantes. Vous ressemblez aux
déesses d'Homère qui , selon madame Dacier, adoucissent le ton sévère des combats» Il me semble que votre esprit est comme vos États, tranquille au milieu des agitations publiques.
Le meilleur des mondes possibles est bjen vilain depuis deux ans; mais il y a longtemps qu'il est sur ce pied-là. Cette nouvelle secousse n'approche pas encore de celles des siècles passés ; mais avec le temps on pourra parvenir à égaler toutes les misères et toutes les horreurs des temps les plus héroïques. Il y aurait bien du malheur si des armées prussiennes, autrichiennes, russiennes, hanovriennes, françaises, etc., ne ruinaient pas au moins une cinquantaine de villes, ne réduisaient à la mendicité quelque cinquante mille familles, et ne faisaient périr quatre ou cinq cent mille hommes. Voilà déjà le quart de Prague en cendres. On ne peut pas dire encore : Tout est bien; mais cela ne va pas mal, et avec le temps l'optimisme sera démontré. Je ne sais cependant, madame, qui je dois féliciter davantage, ou ceux qui sont écrasés par des bombes avecieiy femme et leurs enfants^fcm ceux que la nature condamne à souffrir toute ipur vie, et qui sont entre les mains des médecin^ pftur achever leur belle destinée. J'ai l'honneur d'être du nombre des derniers, et sans cela j'aurais te consolation d'écrire plus souvent à Votre Altesse Sérénissinj^.
J'ai quelque envie de vivîe, *madame^ pour voir le dénoûment de toute cette grande tragédie, qui n'en est encore qu'au second acte. Mais je voudrais vivre surtout pour me mettre à vos pieds ; car, quand même ce monde ne serait pas le meilleur des mondes, votre
cour est assurément pour moi la meilleure des cours possibles. Je De sais, madame, aucune nouvelle dans ma retraite: tant mieux quand il n'y en a point; car la plupart des nouvelles publiques sont des malheurs. Je suis toujours dans <&tte maison de campagne qui m'est chère par le nom du prince qui l'a occupée. J'y fais des mœux pour la prospérité de Votre Altesse Sérénissime, et pour toute votre auguste maison. Je j£n& souvent à la grande maltresse des cœurs, et, faute de papier, je finis avec un profond respect.
* Aux Délices, 30 juillet 1757.
* Madame ,
Les lettres vont toujours comme les armées; tout arrive, et je me flatte que les bataillons et les escadrons dont l'Allemagne est remplie n'empêcheront point mes hommages de parvenir aux pieds de Votre Altesse Sérénissime.
1 M. le maréchal de Ri<jjielieu a voulu que je l'allasse voir sur la frontière. Je l'aurais accompagné volontiers s'il avait été en ambassade à Gotha; mais son voyage n'étant point du tout pacifique, et ma passion de voyager n'étant que pour votre cour, je suis resté dans mon petit ermitage des Délices, où je conserve précieusement. un banc qu'avait fait faire le prince votre fils, d'où l'on voit le lac et le Rhône, et sur lequel je regrette souvent ce prince, qui avait toute la bonté du caractère de sa mère.
Les affaires publiques ont bien changé, madame, depuis deux mois, et changeront peut-être encore. Il en résulte qu'il y aura plus de morts, et plus de vivants malheureux.
Je me flatte toujours que les États de Votre Altesse Sérénissime seront préservés des fléaux qui désolent tant d'autres. Votre sagesse et*votre modération feront toujours votre bonheur et celui de vos sujets, tandis que l'ambition fait ailleurs taqt d'infortunés.
