‹ Voltaire à Ferney; sa correspondance avec la Duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et notes historiques entièrement inéditesChapitre 15 sur 95 · AUX HOUSARDS ET AUTRES MESSIEURS DE CETTE ESPÈCE · texte numérisé non relu

AUX HOUSARDS ET AUTRES MESSIEURS DE CETTE ESPÈCE

Meurtriers à brevet, avides de pillage,

Ne prenez point ma lettre; et souvenez-vous bien

Qu'en saisissant mes vers peu faits pour votre usage ,

Vous n'y gagneriez jamais rien.

Housards, j'écris à Dorothée, Aux grâces, à l'esprit, aux plus nobles appas, A la douce vertu, de faiblesse exemptée ;

Cela ne vous regarde pas.

Madame ,

Après avoir présenté cette petite requête aux housards, je remercie d'abord Votre Altesse Sérénissime de la lettre dont elle m'honore, en date du 17 janvier, et j'ose assurer que je rends bien à la grande maîtresse des cœurs toutes ses caresses. Ma lettre du 27 septembre de Tannée passée aurait eu le temps d'aller aux Indes : je l'avais donnée à M. le maréchal de Richelieu, dans l'idée qu'il viendrait vous faire sa cour, et me flattant, madame, que quand il verrait Votre Altesse Sérénissime, on ne se battrait plus sur votre territoire. Apparemment que le dépit de ne pas jouir de l'honneur de vous voir lui aura fait longtemps garder ma lettre, et qu'il l'aura retrouvée en faisant ses paquets.

Je suis toujours Suisse, madame ; mais quand se-

rai-je Thuringien ? et quand la Thuringe n'entendrat-elle plus parler de marches, de contre-marches et de combats? Hélas! on ne nous fait pas espérer la paix pour cette année ; ce meilleur des mondes possibles a encore quelques années à souffrir. Votre Altesse Sérénissime reverra peut-être encore le héros formidable et aimable à qui elle a fait les honneurs de son palais, et qui semblait dans ce temps critique n'avoir rien à faire qu'à tacher de lui plaire. Je vous avoue, madame, que j'aurais bien voulu me trouver là; mais j'ai bien peur d'être condamné à rester sur les bords de mon lac : du moins ces bords sont paisibles, et ceux des fleuves allemands ne le seront pas. On Ait que le Dannemark entre aussi dans la querelle. On dit qu'on va faire de tous côtés de nouveaux efforts. Que me reste-t-il? qu'à plaindre le genre humain dans ma retraite.

J'avais procuré au roi de Prusse un abbé de Prades, prêtre, docteur, hérétique, et lecteur de Sa Majesté. On prétend qu'il a trahi son bienfaiteur, et qu'il est puni à Breslau d'un supplice bien étrange pour un prêtre. Je ne veu;x point le croire; mais je ne sais à qui en demander des nouvelles : c'est d'ailleurs bien peu de chose parmi tant de désastres publics. Je gémis sur ces misères; jo souhaite à Votre Altesse Sérénissime le , bonheur qu'elle mérite. Je me mets à ses pieds et à ceux de soji auguste famille avec le plus profond respect. L'IIfjimite.

A LauMnne, 24 février 175S.

Madame ,

Je vois que Votre Altesse Sérénissime est d'une discrétion charmante 'avec nos seigneurs les housards. Je souhaite qu'ils aient autant de circonspection avec les blés, les moutons et les dindons de vos sujets. S'ils pouvaient vous voler, madame, un peu de vos grâces, un peu de la sagesse de votre esprit, de la bonté et de la beauté de votre âme, ils n'auraient plus rien à piller de leur vie. Mais Dieu vous délivre d'eux ef de leurs semblables, héros ou pillards, battants ou battus ! qu'avez-vous à faire, madame, de toutes ces querelles, dans lesquelles il n'y a qu'à perdre beaucoup et rien à gagner? Pourquoi vient-on troubler un si doux repos et des vertus si respectables? Je crois que la maîtresse des cœurs trouve ce fracas bien horrible, et prie Dieu de tout son cœur pour la plus prompte des paix possibles.

J'oubliai, madame, dans ma dernière lettre aux housards, de parler à Votre Altesse Sérénissime de M. de Lujeai, qui a eu le bonheur de vous faire sa cour, et qui en est digne. C'est un homme qui a autant de douceur dans les mœurs que de courage. Daignez me pardonner : quand on a l'honneur de vous écrire, madame, il est bien difficile de penser â d'autres personnes. On nous a envoyé dans nos douces retraites de prétendues relations de nouveaux massa-

cres illustres, commis à Wolffenbuttel, Helmstadt, auprès de Brème, et de gens arquebuses ou pendus ou décollés à Breslau, et d'une violence commise àZerbst, et de l'abbé de Prades martyrisé. Je ne crois rien de tout cela : les hommes font bien du mal; mais la renommée en dit ceat fois davantage.

Il est vrai, madame, que pendant qu'on s'égorge dans vos quartiers, nous jouons tout doucement la comédie à Lausanne. Il est vrai que dans une heure nous allons jouer une pièce nouvelle, intitulée Fanime1, où il n'est question que d'amour. Je ne la destine point à Paris; je ne songe jamais qu'au pays où je suis et à Votre Altesse Sérénissime. Je voudrais bieiî que notre petit théâtre fût dans votre palais, au lieu d'être à Lausanne. Cela est plus doux que le théâtre de la guerre : c'est à madame la duchesse de Gotha qu'il faut plaire; c'est elle qui doit juger de nos petits talents. Je joue les rôles de vieux bonhomme ; mais le rôle le plus flatteur serait d'être aux pieds de Votre Altesse Sérénissime. Je m'y mets de loin, avec le plus profond rerpect.

A Lausanne, 28 avril.

Madame,

Quoique les bords du lac de Genève soient trèsbeaux, on ne laisse pas d'y être malade; et c'est ce

1 Zitlime.

qui sauve souvent à Votre Altesse Sérénissime des lettres importunes de ma part. Dieu a bien fait, madame, de me rendre malade ; sans quoi, elle aurait plus de mes lettres qu'elle n'a eu chez elle de housards. On me flatte qu'elle est délivrée^ aujourd'hui de ces hôtes dangereux, et que les«dindons de ses sujets sont en sûreté.

J'ignore assez ce qui se passe dans le monde , mais il se pourrait faire que les visites des armées auraient beaucoup coûté à Vos Altesses Sérénissimes. L'État de Berne a fort souvent de l'argent à placer; si elle en avait besoin pour quelques arrangements, et qu'elle voulût, dans l'occasion, m'honorer de ses commandements, je tâcherais de la servir d'une manière dont elle ne serait pas mécontente. Mais je présume . que, malgré les irruptions que son pays a essuyées, la sagesse de son gouvernement la met à l'abri des ressources que le gouvernement de France est toujours obligé de chercher. Je ne cesse d'être étonné, madame, que le roi de France, qui n'est qu'auxiliaire dans cette guerre et dont les troupes ont dû vivre si longtemps aux dépens d'aulrui, ait pourtant emprunté trois cents millions depuis deux ans;% tandis que le roi de Prusse, qui a soutenu les efforts de la moitié de l'Europe depuis le même temps, n'a pas mis un sou d'impôt sur ses sujets. Tout ce qui s'est passé doit être compté parmi les prodiges. Gustave- Adolphe fit des choses moins extraordinaires. Puis sent ces grands événements être suivis d'une heureuse paix, dont il parait que tout le monde a grand besoin ! Il y a malheureusement plus de soldats que

de laboureurs. Chaque puissance a beaucoup perdu, sans qu'aucune ait réellement gagné, et il ne résultera de toutes ces vicissitudes que du sang répandu et des villes ruinées.

Le roi de Prusse m'écrivit, il y a un mois, qu'il était en Silésie, dans un couvent avec l'abbé de Prades. Je ne sais où il est à présent ; mais moi, madame, je voudrais être à vos pieds et à ceux de votre auguste famille. L'Ermite suisse Y.

Aux Délices, Î6 mai.

Madame,

Le jour même où je reçus la lettre dont Votre Altesse Sérénissime m'honora, j'exécutai ses ordres; j'écrivis à Berne à un des principaux membres du conseil. On assembla incontinent la Chambre des finances. Il se trouva; madame, que, dans l'intervalle de ïna première lettre et des ordres reçus d'elle en conséquence, la Chambre des finances de Berne avait prêté à la ville de Bremen quatre-vingt mille écus qu'elle avait à placer. jVotre Altesse Sérénissime voit que toutes les affaires de ce monde tiennent à bien peu de chose. Quinze jours plus tôt, l'affaire aurait eu un succès aisé et prompt. Je vais me tourner du côté de Genève. L'État n'est pas riche, il s'en faut bien ; mais les particuliers le sont. Il est vrai que ces particuliers ent, en huit jours de temps, placé quatre millions en rentes viagères jSt dix pour cent ; cepen-

dant il y a encore des citoyens qui se croiraient heureux de confier leur argent à la Chambre des finances

de Vos Altesses Sérénissimes.

Pour donner, madame, un plus plein éclaircissement de la manière dont les Genevois placent leur argent, je ferai d'abord observer que, dès qu'il y a un empruut ouvert en rentes viagères en France, les pères de famille y placent leur bien, soit sur leur tête, soit sur celle de leurs enfants. Quand il n'y a point de tels emprunts, ils prêtent, à Paris, à terme, i la Caisse des fermiers généraux du royaume, et retirent actuellement six pour cent de leur argent; mais, à la paix, ils n'en retireront que cinq.

Puisse-t-elle bientôt arriver, cette paix si désirable • pour les peuples et même pour les princes ! La guerre ruine les grands et les petits, pour enrichir ceux qui pillent les cours et les armées en les servant. L'Europe gémit, tandis que quelques entrepreneurs de vivres, ou de fourrages, ou d'hôpitaux, s'engraissent du malheur public. On dit que l'armée qu'on appelle de l'Empire est morte d'inanition et qu'il n'en reste rien ; que la plupart des soldats sont retournés chez eux se faire laboureurs ou jardiniers : je voudrais que tous les soldats du monde prissent ce parti. La terre a plus besoin d'être cultivée que d'être ensanglantée. Je fais toujours des vœux, madame, pour le territoire de la Thuringe. Si la félicité des peuples dépend des vertus des souverains, le pays de Gotha doit être le plus heureux de la terre.

Je prends la liberté de présenter mon. profond respect à monseigneur le duc, à toute votre auguste fa-

A LA DUCHESSE DE SA XK GOTHA (l?S8). 193

mille; je suis enchanté que la grande maîtresse des cœurs se porte bien ; je me mets aux pieds de Votre Altesse Sérénissime. L'Ermite suisse.

Aux Délices, '21 juin.

Madame,

Je viens enfin de trouver à Genève le seul homme qui puisse prêter de l'argent à Votre Altesse Sérénissime. J'ai retardé, pour venir à bout de cette affaire, un voyage que je suis obligé de faire chez monseigneur l'Électeur palatin. Je pars avec la satisfaction de donner à Votre Altesse Sérénissime une preuve de ma respectueuse et tendre reconnaissance, et avec la douleur de ne pouvoir venir me mettre à vos pieds. Il ne s'agira, madame, que de faire écrire ou par un de vos ministres ou par votre banquier de Francfort à M. de La Bat, baron de Grandcourt, à Genève. Que Votre Altesse Sérénissime ne soit ni surprise, ni fâchée contre moi de la liberté que je prends de servir de caution. C'est un usage de républicains, quand ils contractent avec des princes, et cet usage est même établi à Paris. Ce n'est qu'une formalité entre M. de La Bat et moi, dans laquelle Vos Altesses Sérénissimes n'entrent pour rien; et je regarde comme le plus heureux jour de ma vie celui où je peux leur marquer avec quel tendre respect je leur suis attaché.

Je me flatte que Votre Altesse Sérénissime touchera cinquante mille florins d'Empire soit à Francfort, soit

à Amsterdam, sur le premier ordre qu'elle donnera. Je prends la liberté d'assurer Votre Altesse Sérénissime qu'il est très-convenable dans le temps présent, où l'argent est si rare, qu'un grand prince comme monseigneur le duc de Saxe-Gotha indemnise M. de La Bat de la perte réelle qu'il fait, en retirant son argent de France pour vous le remettre. Sa délicatesse ne lui permet pas de demander un autre intérêt que de cinq pour cent pendant les quatre années qu'il vous laisse son argent; et votre générosité, madame, ne vous permettra pas de ne lui point accorder de votre pure volonté un pour cent de plus : c'est une bagatelle. Votre ministre peut lui écrire dans cette idée; un simple billet que votre banquier de Francfort ou d'Amsterdam lui enverra siçné de monseigneur le duc et de Votre Altesse Sérénissime terminera toute l'affaire. . Les choses de ce monde ne méritent pas qu'on y consume plus de temps. Que ne puis-je, madame, employer tout le temps de ma vie à vous témoigner mon zèle inviolable! Puisse bientôt la paix, nécessaire aux princes et aux peuples, rendre à votre auguste famille le repos, qui est la récompense de la vertu !

Conservez , madame , vos bontés à votre vieux Suisse, qui n'oublie pas la grande maîtresse des cœurs.

A Schwetzingeo , 16 juillet.

Madame,

Je n'arrive que dans ce moment à Schwetzingen , maison de plaisance de monseigneur l'Électeur palatin, ayant été assez longtemps malade en chemin. Je trouve la lettre du 4 juillet dont m'honore Votre Altesse Sérénissime.

Je commence par lui souhaiter d'abord et à toute son auguste famille une neutralité tranquille, qui la mette à l'abri des dévastations cruelles que l'Allemamagne éprouve. Je ne vois partout que des malheurs, et Dieu sait quand ils finiront. Les misères publiques sont cimentées de sang, et tous les partis ont des larmes à répandre. J'ose assurer monseigneur le duc que c'est un coup de hasard que j'aie trouvé M. La Bat, après avoir frappé en vain à trente portes. Je pense, madame, qu'il en coûtera moins à Vos Altesses Sérénissimes, en traitant par un de vos ministres avec ce Genevois, que si vous aviez emprunté à Berne , et que tout sera plus prompt et plus facile; car Berne ne prête aux princes qu'avec la garantie de leurs États, ce qui entraîne toujours des lenteurs et des frais, et j'imagine que La Bat fera toucher de l'argent sur une simple lettre d'un de vos ministres. Cette insolence que j'ai eue, madame, de me faire caution, est entre La Bat et moi. Mais cela n'exige assurément aucun billet de la part de Vos Altesses Sérénissimes;

La Bat n'a pas l'honneur de les connaître : c'est un négociant chargé de famille, qui veut prendre ses sûretés. Mais moi, madame, je vous suis attaché depuis longtemps. Je connais votre cœur et votre manière de penser généreuse ; la bonté de votre belle âme ne voudra pas m' offenser par un billet. Les sentiments dont elle daigne m'honorer sont le meilleur des billets.

Je me flatte que sa santé est actuellement meilleure. Je crains bien que les désastres publics ne l'aient altérée. Prions Dieu qu'il rende bientôt à l'Allemagne la paix dont elle a besoin. On s'attend encore à des batailles de tous côtés. S'il y avait quelque nouvelle favorable au genre humain, j'aurais l'honneur de la mander; mais on ne doit s'attendre qu'à du carnage. Que dit à tout cela la grande maltresse des cœurs? Je crois qu'elle gémil; autant en fait le bon Suisse V., qui se met aux pieds de Vos Altesses Sérénissimes avec le plus profond respect. V.

P. S. Si jamais Vos Altesses Sérénissimes avaient quelque chose à faire dire au ministre des affaires étrangères en France, je les supplie de me charger de leurs ordres, en cas qu'elles n'aient point de ministre à Paris. Je m'en acquitterai avec le zèle qu'elles me connaissent. M. l'abbé de Bernis, qui m'honore de ses bontés, est un des plus aimables hommes de l'Europe.

A Schwetzingen , î 6 juillet 1758.

Madame ,

Votre Altesse Sérénissime honore de trop de bontés et de trop d'éloges un homme qui n'a fait que son devoir. Je serais indigne de votre bienveillance et même de mon attachement à votre personne, si j'en avais usé autrement. Il n'y a pas d'ailleurs grand mérite ; il n'y a que du bonheur à vous avoir enfin trouvé à Genève ce La Bal qui prête de l'argent, tandis que chacun resserre le sien ou le perd. Je lui ai surtout bien recommandé, madame, de mettre dans celte affaire toute la facilité et la promptitude possibles, me chargeant de tous les hasards qu'un républicain croit toujours courir, quand il négocie avec des princes. Je n'ai pris ce parti , madame , que pour accélérer la remise qu'il doit faire à Vos Altesses Sérénissimes. Je sais bien que je ne cours aucun risque.

Je ne suis point étonné qu'au 22 juillet votre ministre n'ait point encore reçu de réponse de ce M. La Bat. Depuis que je suis chez monseigneur l'Électeur palatin, je n'ai encore reçu aucune lettre de ma famille, que j'ai laissée dans mes petites Délices, auprès de Genève. Peut-être les débordements de toutes les rivières sont-ils cause de ce retardement; peut-être ce La Bat est-il dans le canton de Berne, dans sa baronnie de Grandcourt qu'il a achetée. Je lui écris dans le moment pour le presser de remplir la parole

qu'il m'a donnée. Je lui mande qu'il faut passer pardessus toutes les formalités; qu'il faut envoyer son argent sur un simple billet de Vos Altesses Sérénissimes; que je me charge de tout, et qu'enfin je lui réponds de la valeur de vos simples promesses, qui sont assurément bien au-dessus des contrats.

Dès que je serai à Genève, madame, je ne manquerai pas d'aller présenter mes respects et mes services à messeigneurs les princes de Meklembourg. Mais ce ne serait pas à Genève que j'irais, si j'étais le maître de mon temps et de mes marches ; ce serait auprès de la plus verlueusc et de la plus aimable princesse de l'Europe, toujours égale dans le bonheur et dans l'adversité, toujours bienfaisante, et digne surtout d'avoir toujours avec elle la grande maltresse des cœurs. Je redouble mes vœux pour votre auguste famille. Je supplie monseigneur le duc d'agréer mes profouds respects. Que Votre Altesse Sérénissime conserve toujours ses bontés à son Suisse V.

A Colmar, en Alsace. 14 août 1758.

Madame «

Je ivf us en partant de la cour palatine la lettre par laquelle Votre Altesse Sérénissime daignait m'apprendre que son affaire était presque finie avec le Genevois La Uat% nouveau baron de drandcourt. Je suis sensiblement affligé que les descendants d'Albert le IVpravè aient eu besoin du Genevois La Bal. Mais je

me liens le plus heureux des hommes d'avoir reçu des ordres de Vos Altesses Sérénissimes dans cette occasion. Si les horreurs de la guerre continuent, s'il y a quelque autre moyen de prouver mon zèle et mon attachement à la plus digne princesse que j'aie jamais vue, je serai toujours tout prêt tant que j'aurai un reste de vie. Si j'avais été en Angleterre ou en Hollande , je me serais vu à portée de procurer des sommes plus considérables, et probablement à un meilleur prix.

Je tremble toujours, madame, que la guerre n'approche de vos terres et ne ravage encore ce qui reste de Troie *. Il paraît que le parti est pris d'armer toutes les aigles, tous les vautours, tous les faucons contre l'aigle des anciens Alains et Vandales. Moi , qui suis un pauvre vieux pigeon, je m'en retourne à mon colombier, et je vais redoubler mes gémissements et mes vœux pour la paix publique. Il parait qu'en général tous les peuples et beaucoup de princes sont bien las de cette guerre, où il y a tant à perdre et rien à gagner. Je ne sais, madame, aucune nouvelle depuis que j'ai quitté la cour palatine. S'il se passait quelque chose dans vos quartiers, je supplie Votre Altesse Sérénissime de daigner m'en faire donner part. L'intérêt que je prends à tout ce qui arrive dans le voisinage de ses États autorise cette liberté.

J'ai eu l'honneur de voir à Shwetzingen messei-

1 Racine. Andromaque, acte I, scène n. -

Relliquias Troja ex ardente receptas.

(J2n.. I. VU, v. 244.)

gneurs les princes de Mecklembourg, qui m'ont paru très-aimables et très-bien élevés. Que vont-ils faire à Genève? Ce n'est pas là qu'ils apprendront le métier des armes, auquel ils se destinent. On ne connaît dans ce pays -là que des disputes très -paisibles de sociniens, disputes dont tout prince s'embarrasse fort peu. Je vais porter, madame, dans ce séjour tranquille mon respect pour Votre Altesse Sérénissime, pour toute votre auguste maison, et mon éternel attachement. Le Suisse V.

7;i. — A LA MÊME.

Aux Dclices, près de Genève, C septembre i7bi.

Madame ,

Revenu dans mon ermitage suisse le cœur pénétré de douleur de n'avoir pu faire ma cour à Votre Altesse Sérénissime, je n'ai point retrouvé le baron Genevois, qui est actuellement dans sa magnifique baronuie. Je suppose, madame, qu'il a consommé entièrement l'affaire en question. S'il y avait quelque difficulté (ce que je ne crois pas) , j'irais le trouver dans son beau cbâteau, au premier ordre de Votre Altesse Sérénissime, et je lui laverais la tête d'importance. Si je m'étais trouvé en Hollande plutôt qu'en Suisse, madame, j'aurais pu donner plus d'étendue à mon zèle et vous procurer une somme plus forte. Il me semble que le peu qu'on a trouvé à Genève n'est guère digne de vous être offert.

Il faut espérer qu'une paix, devenue nécessaire à

tout le monde, fera cesser enfin le malheur public, dont il n'y a guère de particulier qui ne se ressente. Par quelle fatalité, madame, faut-il que toute votre prudence, toute la sagesse de votre administration ait été inutile , et que, n'ayant rien à gagner dans ces secousses de l'Europe, vous y ayez tant perdu! La dernière victoire du roi de Prusse sur les Russes nous apportera-t-elle une paix tant désirée? Sa gloire sera-t-elle inutile au genre humain?