Je ne sais si M. de Thijn, qui avait l'honneur d'élever monseigneur le prince héréditaire, a cçlui d'être en correspondance avec Votre Altesse Sérénissime. Il parait qu'il a un poste de confiance à Paris. La reine, mère du roi de Prusse, a été regrattée généralement. L'impératrice a fait son éloge. C'était, en effe^ une princesse pleine d' humanité et de douceur. Il faut avouer, qu'en fait de bonté d'âme, les hommes ne valent pas les femmes ; elles paraissent créées pour adoucir les mœurs du genre humain, et elles sont la plus belle preuve du meilleur des mondes possibles. La grande maîtresse des cœurs et moi nous savons bien à qui nous pensons, quand nous parlons de là" meilleure des princesses possibles. Je la supplie de recevoir, avec sa bonté ordinaire, mon profond respect, et je demande la même grâce à toute son au* guste famille.
Aux Délices, ti septembre.
* Madame.
Deux ou trois armées du meilleur des mondes possibles m'ont privé de la consolation de recevoir des lettres de Votre Altesse Sérénissime; je n'en ai pas été moins touché de tous les événements qui ont pu regarder vos États. Je me suis intéressé à eux comme à ma patrie, et à votre personne, madame, comme à ma protectrice à qui j'ai voué un attachement qui durera autant que ma vie.
On a dit, sur les bords du lac de Genève, que Votre Altesse Sérénissime y enverrait un des princes ses enfants; si cela était vrai, madame, que je serais heureux de pouvoir recevoir vos ordres, soit pour Lausanne, soit pour Genève, et de montrer au fils tous les sentiments respectueux qui m'attachent à la mère ! J'adresse cette lettre à M. le maréchal de Richelieu, dans l'espérance qu'il la fera rendre avec sûreté à Votre Altesse Sérénissime ; je me flatte même qu'elle pourra parvenir dans un temps où toutes les difficultés seront aplanies, et où vos États jouiront de la tranquillité que votre sagesse et celle de monseigneur le duc leur aura procurée.
J'eus l'honneur de recevoir, il y a peu de temps, une lettre du roi de Prusse, dans laquelle il me dit qu'il ne lui reste plus qu'à vendre cher sa vie, Mais sa vie est trop précieuse, trop marquée par de beaux
événements, pour qu'il songe à la finir; et il est trop philosophe pour ne savoir pas supporter des revers. Qui eût dit, madame, qu'un jour je prendrais \àm liberté de le consoler? Voilà de ces révolutions bien capables de détromper des grandeurs humaines, «i quelque chose pouvait désabuser les hommes*. Puissent ces grands mouvements ne point porter dans vos États les calamités qui les suivent! Puisse votre santé n'être pas plus altérée que votre courage ! Que Votre Altesse Sérénissime daigne recevoir, avec sa bonté ordinaire, mon profond respect pour sa personne et pour toute son auguste famille, aux pieds de qui je me mets.
Aux Délices., près de Génère, 24 noTembre.
Madame ,
La lettre dont Votre Altesse Sérénissime m'honore est un grand témoignage de la générosité de votre cœur. Vos États ont été le théâtre de la guerre, et vous daignez penser à moi. Quel jour, madame, que celui où elle a daigné ra'écrire * ! C'est celui où cette nation, dans laquelle vous avez trouvé des gens aimables, était bien malheureuse; c'est celui où un roi, à qui ses ennemis ne peuvent refuser leur admiration,
* Le jour de lu bataille de Rosbach, gagnée par les Prussiens le 6 novembre 17 57. En 1807, les Français, vainqueurs à leur tour, ont abattu et rapporté à Paris la colonne qui rappelait cette triste journée, a. v.