Je ne sais pas un mot des affaires dans ma solitude. J'ai ignoré longtemps que ce jeune prince que j'avais eu l'honneur de voir élever dans votre palais, et dont monseigneur était le tuteur, s'était marié, avait eu un fils et était mort. J'ignore si la tutelle de l'enfant qu'il a laissé appartient à votre branche; tout ce que je sais, c'est que personne au monde ne s'intéresse plus que moi, madame, à tous les avantages de Voire Altesse Sérénissime. J'ai vu des princes charmants qui doivent remplir toutes vos espérances; la princesse, votre fille, promettait de ressembler en tout à son auguste mère. Permettez, madame, tant de curiosité. Ces dignes objets de consolation sont présents sans cesse à mon souvenir; mon cœur est toujours plein de Gotha. Je ne suis qu'un vieux Suisse; mais quand je serais un jeune Parisien, je regretterais votre cour et votre auguste famille, et la grande maltresse des cœurs.

Agréez, madame, mon profond respect.

Aux Délices, 26 lepteoibre 1759.

Madame,

Par la lettre du seize, dont Votre Altesse Sérénissime m'honore, je vois quelle est très-contente du baron, qui ne lui a pas encore fait toucher sa somme au bout de trois mois. De là je conclus que Vôtre Altesse Sérénissime est très-indulgente, et mon baron un grand lanternier. Je ne l'ai point vu; il est dans sa superbe baronnie, sur le bord du lac Morat» moi, sur le lac de Genève; et je m'aperçois que la vie est courte et les affaires longues. Non-seulement elle est courte cette vie, mais le peu de moments qu'elle dure est bien malheureux. Le canon gronde de tous côtés autour de vos États. Je trouve que c'est un grand effet de votre sagesse de ne point chercher à vous charger de dettes. Dans ces temps de calamités, il vaut mieux certainement se retrancher que s'endetter.

Il me paraissait bien naturel que la branche de Gotha fût tutrice de la branche de Weimar; mais dans les troubles qui vous entourent, c'est là une de vos moindres peines.

La nouvelle victoire du roi de Prusse auprès de Custrin n'est contestée, ce me semble, que par écrit. Il parait bien clair que les Russes ont été battus, puisqu'ils ne paraissent point. S'ils étaient vainqueurs, ils seraient dans Berlin, et le roi de Prusse ne serait pas dans Dresde. Je ne vois jusqu'ici que du carnage, et

les choses sont à peu près au même point où elles étaient au commencement de la guerre. Six armées ravagent l'Allemagne; c'est là tout le fruit qu'on a lire. La guerre de Trente ans fut infiniment moins meurtrière. Dieu veuille que celle-ci n'égale pas l'autre en durée, comme elle la surpasse en destructions ! La grande maltresse des cœurs n'est-elle pas bien désolée? Ne gémit-elle pas sur ce pauvre genre humain? Il me semble que je serais un peu consolé si j'avais l'honneur de jouir comme elle, madame, de votre conversation. Ne vous attendez-vous pas tous les jours à quelque événement sanglant vers Dresde et vers la Lippe? Le roi de Prusse me mande, au milieu de ses combats et de ses marches, que je suis trop heureux dans ma retraite paisible ; il a bien raison : je le plains au milieu de sa gloire, et je vous plains, madame, d'être si près des champs d'honneur.

Je présente mes profonds respects à monseigneur le duc; je fais toujours mille vœux pour la prospérité de toute votre maison. Vous savez, madame, avec quel tendre respect ce vieux Suisse est attaché à Votre Altesse Sérénissime.

Aux Délices, 17 octobre 1758.

Madame ,

A la réception de la lettre dont Votre Altesse Sérénissime m'honore, j'écris encore au Genevois La Bat, et je lui dis que ce n'est pas assez d'être baron, qu'il faut encore être poli. Quand on a fait signer à un

grand prince un reçu d'argent comptant, il est juste, à ce qu'il me semble, que cet argent soit touché. Je ne m'entends guère, madame, à ces négociations genevoises; mais je soupçonne que le seigneur baron La Bat aura demandé que Vos Altesses Sérénissimes eussent à compter du jour qu'il aura envoyé ses lettre* de change. Apparemment les banquiers ne les ont pas négociées assez tôt, et le ministre de Vos Altesses Sérénissimes les a pressés sans doute de finir. Sérieusement, madame, il est très-ridicule qu'elle ait été si négligemment servie; ses ordres doivent être exécutés avec plus de promptitude. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour communiquer à mon baron toute mon envie de vous plaire. Ah ! madame, s'il avait fait comme moi un séjour à Gotha, s'il avait eu le bonheur de s'approcher de madame la duchesse, il serait certainement plus diligent, il regarderait comme un crime de faire attendre un moment Vos Altesses Sérénissimes.

Dieu veuille que ces cinquante mille florins ne soient pas pris par des housards! Nous sommes dans un temps où la moitié du monde tue son prochain, et où l'autre le pille. Votre Laudon !, madame, qui dit que Dieu punit les hommes , est donc un des instruments de la justice divine. La punition est un peu

1 Un des meilleurs généraux de l'armée autrichienne. Laudon était venu d'abord offrir ses services à Frédéric, qui les avait assez durement refusés, par un caprice dont ce prince dut bientôt se repentir, car Laudon eut l'honneur de le battre plusieurs fois. Longtemps après la jiuerre, il rencontra Frédéric à la cour de Vienne, et en reçut l'accueil le plus flatteur. Comme il s'était modestement placé au bout de la table, le roi l'invita à s'approcher en lui disant : « Général, « j'aime mieux vous avoir à côté de moi qu'en face. » a. r.

A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (l?S8). 203

longue et s'a pas l'air de finir sitôt. S'il y a cinq justes en faveur de qui on puisse pardonner, ces cinq justes sont dans le château d'Ernest le Pieux. Je suis au désespoir qu'Àlteinbourg soit dans le chemin des méchants ; quand ce chemin sera-t-il libre ? Quand pourrai-je y venir faire ma cour à Vos Altesses Sérénissimes? Ce serait une belle occasion dans ma vieillesse, et la plus chère de mes consolations, de pouvoir renouveler à Vos Altesses Sérénissimes mon profond respect et mon tendre attachement; c'est ce que demande à Dieu le Suisse Y.

Aux Délices, 27 novembre 1758.

(Cette lettre se trouve dans le recueil publié par Didier en 1857,

Aux Délices, près de Genève, 25 décembre 1758.

Madame ,

. Que je plains Votre Altesse Sérénissime, et qu'elle a besoin de toute la sérénité de sa belle âme ! Quoi ! sans cesse entre l'enclume et le marteau ! Obligée de fournir son contingent pour le malheur de son pays; entourée d'États dévastés, et n'ayant que des pertes à * faire dans une confusion où il n'y a rien à gagner pour elle ! Où est le bel optimisme de Leibnitz? Il est dans votre cœur, et n'est que là.

Le roi de Prusse me mande toujours qu'il est plus

à plaindre que moi; et il a très-grande raison. Je jouis de mes ermitages en repos , et il n'a des provinces qu'au prix du sang de mille infortunés. Au milieu des soins cruels qui doivent l'agiter sans cesse, il me parait bien autrement touché de la mort de sa sœur que de celle de son frère. Votre Altesse Sérénissime connaissait-elle madame la margrave de Bareith? Elle avait beaucoup d'esprit et de talents; je lui étais très-attaché, et elle ne s'est pas démentie un moment à mon égard. Vos vertus, votre mérite, vos bontés font ma consolation et mon soutien, après la perte d'une princesse à qui j'avais les plus grandes obligations.

Je la suivrai bientôt; ma caducité et mes continuelles infirmités ne me permettent pas d'espérer de pouvoir encore me mettre à vos pieds. Quand je saurai que la tranquillité est revenue dans vos États, quand j'apprendrai que les horreurs de la guerre n'approchent plus de votre charmante cour, et que le vilain dieu Mars ne trouble plus le séjour des Grâces, alors je m'écrierai : Tout est bien/ avec la grande maîtresse des cœurs.

Je présente mes vœux et mon respect à toute votre* auguste famille. Le règne du cardinal de Bernis n'a pas duré longtemps '. Tout passe; la vertu reste : voilà ce qui vous soutient, madame.

Je me mets à vos pieds avec le plus profond et le % plus tendre respect.

1 11 venait d'être disgracié pour avoir eu la sagesse et le courage de conseiller la paix. a. f.

Au château de Tourna? , route de Genève, 25 janvier 1759.

Madame,

Je reçois à point nommé la lettre très-aimable, trèsingénieuse, très-édifiante dont Votre Altesse Sérénissime m'honore, du 16 janvier. Il est bien clair que vous n'avez rien de mieux à faire que de vous résigner. Le roi de Prusse et ses ennemis n'en usent pas d'une manière si philosophe et si chrétienne. Voici en tout cas un des plus beaux et des plus doux hivers possibles; je crains bien qu'on n'en abuse pour désoler quelque pauvre province. Le système de Leibnilz peut être consolant; mais celui des princes chrétiens, révérence parler, ne l'est guère. Il fait un aussi beau temps dans l'enceinte de nos Alpes que dans vos plaines de Thuringe, et nous ne craignons ni pandours ni housards , ni troupes réglées ni déréglées. Voici un vrai temps pour venir vous faire sa cour. Les visites que Votre Altesse Sérénissime peut recevoir des majors impériaux, ou français, ou autrichiens, ou prussiens, ne seraient certainement pas des hommages aussi purs, aussi sincères que les miens.

Je viens de recevoir une visite un peu extraordinaire du Genevois La Bat, baron suisse. Il s'est plaint à moi, madame, que votre ministre n'a pas daigné lui écrire; il dit qu'il attend en vain une réponse depuis le commencement de décembre; il dit qu'il a donné son argent longtemps auparavant, et qu'on n'en a pas

seulement accusé la réception. Il prétend, en bon Suisse, en bon Genevois, s'en prendre à moi. J'ose conjurer Yotre Altesse Sérénissime de vouloir bien lui faire écrire d'une manière satisfaisante, et que votre pauvre serviteur ne soit plus exposé à ses menaces.

11 me semble qu'il y a un grand refroidissement entre la cour de France et celle du Palatin et quelques autres encore. Mais quand la rage d'exterminer des hommes se refroidira-t-elle ? Jamais si petit sujet n'a ensanglanté la terre et les mers. Passe encore quand on combattait pour Hélène ; mais le Canada et la Silésie ne méritent pas que tout le monde s'égorge.

On prétend que les jésuites sont les auteurs de la conspiration du Portugal; autre scène d'horreurs. Ah! comme ce monde est fait! Mais vous l'ornez, madame , et je ne peux en dire de mal. — Agréez le profond et tendre respect de V.

Au château de Tournay, par Génère, 21 février 17- y.

La nature nous fait payer bien cher la faveur qu'elle nous fait de changer l'hiver en printemps : Votre Altesse Sérénissime a été malade, et la princesse sa fille a été attaquée de la petite vérole. Ce qui est encore très-cruel, c'est qu'on est un mois entier dans la crainte avant de recevoir une nouvelle consolante.

Vous daignez, madame, me mander, du 10 février, que j'ai à trembler pour votre santé et pour celle de la princesse; mais quand daignerez- vous rassurer le cœur qui est le plus sensible à vos bontés, et le plus attaché à votre bien-être? Quand apprendrai-je que la petite vérole a respecté la vie et la beauté d'une princesse née pour vous ressembler, et que Votre Altesse Sérénissime a recouvré cette belle santé que je lui ai connue, cet air de fraîcheur et de félicité qui l'embellissait encore?

Pour la félicité, madame, il y faut renoncer jusqu'à la paix. J'apprends, et Dieu veuille qu'on me trompe, qu'on foule .encore vos Etats, et qu'on exige des fournitures pour aller faire ailleurs des malheureux. II faut avouer que les princes chrétiens et les peuples de cette partie de l'Europe sont bien à plaindre; on met en campagne quatre fois plus de troupes pour disputer une petite province, que le Grand Turc n'en a pour conserver ses vastes Etats. Les causes de vos guerres sont toujours très-minces, et les effets abominables; vous êtes le contraire de la nature, chez qui l'effet est toujours proportionné à la cause. On ruine cent villes, on égorge cent mille hommes; et qu'en résulte-t-il? Rien. La guerre de 1754 a laissé les choses comme elles étaient; il en sera de même de celle-ci. On fait, on aime le mal pour le mal, à l'imitation d'un plus grand seigneur que les rois, qui s'appelle le Diable. On dit que nos Suisses sont sages : leur pays est en paix. Oui; mais ils vont tuer et se faire tuer pour quatre écus par mois, au lieu de cultiver leurs champs et leurs vignes. Le roi de Prusse vient de

m'envoyer deux cents vers de sa façon, tandis qu'il se prépare à deux cent mille meurtres. Mais que dire des jésuites Mal agrida, Ma tos, Jéronime, Emmanuel qui ont fait assassiner le roi de Portugal, au nom de la vierge Marie et de saint Antoine?

Profond respect, et inquiétude sur la santé de Vos Altesses Sérénissimes.

Je crois que la grande maîtresse des cœurs n'a guère dormi.

Au château de Tonrnty, par Genève, 9 avril 1759.

Madame,

Daignez recevoir ces vers que le roi de Prusse m'ordonne absolument de publier '; ils sont tristes, et convenables au temps. Puissiez-vous, madame, vivre aussi beureuse que les dernières années de madame la margrave de Bareitb ont été cruelles ! Puisse le ciel donner à Votre Altesse Sérénissime les jours qu'il lui a ôtés, et prolonger votre vie précieuse !

Je ne lis point les gazettes sans frémissement et sans douleur; je vois que les deux partis prennent toujours vos terres pour le champ de leurs dévastations. Il est vrai qu'il y a de vastes étendues de pays encore plus à plaindre. On écrit aujourd'hui que tout est en combustion dans le Portugal, que les jésuites

1 Stances Sur la mort de la margrave de Bareith. Voy. Œuvres complètes, tome XIII.

ont trouvé le secret de faire soulever les peuples, secret connu d'eux depuis assez longtemps ; mais je ne peux plaindre un pays d'inquisition, quand vos forêts sont abattues. On va s'égorger encore en Allemagne, et on prépare des fêtes à Lyon ; ainsi va le monde '. On apprend à cinq heures du soir la mort de cinq à six mille hommes, et on va gaiement à l'Opéra à cinq heures et un quart.

Le roi de Prusse, pour s'amuser à Breslau, a fait l'oraison funèbre d'un maître cordonnier. 11 dit, dans cette pièce d'éloquence, que la plupart des rois auraient même été de mauvais cordonniers, et que Dieu ne les a faits rois que parce qu'ils n auraient pu gagner leur vie que dans ce mètier-là. Il a oublié nos talons rouges dans cette oraison funèbre; cependant il les avait vus. Je fais des vœux pour que Vos Altesses Sérénissimes et la grande maîtresse des cœurs voient les talons de tous ceux qui viennent pour piller.

Que Votre Altesse Sérénissime daigne toujours agréer les souhaits et le profond respect du Suisse Y.

Aux Délices, 29 «vra 1759.

Madame , J'userai donc de la permission que Votre Altesse

1 Ces fêtes données en l'honneur de Louise- Elisabeth de France, duchesse de Parme, qui venait voir le roi son père, se changèrent aussi bientôt en deuil. A peine arrivée à Versailles, cette jeune princesse fut atteinte de la petite vérole et mourut. a. f.

Sérénissime veut bien me donner, d'oser lui adresser une lettre pour madame la comtesse de Bassevitz '; mais j'abuserai de cette permission , et je vous supplie, madame, de pardonner la liberté que je prends. Je lui envoie des livres imprimés en échange des manuscrits que je devrai à vos bontés. Quelle autre protection que la vôtre puis-je choisir, madame, pour lui faire parvenir ce petit ballot? Les armées occupent tous les chemins; la plupart des paquets qu'on m'envoyait de Pétersbourg se sont perdus; les housards ont pillé les matériaux de Y Histoire de Pierre le Grand. Les maux de la guerre influent sur tout; on parle de paix, et on couvre la terre de soldats, et tandis qu'on va marier un archiduc, on célébrera ses noces par l'effusion du sang humain. Je plains, dans ces circonstances, ceux qui demeurent dans le Meklembourg; et sans les bontés de Votre Altesse Sérénissime, j'aurais peur que ma lettre à madame de Bassevitz ne parvînt pas à son adresse.

Je vous supplie, madame, de vouloir bien qu'elle passe par vos respectables et très-aimables mains. J'aurai l'honneur de l'envoyer, quand le paquet, qui va lentement, sera à moitié chemin. La cousine de mademoiselle Pertriset 2 est toujours bien fière; elle a de la beauté, de l'esprit et de l'argent. Je vous tiens, madame, bien plus heureuse qu'elle. Je me mets aux pieds de Votre Altesse Sérénissime avec le plus profond respect.

1 Elle faisait passer à Voltaire les Mémoires du comte de Bassevitx sur Pierre le Grand.

• Le roi de Prusse.

A U DUCHESSE DE SAXE GOTHA (H 50). 2i3

22 mai, «ux Délices, 1759.

Madame ,

Voici les extraits des principaux passages de l'oraison funèbre d'un cordonnier, par Sa Majesté le roi de Prusse. Le livret est assez considérable, et de la taille des oraisons funèbres du grand Condé et du maréchal de Turenne. U est étonnant que le roi de Prusse ait pu s'amuser à un tel ouvrage , l'hiver dernier, tandis qu'il préparait à Breslau les opérations de la campagne qu'il eiécute aujourd'hui. Il en a fait bien d'autres; mais comme il a livré son Cordonnier à l'impression, on peut en donner des extraits à une princesse discrète sans trahir des secrets d'État, et sans manquer à ce qu'on doit à la majesté du trône. On dit que le prince Henri pourrait ajouter quelques talons aux souliers que le roi de Prusse a célébrés, attendu qu'il a vu ceux de l'armée de l'Empire , laquelle est nommée, je pense, l'armée d'exécution. Je ne sais pas trop bien les termes, madame, et je manque peut-être à l'étiquette; mais ce que je sais, et ce que je trouve fort mauvais, c'est qu'on s'égorge après avoir plaisanté. Le canon gronde, le sang coule autour des États de Votre Altesse Sérénissime. Elle daigne souhaiter que je vienne lui faire ma cour; quel chemin prendre? On ne peut passer que par-dessus des morts.

Enfin, madame, Votre Altesse Sérénissime a donc

pris le parti de l'inoculation ! Vous êtes sage en tout. Les autres cours ne le sont guère, de se ruiner et de faire tant de malheureux. Je ne pardonne qu'à César et i Alexandre d'avoir fait la guerre : il s'agissait de la moitié de la terre; mais ici (pour se servir d'un proverbe noble) le jeu ne vaut pas la chandelle. La grande maltresse des cœurs n'est-elle pas de mon avis? Le vieux Suisse se met aux pieds de Votre Altesse Sérénissime et de votre auguste famille.

extraits de plusieurs morceaux de l'éloge funèbre du gordoxicier rej3hard, par sa majesté le roi de prusse *.

Une chaussure mal faite révolte par sa forme désagréable; elle presse le pied et lui donne, en le gênant, des duretés qui causent des douleurs à chaque pas que Ton fait; elle n'empêche pas l'eau d'y pénétrer et d'y occasionner à force de refroidissement des humeurs goutteuses, maladie cruelle, qui par de longs tourments conduit au tombeau. Mathieu Reinhart excellait à éviter tous ces défauts. Ses ouvrages avaient atteint le degré de perfection dont ils sont capables. 11 avait surpassé tous ses compagnons et tous ses émules par son talent ; et quiconque s'élève d'une manière aussi triomphante sur ses cornpéliteurs est sûrement un grand homme; celui qui gouverne sagement, avec ordre et avec application, son atelier et sa maison , gouvernerait de même une ville , une province , et pour ne rien dissimuler, un royaume. Oui , Messieurs , ce bon ci*

1 On verra aisément dans quelle intention ces extraits ont été faits, et de quelle manière piquante ils montrent la contradiction des écrits de Frédéric avec sa conduite en ce moment même. — Le titre n'est pas moins étrange que l'ouvrage : Panégyrique du sieur Jacques-Mathieu Reinhard, maître cordonnier, prononcé le 13e mois de l'an 2899, dans la ville de l'Imagination , par Pierre Mortier, diacre de la cathédrale. " a. r.

A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (I7&9). titl

toyen que nous pleurons avait des qualités "qui n'auraient point déparé le trône; tandis qu'un nombre de ceux qui l'occupent sans talent et sans application ne seraient que de mauvais cordonniers, si l'aveugle fortune qui dispose des naissances ne les avait faits ce qu'ils sont par charité et pour que ces hommes ineptes ne mourussent pas de faim et de misère.

Demi-dieux sur la terre, puissances que la Providence a établies pour gouverner de vastes provinces avec humanité et sagesse , rougissez de honte qu'un pauvre cordonnier vous confonde et vous apprenne vos devoirs; que l'exemple de sa vie laborieuse vous enseigne ce qu'exigent de vous ces peuples que vous devez rendre heureux. Vous n'êtes point élevés par le ciel pour vous assoupir sur le trône aux concerts de vos flatteurs; vous y êtes placés pour travailler pour le bien de ces milliers de mortels qui vous sont soumis, et qui sont vos égaux. Vous ne fûtes point élevés si haut pour passer des semaines, des mois , des années dans les forêts à poursuivre sans cesse ces animaux sauvages qui vous fuient, à vous glorifier de la méprisable adresse de les attraper, divertissement innocent par soi-même, si sa fureur ne vous le rendait pas un métier; tandis que les chemins dans vos provinces tombent en ruine, que les, villes sont infectées de ces objets dégoûtants de la pitié et de la commisération publique , que le commerce languit dans vos Etats, que l'industrie est sans encouragement, et la police générale même mal observée.