se couvrait de gloire par la plus habile conduite et par le plus grand courage. Il a dû repasser par vos Etats, madame, des milliers de blessés. Encore si c'étaient de vos maudits Croates qui soat si incivils! mais ce sont des gens très-polis, et qui certainement avaient eu pour Votre Altesse Sérénissime tout le respect qu'on lui doit. Plût à Dieu que cette sanglante journée fût au moins un acheminement à une paix générale ! c'est tout ce que je peux dire. Je plains ma nation ; je m'intéresse tendrement à tout ce qui vous touche, madame. J'admire l'homme dont Votre Altesse Sérénissime me parle; je la remercie de tout ce qu'elle aura daigné lui dire de moi. Je n'ai en vérité d'autre objet , d'autre espérance que la retraite, et à mon âge la tranquillité est le comble de la fortune. Mais il est toujours bien doux de n'être pas haï de ceux qu'on admire. C'est à vos bontés, madame, que je dois les siennes. Il a été assez grand pour me confier ses malheurs, et il est peut-être actuellement si occupé, qu'il ne me parlera pas de ses succès; ou, s'il daigne m'en parler, ce sera avec une modération qui relèvera sa gloire.
Je me mets à vos pieds, madame, avec la plus vive reconnaissance, avec le plus profond et le plus tendre respect. Je ne regrette que de ne pouvoir être témoin des progrès des princes vos enfants, et de ne point voir leur auguste mère. Je présente les mêmes respects et les mêmes regrets à monseigneur.
La grande maîtresse des cœurs ne donne-t-elle pas du bouillon à quelque blessé dans le meilleur monde possible?
A Lausanne, 4 jaimer 1758.
A tous croates, pandours, housards, qui ces présentes ouvriront, Salut, et peu de butin :
Pandours et croates , laissez passer cette lettre à Son Altesse Sérénissime , madame la duchesse de Saxe-Gotha, qui est aussi aimable, aussi bienfaisante, aussi noble, aussi douce, aussi éclairée que vous êtes ignorants, durs, pillards et sanguinaires. Sachez qu'il n'y a rien à gagner pour vous si vous prenez ma lettre en chemin, et que ce n'est pas là un butin qui vous convienne. Vous me feriez une extrême peine, dont il ne vous reviendrait rien du tout. D'ailleurs il ne doit être rien de commun entre madame la duchesse de Gotha et vous, vilains pandours. Elle est le modèle parfait de la politesse, et vous ne savez pas vivre; elle a beaucoup d'esprit, et vous n'avez jamais rien lu, vous n'avez pas le moindre goût; vous cherchez à rendre ce monde-ci le plus abominable des mondes possibles, et elle voudrait qu'il fût le meilleur. Il le serait sans doute, si elle en était la maîtresse.
Il est vrai qu'elle est un peu embarrassée avec le système de Leibnitz : elle ne sait comment faire, avec tant de mal physique et moral, pour vous prouver l'optimisme : mais c'est vous qui eh êtes cause v maudits housards; c'est par vous que le mal est dans le monde; vous êtes les enfants du mauvais principe.
A LÀ DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (l7S8). 185
Je yous conjure , au nom du bon principe , de ne jamais entrer dans ses États; j'espère encore y aller un jour, et je ne veux point y trouver de vos traces.
Madame ,
Si ces messieurs sont un peu honnêtes, Votre Altesse Sérénissime recevra sans doute mes profonds respects et mon très-tendre attachement en 1758. Monseigneur le duc, toute votre auguste famille daigneront se souvenir de moi. La grande maîtresse des cœurs ne m'oubliera pas. N'a-t-elle pas pris soin de quelque pauvre Français blessé àRosbach? ne lui at-elle pas donné des bouillons?
Je veux finir, madame, par faire réparation à messieurs les housards. Je me flatte qu'ils n'ont point ravagé vos États; que Votre Altesse Sérénissime est en paix au milieu de la guerre, et que la sérénité de sa belle âme se répand sur son pays. Je ne suis qu'un pauvre Suisse, mais il n'y a personne, dans les treize cantons, qui désire plus d être à vos pieds que moi. Qu'on fasse la paix, et je fais un pèlerinage dans votre temple, qui est celui des Grâces. Je réitère à* Votre Altesse Sérénissime mon respect et mfes vœux.
Le Suisse, V.
A Lauganne, 27 janvier 1758.