Quel exemple de modération pour vous, grands de la terre, et quelle leçon vous fait un pauvre, mais pieux artisan! Un homme, peut-être l'objet de votre orgueilleux mépris, et dont vous croyez que le nom salirait votre mémoire, s'il y était gravé, vous enseigne que l'on peut vivre en bonne harmonie avec ses plus proches voisins. Sa jurisprudence, si différente de la vôtre, vous montre qu'il y a des voies pour éviter les querelles, pour éluder les disputes et pour conserver la paix et le repos; qu'il y a une certaine magnanimité d'âme, bien supérieure aux emportements de la vengeance, qui porte la miséricorde jusqu'à pardonner les injures et les outrages, au lieu que chez vous, les moindres démêlés s'enveniment, de petites querelles produisent

des guerres sanglantes. Votre vanité, plus cruelle que la barbarie des tyrans, sacrifie des milliers de citoyens à la fausse gloire, et pour un mot que l'ambition et la haine interprètent, des provinces entières sont saccagées et ruinées; vos fureurs livrent la terre à la rapacité des bêtes féroces déchaînées pour l'envahir. Tous les fléaux , toutes les calamités désolent le monde à leur suite, et tant de malheurs déplorables ne proviennent que de vos inimitiés funestes. Que Mathieu Reinhart était sage, et que l'on devrait graver en lettres d'or sur les palais des rois ces belles mémorables paroles : « C'est beaucoup « gagner que de savoir céder à propos. »

Jamais foi ne fut plus fervente que la sienne. De tous nos saints livres , ceux qu'il lisait avec le plus d'application et de plaisir, c'étaient les prophètes de l'Ancien Testament et l'Apocalypse de saint Jean ; parce, disait-il, qu'il n'y comprenait rien du tout. 11 souhaitait que toute la religion ne fût que mystère, pour mieux raisonner sur ce qu'il avait lu. Rien n'était incroyable pour lui. Avec quel zèle nous l'avons vu assister dans ces saints lieux à toutes les cérémonies religieuses, avec l'humilité d'un chrétien, avec l'attention d'un disciple, avec la componction d'un régénéré !

Sachez et retenez bien que Ton peut se distinguer dans toutes les conditions, que ce ne fut pas parmi les riches que l'Homme-Dieu choisit ceux qu'il daigna associer à ses saints travaux, mais parmi la lie du peuple hébreu. Et vous, sa famille éplorée, séchez vos larmes, et ne souillez point, par vos regrets outrés, la gloire de celui qui est assis à présent à la droite du Père, entre le Fils et le Saint-Esprit.

Aux Délices, 8 juin 1759.

Madame:,

J'ai également à nie plaindre de la guerre et de la nature. L'une et l'autre conspirent à me priver du bon-

beur de faire ma cour à Votre Altesse Sérénissime ; la vieillesse, les maladies et les housards sont de cruels ennemis. J'ai bien peur, madame , que ces housards ne demandent un peu de fourrage à vos États, et qu'ils payent fort mal leur dtner et celui de leurs chevaux. Du moins, madame, votre beau duché (reste d'un duché encore plus beau) n'aura rien à reprocher à la cavalerie française. Je crois que depuis Rosbach clic a perdu l'idée de venir prendre respectueusement du foin dans vos quartiers.

Il me parait que le roi de Prusse, qui attaquait à droite et à gauche autrefois, comme le bélier de la vision de Daniel, est totalement sur la défensive. Pour nous, nous sommes sur l'expectative, et Paris est sur l'indifférence la plus gaie. Jamais on ne s'est tant réjoui, jamais on n'a inventé tant de plaisanteries, tant de nouveaux amusements. Je ne sais rien de si sage que ce peuple de Paris, accusé d'être frivole. Quand il a vu les malheurs accumulés sur terre et sur mer, il s'est mis à se réjouir et a fort bien fait; voilà la vraie philosophie. Je suis un vieillard très-indulgent; il faut, en plaignant les malheureux, applaudir à ceux qui... {narguent ou rient de) leurs malheurs.

Je renouvelle mes remerclments très-humbles à Votre Altesse Sérénissime ; sa protection, au sujet des paperasses touchant le czar fait ma consolation. Je me mets à ses pieds avec le plus profond respect.

Le Suisse V.

*f« ÏJTTRES DR VOLTAIRE

AnDébces, près de Génère, 1er septembre 175t.

Madame,

H y a longtemps que Votre Altesse Sérénissime D'à entendu parler de moi. Je n'ai osé mêler ma voix au bruit des canons qui ont grondé des bords du Mein jusqu'au rivage de l'Oder. Languissant, malade, retiré dans mes ermitages , j'ai été en danger d'être privé absolument de la vue, et d'être réduit à faire des souhaits pour votre bonheur, sans avoir la consolation d'écrire à Votre Altesse -Sérénissime. J'ai béni la Providence de ce qu'elle a au moins écarté cette année la guerre de vos États.

Il y a un mois que je reçus une grande lettre du roi de Prusse, qui m'annonçait sa résolution de combattre, mais qui ne me préparait point à ses malheurs. J'ignore où il est, ce qu'il devient , et si la communication est encore libre. Je gémis sur tous ces événements, qui ne font que prolonger les malheurs du genre humain.

Puissent vos États, madame, être toujours préservés de ces horribles fléaux, comme ils l'ont été cette année, et comme Test le petit coin de terre que j'habite, dans lequel on n'a d'autre malheur que d'être hors de portée de vous faire sa cour! Voilà mon fléau, madame, et je n'ai point encore appris à le supporter avec patience. J'ai perdu le premier des biens; la liberté, dont le roi de Prusse m'a fait connaître tout le

A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (m*). «9

prix, n'est que le second. Je ne m'attendais pas, lorsqu'il me fit quitter ma patrie, qu'un jour le roi de France me ferait plus de bien que lui. Sa Majesté très* chrétienne a déclaré libres et indépendantes les terres que j'ai en France auprès de Genève, et j'ai été obligé de renoncer pour jamais aux terres du roi de Prusse. Cependant, madame, je ne renonce point à lui-, je prends même la liberté de supplier Votre Altesse Sérénissime de vouloir bien lui faire parvenir celte lettre, que j'ose recommander instamment à vos bontés et à votre protection. Je me flatte qu'elle veut bien me pardonner cette démarche, qu'elle me conserve les sentiments dont elle m'a toujours honoré, et qu'elle agrée, ainsi que toute son auguste famille, mon profond respect et mon attachement.

Aux Délices, 4 septembre 1 759.

Madame ,

Je reçois la lettre dont Votre Altesse Sérénissime m'honore par les mains de l'avocat qu'elle a envoyé dans nos montagnes. Que vous faites bien , madtfme, de vous délivrer de tous ces banquiers ! Les Olenslager , et tous les gens de son espèce , auront à la fin tout l'argent de l'Europe. Je n'ai nulle nouvelle du marchand baron ; il est en pleine Suisse, dans sa terre qu'il a gagnée à vendre paisiblement de la mousseline, tandis que tant de terres de ceux qui ne vendent que leur sang sont ravagées. Il sera sans doute fort

220 LETTRKS DE VOLTAIRE

aise lui-même du parti que Votre Altesse Sérénissime a pris. Je n'ai point vu encore celui qu'elle a envoyé; j'étais dans un de mes ermitages, quand il me cherchait dans l'autre. Je l'attends aujourd'hui à dîner; mais la poste partira avant qu'il arrive; c'est ce qui me détermine à écrire par le courrier, qui d'ailleurs ira plus vite que lui.

J'eus Thonneur, madame, de vous écrire avanthier, et je pris la liberté de mettre dans le paquet une lettre qui peut n'être pas tout à fait inutile à la personne 1 qui la recevra. Vous vous intéressez à elle, et je ne devrais pas m'y intéresser; mais les affaires de ce monde tournent quelquefois d'une manière ridicule. Il est sans doute bien extraordinaire que je sois à portée de servir cette personne. Elle est très-capable de n'en rien croire; car, avec de très-grandes qualités, on a quelquefois des caprices. Je n'ose en dire davantage. Plût à Dieu, madame, que je puisse venir me mettre à vos pieds pendant quelques jours ! Je me flatte que les yeux de la grande maltresse des cœurs sont meilleurs que les miens: ils vous voient tous les jours; les miens sont punis d'avoir quitté votre cour.

Recevez , madame , les profonds respects de l'ermite V., avec votre indulgence ordinaire.

1 Cette personne c'est Frédéric. H Vagissait des propositions de paix secrètement conûécs à l'entremise de Voltaire. a. f.

A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (i:.W . £21

Au château de Tournât, par Genève , 22 octobre 1759.

Madame ,

J'ai reçu l'honneur de votre lettre, et le billet que Votre Altesse Sérénissime avait eu la bonté d'insérer en son paquet. La personne à qui vous aviez bien voulu faire parvenir ce que j'avais pris la liberté de vous adresser prétend qu'elle n'a point reçu un assez gros paquet, envoyé directement à elle deux jours auparavant, par une voie qui, jusque-là, avait toujours été sûre. Votre Altesse Sérénissime permet que je m'adresse dorénavant à elle. Je ne pourrai peut-être de longtemps répondre au petit billet sans adresse ' ; il faudra, je crois, attendre la fin de la campagne. Les esprits me paraissent bien aigris de tous les côtés. Je vois les malheurs du genre humain augmenter, sans qu'ils produisent le bien de personne. L'Angleterre nous bat; mais elle se ruine. Le prince de Brunswick nous bat aussi; mais la Hesse est dans un état déplorable. Les Russes ont battu le roi de Prusse; mais ils n'ont pas de quoi subsister. Le roi de Prusse se soutient ; mais tous ses États souffrent. L'Autriche s'épuise. La France est accablée d'impôts malheureusement nécessaires. La Saxe est aussi désolée que du temps de la bataille de Mulhberg 2, et plus que du temps de

1 De Frédéric.

1 Gagnée par Charles-Quint en 1547 sur l'Électeur Jean -Frédéric, qui était à la télé du parti protestant.

Charles XII. Puisse toujours la paix , la tranquillité, l'abondance régner dans le beau château d'Ernest, que je voudrais revoir avant de mourir ! Je crains toujours que les éclaboussures ne viennent dans vos États; mais votre sagesse écarte tous les orages. Je me mets aux pieds de Vos Altesses Sérénissimes avec le plus profond respect et un attachement éternel.

Aux Délices, 8 décembre 1759.

Madame,

J'ai eu l'honneur d'écrire à mademoiselle de Pestris ou Pertris ', à Gotha, par Nuremberg. J'ai peut-être mal orthographié le nom et celui de madame de Beckolsheim ; mais je me flatte que l'on aura suppléé à l'ignorance d'un pauvre habitant de la Suisse française, et que la lettre aura été rendue. Elle était accompagnée, madame, d'un petit billet d'avis que j'eus l'honneur d'écrire à Votre Altesse Sérénissime, touchant votre banquier de Leipsick, et son compte était dans une lettre jointe à ce billet d'avis. Votre Altesse Sérénissime sait combien les temps sont difficiles. L'argent et les cœurs se resserrent, quand la poudre à canon se dilate; c'est une expérience de physique qui n'est aujourd'hui que trop commune. J'ai peur d'ailleurs que votre banquier, madame, n'ait eu trop de confiance, et qu'il n'ait perdu le moment de s'accommoder avec ses créanciers. Et j'avoue que je crains

1 Le roi de Prusse.

qu'un jour vous ne souffriez quelque perte de la faillite à laquelle il est exposé. Mais les affaires de votre auguste maison sont si bien réglées, votre prudence et celle de monseigneur le duc les gouvernent avec une économie si sage, et en même temps si noble, que Vos Altesses Sérénissimes ne peuvent souffrir beaucoup des malheurs des particuliers. Pour les affaires publiques, je ne sais rien de nouveau depuis la perte qu'ont faite les Français de leur vaisselle et de leurs flottes 1. Voilà de bons catholiques privés de morue pour leur carême, et n'ayant plus de castors pour couvrir leurs têtes, qu'on disait légères et qui sont à présent appesanties.

Je ne sais rien de la position du roi de Prusse depuis l'aventure de Maxen. J'ignore s'il est vrai que les Russes rentrent en Silésie ; tout ce que je sais, c'est que je voudrais que la grande maîtresse des cœurs me présentât un matin à Votre Altesse Sérénissime, et mit à ses pieds son courtisan, pénétré du plus profond respect.

Aux Délices, 25 décembre et n'a pu partir que le 29. — 1759.

Madame,

J'ai reçu la lettre par laquelle Votre Altesse Sérénissime daigne m'instruire que mademoiselle Pestris approuve mes démarches auprès de son banquier. Je

1 Le roi avait envoyé sa vaisselle plate à la Monnaie. — Les Anglais s'étaient emparés du Canada.

22 i LETTRKS DE VOLTAIRE

crois qu'il ne tient qu'à lui de s'accommoder avec ses créanciers1. Il m'a écrit par un correspondant. J'avoue, madame, que je ne m'entends point du tout à ces sortes d'affaires. Je ne fais que rapporter des paroles avec simplicité et fidélité, pour le bien de deux ou trois familles. Je sais que je ne suis qu'un pauvre laboureur qui cultive en paix quelques arpents, et qui est fort heureux de manger les fruits de-ses terres. Les affaires de finance me sont aussi étrangères que celles de la guerre. J'ai actuellement environ deux lieues de pays à gouverner, et je ne conçois pas comment on en peut gouverner davantage par soi-même. Mais il me semble que si les hommes étaient moins fous et moins méchants qu'ils ne sont, chacun cultiverait ses champs sans dévaster ceux de ses voisins.

Je ne manquerai pas, madame, d'envoyer par la première occasion, aux pieds de Votre Altesse Sérénissime, la copie de la nouvelle pièce que nous avons jouée dans un de mes petits hameaux. Grande maîtresse des cœurs, j'implore votre appui; secourez-moi auprès de madame la duchesse, et si je l'ennuie, obtenez ma grâce.

Je souhaite à Vos Altesses Sérénissimes, pour l'année 1760, Téloignement de tout housard, de tout pandour et de tout kalmouk, un bonheur tel que vous le méritez, et tous les avantages qui sont dus à votre auguste maison. Le peu d'années que j'ai encore à vivre seront consacrées, madame, à vous témoigner mon profond respect et mon attachement inviolable.

1 Ses ennemis.

1 janvier 1 76*».

Madame ,

Je reçois dans ce moment, à midi, un instant avant que la poste parte, la lettre dont Voire Altesse Sérénissime m'honore, en date du 24 décembre; mais le paquet qu'elle daigna m'envoyer, le samedi, 22, ne m'est point parvenu. Votre Altesse Sérénissime a la bonté de me dire qu'elle a dépéché ce paquet assez gros sous le couvert connu, est-ce par un banquier de Francfort, est-ce par M. de Valdener? Enfin, madamo, je n'ai point ce paquet, qui contenait les précieux témoignages de vos bontés. Je vous avoue que je suis au désespoir. Il n'y a que le bonheur de venir vous faire ma cour qui puisse consoler ce pauvre Suisse V., qui vous sera attaché jusqu'au tombeau avec le plus profond respect et l'attachement le plus inviolable.

Aux Délices, \ janvier 1760.

Madame ,

Le paquet de ce banquier, que Votre Altesse Sérénissime protège, arriva deux heures après que je l'eus informé que je ne l'avais pas reçu. Les affaires qu'il discute avec les créanciers de nos quartiers sont un peu épineuses : je les ai vivement recommandées au syndic de Genève. Comment n'aurais-je pas infiniment

à cœur, madame, les choses auxquelles elle s'intéresse? Je ne les entends point; mais je presse comme si je les entendais. Peut-être le syndic de Genève ne les entend-il guère mieux que moi; car on dit que c'est un chaos, et qu'il faudrait un dieu pour le débrouiller; mais les dieux ne se mêlent pas des affaires des banquiers : puissent-ils unir bientôt, madame, les déplorables affaires de l'Europe! C'est là qu'est le vrai chaos. Les quatre éléments se combattent et sont confondus ensemble ; quel Jupiter les remettra chacun à sa place ?

Je crois qu'Arminius est le nom de baptême du prince héréditaire de Brunswick. Homère dit quelque part : Il fit trois pas , et au troisième il fut au bout du monde. C'est bien aller. M. le prince de Brunswick voyage à peu près dans ce goût.

Hélas ! quand pourrai-je. moi chétif, faire cent mille pas pour me faire introduire à vos pieds, madame, par la grande maîtresse des cœurs, pour renouveler à Votre Altesse Sérénissime le respect le plus profond et le plus tendre, ainsi qu'à votre auguste maison? V.

Aux Délices, 15 janvier 1760, en réponse à la lettre dont Votre Altesse Sérénissime m'honore du 1 3 janvier.

Madame ,

Pourquoi n'y suis-je pas? Pourquoi ne suis-je pas le témoin des plaisirs et des talents de votre illustre

famille? Votre Altesse Sérénissime fait en tout temps mes regrets.

Madame la princesse, votre fille, se fait donc Américaine? Le prince atné est Zamore ! Il faut, en vérité, aller dans un nouveau monde pour avoir du plaisir par le temps qui court. Je vois la grande maîtresse des cœurs qui leur donne des leçons; car il me semble que je l'ai entendue très-bien réciter, et mieux sans doute que le mattre de langue, quel qu'il soit. Nous n'avons ici, madame, dans la ville de Jean Calvin, aucun dessinateur capable de dessiner un habit de théâtre, pas même un surplis; mais je vais y suppléer. Une espèce d'habit à la romaine pour Zamore et ses suivants, le corselet orné d'un soleil, et des plumes pendantes aux lambrequins; un petit casque garni de plumes, qui ne soit pas un casque ordinaire. Votre goût, madame, arrangera tout cet ajustement en peu d'heures.

Si on peut avoir pour Àlzire une jupe garnie de plumes par devant, une mante qui descende desépaules et qui traîne, la coiffure en cheveux, des poinçons de diamant dans les boucles, voilà la toilette finie. Pour Àlvarès et son fils, le mieux serait l'ancien habit à l'espagnole, la veste courte et serrée, la golile, le manteau noir doublé de satin couleur de feu, les bas couleur de feu, le plumet de même. Montèze, vêtu comme les Américains. Voilà, madame, tout ce que votre tailleur peut dire; mais en qualité d'auteur, Votre Altesse Sérénissime est bien convaincue que je voudrais être le mattre de langue.

J'ignore quel est le bel homme qui s'est donné pour

228 LKTTHKS DE VOLTAIRK

le médecin Tronchin ; le véritable est encore à Genève, et peut-être n'en sortira pas. Pour mademoiselle Pertriset, j'ai eu l'honneur de lui écrire, madame, et de lui envoyer le compte qu'on m'a remis pour le banquier que Votre Altesse Sérénissime protège. Je me flatte qu'elle m'aura mis aux pieds de Votre Altesse Sérénissime et de toute votre auguste maison.

Freitag doit être bien étonné d'être trépassé d'une mort naturelle. Hier il vint chez moi un Prussien, fils du général Brédau. Je lui demandai des nouvelles de tous ceux que j'avais vus chez le roi; madame, il n'y en a pas un en vie. 0 monde, que tu es néant!

Daignez, madame, agréer les profonds respect de V.

Aux Délices, 2ô janvier 1760.

Madame ,

Si mon petit commerce avec la personne * que vous savez trouve quelques épines, il me vaut bien des fleurs de la part de Votre Altesse Sérénissime. Je la crois un peu coquette. Ce n'est pas vous, madame, assurément que je veux dire, c'est la belle dont Votre Altesse* Sérénissime favorise les beautés et les prétentions. Elle a fait part de ses amours à un confident qui n'a pas le cœur tendre, et je crois» que sou amant pourrait être un peu refroidi. Voilà, madame, la première fois que j'ai parlé galanterie au milieu des

1 Le roi de Prusse.

neiges des Alpes. Je me sens plus à mon aise, et plus dans mon naturel, en parlant à Votre Altesse Sérénissime des talents de votre auguste famille, des grâces d'Àlzire, de celles de Gusman, d'un jupon à falbalas, de plumes et d'un habit à l'espagnole. Je devrais bien être le souffleur, ce rôle me conviendrait mieux que celui que je fais, je ne sais comment. J'ai de la peine avec la coquette; je sais bien qu'elle est faite pour séduire, et qu'avec tant de beauté on n'attend pas d'elle beaucoup de bonne foi. Je souhaite qu'on respecte ses caprices, et qu'elle ne s'en repente pas : pour moi, j'aurai toujours beaucoup de respect pour les belles; et, tout vieux que je suis, j'aime encore mieux en parler que des horreurs de la guerre et des tigres de l'espèce mâle qui se déchirent dans les glaces.

On a imprimé, madame, les Poésies du philosophe de Sans-Souci. Je n'ai pu encore parvenir à en avoir un exemplaire. Il serait plaisant qu'il eût fait imprimer ses vers pour en faire présent à M. de Daun ! . Je crois que ces poésies seront mises à Rome à l'index.

Daignez agréer, madame, toujours le profond respect du Suisse V.

i>5. — A LA MÊME.

Aux Délices, «J février 1760.

Madame , Que ne dois-je point à la coquette infidèle et à

* Le général autrichien qui avait batlu plusieurs fois Frédéric*.

Alzirel Elles m'ont valu, de la part de Votre Altesse Sérénissime, des lettres dont je fais plus de cas que de la coquetterie et des tragédies. Je m'imagine que votre auguste et charmante famille a fait bien de l'honneur à l'Amérique. Il faut donc à présent chercher son plaisir dans un nouveau monde, l'ancien ne fournit aujourd'hui que des spectacles d'horreur trop vrais et trop réels pour s'en amuser.

Il est bien singulier que les Poésies du philosophe de Sans-Souci paraissent précisément dans ce tempsci. Je ne sais pas comment les ministres de la confession d'Augsbourg et ceux de Genève prendront une certaine épttre au maréchal Keit , dans laquelle le roi philosophe assure que l'âme est très-mortelle , et ces petits vers :

Allez, lâches chrétiens, etc.

Cependant le roi de Prusse ne parait pas être à la léte d'une armée d'épicuriens; il paraît plutôt suivi de soldats stoïciens, tant il les a accoutumés à braver les peines de cette vie, apparemment dans l'espérance d'une meilleure. Quoi qu'il en soit, il faut absolument avoir cent mille braves gens à son service, quand on écrit de telles choses. Le roi de Prusse est hardi Tépée et la plume à la main. Mais comment finira tout ceci? Vaincra-t-il tous ses ennemis, et Autrichiens, et Russes, et théologiens ? Maupertuis aurait résolu ce problème, car il prétendait qu'on pouvait prédire l'avenir en exaltant son âme. Il a apparemment laissé son secret aux deux capucins entre lesquels il est mort à Bâle.

A LA DITCHESSE DE SAXK-GOTHA (I7C0). 831

Madame, je n'exalte point mon âme ; mais je la sens très-tourmentée de la douleur de n'être pas à vos pieds.

L'espérance console ce pauvre Suisse Y.

Au château de Tourney, 1 9 février, partira le 22 ou 23.

Madame ,

Je n'ai rien de nouveau touchant le mariage de la coquette. Il est plaisant que Votre Altesse Sérénissime ait pris un moment cette belle épithète de coquette pour elle; non, madame, vous n'avez de votre sexe que la beauté. Je m'imagine que la charmante et respectable Alzire, de Thuringe, vous ressemble. Ah! madame, qu'elle mette des bas de soie ou des bottines, ou qu'elle soit nu-jambes si elle veut, tout sera bon si elle tient de sa mère, comme je le crois. Je n'aime point les bottines : j'ai vu tout le monde botté à Berlin; mais les princesses portaient des bas ; pour les autres dames, j'ai peur que bientôt elles ne' portent point de chemise , si la guerre dure encore un an.

Le Brandebourg doit être dans un état pitoyable par la cessation du commerce, par le nombre énorme de recrues, par la dévastation des pays voisins. Voilà, madame, à la longue, tout le fruit de la guerre, et les suites en peuvent être encore cent fois plus affreuses. Il est désagréable qu'un livre de poésies du roi de Prusse paraisse dans ce temps-ci. La police en a fait

saisir les exemplaires à Paris. Il me semble que le nom d'un homme tel que le roi de Prusse devrait être respecté partout. C'est étrangement le profaner que de voir ses ouvrages un gibier de police. On ne s'accoutume point à voir un héros traité comme Fréron et comme les autres grelins de Paris. Le meilleur ouvrage qu'il pourrait faire serait un traité de paix; car bientôt on n'aura pas plus de chemises à Paris qu'à Bei lin. On nous fait vendre les nôtres avec notre vaisselle pour faire la campagne. On dit que nous renonçons à la marine pour porter le ravage sur terre. J'ignore si votre nouveau voisin, le landgrave catholique, est toujours prisonnier gouverneur à Magdebourg. C'est encore là un nouveau sujet de noise. Mais, madame, ce n'est pas à moi de me mêler des affaires de vous autres princes ; je ne dois penser qu'à mademoiselle Perlriset et à son mariage. J'eus l'honneur de lui écrire, il y a huit ou dix jours, et je lui demandai sa protection auprès de Votre Altesse Sérénissime.

Aux Délices, 25 mars 1760.

Madame ,

Je savais bien que Votre Altesse Sérénissime faisait le bonheur de tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher; mais je vois qu'elle veut que les absents s'en ressentent comme les présents. Votre bonté me comble de joie, madame; ce qu'elle daigne me proposer est

une grâce que je sollicite moi-môme avec transport. Des mémoires sur le règne de Pierre le Grand sont la plus agréable consolation que je puisse recevoir dans le chagrin de n'être pas à vos pieds dans Gotha, et dans la douleur que j'ai de voir la cousine de mademoiselle Pertriset si capricieuse et si difficile à marier. Je crois qu'il vaut mieux avoir affaire aux princes morts qu'aux princes vivants. Si le czar Pierre était en vie, je fuirais cent lieues pour n'être pas auprès de ce centaure, moitié homme et moitié cheval, qui détruisait tant d'hommes pour son plaisir, tandis qu'il en civilisait d'autres. Aujourd'hui il est un héros; ses moindres actions sont précieuses. Je ne peux trop remercier Votre Altesse Sérénissime de la grâce que vous m'accordez. Protégez-moi de tout votre pouvoir, madame, auprès de madame la comtesse de Bassevitz l. Si elle veut m'envoyer, dès à présent, tout ce quelle a d'intéressant en allemand, je le ferai traduire sur-lechamp et je lui enverrai fidèlement l'original. Je vais lui écrire pour la remercier ; mais je commence par "Votre Altesse Sérénissime, comme de raison. Je ne sais comment faire pour faire tenir à madame de Bassevitz un petit paquet. Je l'imagine entourée de housards prussiens et de kalmouks. Que n'est-elle à Gotha et moi aussi !

Un certain La Bat, baron de Grandcour, marchand de Genève, un peu usurier de son métier, m'est venu trouver. Il parle de comptes, de différence d'argent, etc. Fi donc! le vilain n'a été que trop bien

1 Voy. Correspondance générale, édition Beuchot, t. LX, p. 102.

payé. Votre Altesse Sérénissime est trop bonne. — Et Alzire? — A vos pieds avec le plus profond respect.

Aux Délices, 12 avril 1760.

Madame ,

Si j'ai passé trop de temps sans avoir le bonheur de vous écrire, si j'ai été malade, si je languis, ce n'est pas la cousine de mademoiselle de Pertriset qui en est cause; je suis dans un âge où les passions ne font pas tourner la tête. Votre Altesse Sérénissime daignait s'intéresser à ce mariage, mais la dot est bien difficile à trouver. L'oncle, qui n'entend pas raillerie, et qui fait toujours de bonnes affaires, conclura peutêtre le marché, et ce sera le Mariage forcé.

Je ne doute pas que madame n'ait été contente de ses Américains et de ses Américaines. Quand on voit tant de malheurs et tant de cruelles folies en Europe, il n'est pas mal de faire un petit voyage au Pérou. J'ai peur que le voisinage de Votre Altesse Sérénissime ne soit inondé de troupes cette année; mais elle est accoutumée à voir les orages et à les dissiper. Quand je vis les premières tempêtes se former, je crus qu'il yen avait là pour cinq ou six ans; Dieu veuille que je me sois trompé ! On paraît épuisé à la fin d'une campagne, et on recommence encore sur nouveaux frais; on dit ce sera la dernière, et cette dernière en amène encore une autre, et les malheurs du genre humain ne finissent point. Le roi de Prusse fait toujours

des vers et des revues. Je ne sais comment la petite fille d'Ernest le Pieux aura pris la lettre au maréchal de Keit. Si le philosophe de Sans-Souci est battu , il sera excommunié.

Conservez, madame, votre sage et heureuse tranquillité d'esprit au milieu de toutes les secousses qui vous environnent; soyez aussi heureuse que vous devez l'être ; que la grande maîtresse des cœurs jouisse d'une santé bien affermie ; que votre auguste famille croisse sous vos yeux en grâces, en talents et en mérite. Je me mets à vos pieds et à ceux de monseigneur. Je renouvelle à Votre Altesse Sérénissime le profond respect et l'attachement du Suisse V.

14 mai 1760.

Que vous avez raison, jeune et belle princesse, D'aller en Amérique étaler vos appas !

A vous rendre justice en Europe on s'empresse ; Mais parmi tant de sang, de pleurs et d'attentats, L'Europe, abandonnée au démon des combats, Aux meurtres, au pillage, à la fraude traîtresse, Même en vous admirant, ne vous méritait pas.

Madame ,

Ce petit compliment est pour celle qui a daigné honorer et embellir le rôle d'Àlzire. Mais que ne doisje point à son auguste mère! Je lui jure que si j'avais en un peu de santé, j'aurais fait le voyage, j'aurais été le témoin des taleqts du prince et de la princesse.

Les raisonneurs, les politiques auraient dit ce qu'ils auraient voulu, j'aurais contenté le plus cher de mes désirs, de venir me mettre encore aux pieds de Votre Altesse Sérénissime.

J'ai usé de la permission quelle m'a donnée; j'ai fait partir un petit ballot pour madame la comtesse de Bassevitz, et je l'ai adressé à Gotha directement à Votre Altesse Sérénissime , afin que le respect pour votre nom le fit arriver en sûreté.

Je profite encore des mêmes bontés pour vous supplier, madame, de vouloir bien honorer de votre protection la lettre incluse.

Je crois mon commerce fini avec le chevalier Pertriset *. J'ai pris la liberté de lui dire tout ce que j'avais sur le cœur; mon âge, mon ancienne liberté, les malheurs auxquels il s'expose m'ont autorisé et m'ont peut-être conduit trop loin. Il ne tenait certainement qu'à lui de s'arranger très-bien avec son oncle2; mais il aime mieux plaider. Je suis sûr que mademoiselle Pertriset en est fâchée.

Je ne sais rien, madame, des nouvelles publiques. Je plante, je bâtis; je ne me mêle point des affaires des princes ; mais il y a une princesse aux pieds de laquelle je voudrais être. Le Suisse V.

1 Frédéric.

1 San* doute Louis XV.

A Fcrney. 30 juin 1760.

Madame,

Une bonne âme a mis entre mes mains les libéralités d'une grande âme. Je ferai tenir incessamment à la famille infortunée des Calas les marques de votre générosité. Ce secours est un augure bien favorable pour le gain absolu de leur procès. On est sûr.de la justice, quand on est protégé par la vertu. Votre Altesse Sérénissime n'a jamais fait que de belles actions. Toupies princes, vos confrères, ne vous imitent pas, madame ; ils donnent des batailles , ils les gagnent ou ils les perdent; ils font des traités ou dangereux ou utiles; mais secourir la vertu malheureuse, aller chercher dans le sein de l'opprobre et de la misère des inconnus persécutés, les honorer d'un bienfait considérable, c'est ce qui n'appartient qu'à madame la duchesse de Gotha.

On ose donner des fêtes à Paris !-, je ne sais pas trop bien pourquoi. Il me semble que c'est aux Anglais et à certains princes d'Allemagne à donner des fêtes. Si Votre Altesse Sérénissime peut se plaire aux petits objets qui marquent de l'humanité, je lui dirai que Jean-Jacques Rousseau , condamné dans la ville de Calvin pour avoir fait parler un vicaire savoyard,

1 A l'occasion d'un avantage que le maréchal de Broglie venait de remporter à Corbach sur le prince de Brunswick.

Jean^Jacques qui s'était débourgeoisé de Genève, a trouvé des bourgeois qui ont pris son parti. Deux cents personnes, parmi lesquelles il y avait deux ou trois ministres, ont présenté pour lui requête au magistrat. « Nous savons bien qu'il n'est pas chrétien , « disent-ils; mais nous voulons qu'il soit notre cice toyen. » Voilà donc la tolérance établie. Dieu soit béni ! c'est un exemple qu'on ne suivra pas à Rome, en Espagne, en Autriche.

Que votre auguste famille me conserve ses bontés. Agréez, madame, mon profond respect.

Aux Délices, 14 juillet 17C0.

Madame,

Je suis comblé des grâces de Votre Altesse Sérénissime. Madame la comtesse de Bassevilz me paraît charmante. On n'écrit point à Versailles comme elle écrit dans son château vandale. Comment n'est-elle pas à Gotha? Comment, avec tant de mérite, peut-elle être si éloignée de votre personne? Tout est à rebours dans ce meilleur des mondes possibles. Patience ; il faudra bien que les choses aillent mieux , au lieu d'aller mal, et à force d'aller mal. Si la cousine avait voulu finir ses affaires cet hiver par un bon mariage, elle ne serait pas à présent réduite à faire un si mauvais ménage; mais les mariages sont écrits dans le ciel.

Yos hernules ', madame, vos moraves sont de bonnes gens, et ne sont guère plus fous que les autres. Leur folie du moins est très-douce; elle ne nuit à personne; ils ne répandent point le sang, ils ne se soucient point de savoir à qui appartiendra la Silésie, et quel dédommagement on exigera pour la Saxe. Pourvu qu'on les laisse travailler en paix et aimer l'enfant Jésus, ils sont contents. Ils sont ignorants, ce qui est excellent pour des sots ; car si jamais ils sont de sots savapts , les voilà perdus.

Je commence à craindre , madame , que le ballot que j'ai pris la liberté de faire partir à l'adresse de Votre Altesse Sérénissime, ne soit perdu. Quand la guerre ne ferait autre chose que d'empêcher des livres de parvenir à leur destination, je la détesterais. Jugez, madame, combien je l'abhorre, quand elle ruine tant de villes et fait couler tant de sang. Je me mets aux pieds de monseigneur et de toute votre auguste famille; je me mets surtout aux vôtres. Je me recommande à la grande maîtresse des cœurs, et je demande toujours les bontés de Votre Altesse Sérénissime pour le Suisse V.

1 Cette secte s'est formée , vers 1 467 , des débris des anciens bussites. Les hernutes prétendent arriver à la perfection par la lumière intérieure et la communication avec Dieu. Ce sont les quakers de l'Allemagne . Le collège directeur réside à Hernhutt, clans la haute Lusaee» a. f.

I" juillet I76< .

Madame ,

0d n'est pas si raisonnable à Genève que l'est Votre Altesse Sérénissime. Il y a beaucoup de philosophes, à la vérité, qui ont un profond mépris pour les infâmes superstilions que le vicaire savoyard semble avoir détruites dans V Emile de ce pauvre Rousseau. L'article de ce vicaire vaut mieux sans doute que tout le reste du livre. Il est goûté des grands et des petits, et cependant il est anatbématisé par le conseil, qui est un peu l'esclave des prêtres. Tout est contradiction dans ce monde. Ce n'en est pas une petite de condamner ce qu'on estime et ce qu'on croit dans le fond de son cœur. Deux cents citoyens ont réclamé contre l'arrêt du petit conseil de Genève , mais bien moins par amitié pour Jean-Jacques que par haine pour les magistrats. Leur requête n'a rien produit, et Jean-Jacques ayant renoncé à son beau titre de citoyen, n'a plus de titre que celui de Diogène. Il va transporter son tonneau en Ecosse avec milord Maréchal. Ce pauvre diable traîne une vie misérable, et le pape est souverain avec quinze millions de revenu. Voilà comme va le monde.

Nous autres Français, nous chassons les jésuites; mais nous restons en proie aux convulsionnaires. Je ne connais que les princes protestants qui se conduisent raisonnablement. Ils tiennent les prêtres à la place où ils doivent être, et ils vivent tranquilles (quand la rage de la guerre ne s'en mêle pas).

A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA (1760). 2il

Madame, j'ai l'honneur de vous envoyer un petit catéchisme qui m'a paru assez raisonnable '. Agréez mon profond respect.

AFerney, 11 juillet 1760.

Madame ,

C'en est trop, votre* générosité est trop grande; mais il faut avouer que Votre Altesse Sérénissime ne pouvait mieux placer ses bienfaits que sur cette famille infortunée. Il n'en a presque rien coûté pour l'opprimer, pour lui ravir les aliments et pour faire expirer la vertueuse mère presque dans mes bras; et i! en coûte de très-fortes sommes avant qu'on se soit mis seulement en état de lui faire obtenir une ombre de justice. On fait même mille chicanes au généreux de Beaumont %pour l'empêcher de publier l'excellent mémoire qu'il a composé en faveur de l'innocence.

On persécute à la fois par le fer, par la corde et par les flammes, la religion et la philosophie. Cinq jeunes gens ont été condamnés au bûcher pour n'avoir pas ôté leur chapeau en voyant passer une procession à trente pas. Est-il possible, madame, qu'une nation qui passe pour si gaie et si polie soit en effet si barbare? L'Allemagne n'a jamais vu de pareilles horreurs ; elle sait conserver sa liberté et respecter l'hu-

1 Catéchisme de V honnête homme, OEuv. corn pi., t. XLI. * Elle de Beaumont, grand-père du savant académicien, a. f.

manité. Notre religion est préchée en France par des bourreaux. Que ne puis-je venir achever à vos pieds le peu de jours qui me restent à vivre, loin dune si indigne patrie !

C'est moi qui suis le trésorier de ces pauvres Sirven; on peut tout m'envoyer pour eux. Que votre âme est belle , madame ! qu'elle me console de toutes les abominations dont je suis témoin ! Mon cœur est pénétré de la bonté du vôtre. Daignez agréer mon admiration, mon attachement, mon respect pour Vos Altesses Sérénissimes. Je n'oublierai jamais la grande maltresse des cœurs.

A Tourney, par Gcuèvc, 10 auguste 1790.

Madame,

J'ignore si, dans la crise violente où nous sommes, les lettres que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Altesse Sérénissime lui sont parvenues. Que puis-je dire sur l'incendie des faubourgs de Dresde, sur tant de maisons détruites et tant de familles périssantes! Je dis : cela ne serait pas arrivé si la branche aînée de Gotha avait conservé ses droits. Tout est révolution, tout est malheur. Votre sagesse vous procure , madame, des jours tranquilles, au milieu de tant de désolations.

On m'assure que Votre Altesse Sérénissime a reçu le paquet qu'elle a la bonté de faire passer à madame de Bassevitz. Je me jette à vos pieds, madame, pour

obtenir, par votre protection, les mémoires qu'on m'a promis '. J'aime à écrire l'histoire d'un homme qui a fondé des villes , dans un temps où nous sommes entourés de la destruction. Je suis bien vieux et bien malade; les moments me sont chers; il ne faut pas laisser en mourant son ouvrage imparfait. C'est à Votre Altesse Sérénissime que j'aurai l'obligation d avoir achevé ce que j'ai commencé. Ce serait pour moi un beau jour que celui où je pourrais venir moimême mettre à vos pieds l'histoire d'un législateur qui a créé un empire de deux mille lieues; mais j'aimerais mieux vivre dans votre cour que dans cet empire. Toutes les fois que je lis la gazette, je dis : On brûle, on égorge à droite et à gauche, et on cultive en paix la vertu dans le palais de Gotha.

Grande maltresse des cœurs, vous êtes un des premiers objets de mes réflexions. Mettez-moi aux pieds de leurs Altesses Sérénissimes, et plaignez-moi de leur présenter de si loin mes profonds respects.

À Fwnty, 16 auguste 1760.

Madame,

Permettez que la famille se jette ici à vos pieds, et remercie la belle âme de Votre Altesse Sérénissime avec des larmes de joie et tout l'attendrissement de la reconnaissance. Il est juste que la Providence fasse

1 Sur Pierre te Grand.

ïf

naître des cœurs tels que le vôtre, tandis que les singes qui font des gambades à Paris, sont changés en tigres.

De sottes gazettes vous auront peut-être appris, madame, que le parlement de Paris a condamné cinq jeunes gentilshommes à périr dans les flammes; mais ces gazettes n'ont pas dit que le seul crime de ces gentilshommes était d'avoir chanté deux chansons faites il y a quatre-vingts ans, et de n'avoir pas Aie leur chapeau devant une procession de capucins. Le roi de Prusse m'a mandé qu'il les aurait condamnés à parler aux capucins chapeau bas et à chanter des psaumes. Ils ont pourtant été condamnés à être brûlés vifs à la pluralité de quinze voix contre dix, et malgré un excellent mémoire composé en leur faveur par huit avocats célèbres de Paris. Il n'y a rien d'exagéré, madame, dans tout ce que j'ai l'honneur de vous dire; on n'a reproché à ces infortunés, on n'a allégué contre eux que des paroles et des indécences qui méritaient deux jours de prison. Le plus vieux de ces jeunes gens avait vingt et un ans; c'était le chevalier de La Barre, d'une ancienne maison, petit-fils d'un général, et qui le serait devenu lui-même. Il est mort avec un courage tranquille, comme Socrate.

Une telle horreur est digne du douzième siècle. L'inquisition de Portugal ne serait pas si cruelle. Quand il s'agit de la vie des hommes, quinze voix fanatiques ne devraient pas suffire contre dix sages. On a prétendu que le parlement de Paris, accusé tous les jours de sacrifier la religion à sa haine contre les évoques, a voulu donner un exemple terrible, qui démontrât combien il est bon catholique. Quelle preuve

de religion! ce n'en est pas une île raison et d'humanité. Il n'y a eu que le chevalier de La Barre d'exécuté; les autres se sont enfuis, au lieu d'aller plonger leurs mains dans le sang de leurs juges. On a bientôt oublié cette affaire, selon le géuie de la nation et de la plupart des hommes; on a été à l'Opéra-Comique, oo a soupe avec des filles d'Opéra, on a prêché, on a fait des romans, et c'est ainsi que va le monde , tandis qu'à Gotha la bonté, l'équité, la générosité régnent.

Je me mets aux pieds de Votre Altesse Sérénissime avec Sirven .

5 septembre 1760.

Madame ,

Voilà donc la paix presque faite. Votre Altesse Sérénissime s'en réjouit, et il y a grande apparence que Votre Altesse ne fera plus les honneurs de chez elle qu'à ceux qui viendront uniquement pour lui faire leur cour. On y venait en irop grande compagnie, et sans être prié, ce qui est assurément contre les règles de la civilité. Le grand fléau qui désolait l'Europe va donc cesser, jusqu'à la première fantaisie d'un roi et d'un ministre qui voudront faire parler d'eux. Il ne nous reste plus que les petits fléaux ordinaires. L'avantare de Calas est de ce nombre, et j'espère qu'on réformera ce détestable arrêt d'assassins en robe. J'y travaille du fond de ma retraite, et malgré mes in-

firmités. Je ne veux point mourir que je n'aie tu la fin de cette affaire.

Je crois celle de Russie finie ; la czarine a fait une plaisante oraison funèbre de monsieur, son mari.

Votre Altesse Sérénissime Veut un Meslier; le voilà, accompagné d'un petit sermon qu'on a imputé au roi de Prusse , quoiqu'à tort. Je ne vous envoie , madame, ces deux ouvrages extrêmement rares, qjie parce qu'ils ne sont empoisonnés d'aucun levain d'athéisme. On y déteste les erreurs humaines, et l'infâme charlatanisme qui donne encore aujourd'hui tant d'honneurs et tant d'argent aux corrupteurs de la raison. Les fanatiques ont commencé par l'humilité et par la douceur, et ont tous fini par l'orgueil et par le carnage. Tous sont également les ennemis de Dieu, du père de tous les hommes; les ennemis du sens commun que Dieu nous a donné, les ennemis de notre liberté et de notre repos. Enfin ils sont infaillibles , car ils ont trente millions de rente. On peut certainement adorer un Dieu sans adorer ces messieurs-là. — Ce qui est adorable après Dieu, si on peut user de ce terme, c'est la vertu aimable; donc,

Mille profonds respects. V.

A Ferney, 7 septembre 1760.

Madame ,

J'ai aujourd'hui deux yeux. Je m'en suis servi bien heureusement pour lire la lettre dont Votre Altesse

Sérénissime m'honore, et ils conduisent ma main, que mon cœur conduit toujours quand j'ai l'honneur de vous écrire. Je me hâte de profiter de la grâce que me fait la nature de me rendre des yeux, car peut-être me les ôtera-t-elle demain.

On ne s'attendait pas, ce me semble, madame, que le roi d'Angleterre envoyât chercher si loin une femme ; il en aurait trouvé de bien aimables et de bien élevées sur la route. Rien n'arrive de ce qui est vraisemblable. La plus belle chose qu'on ait jamais vue contre la vraisemblance, c'est un prince de l'Empire qui s'est défendu seul pendant six ans contre les trois quarts de l'Europe; mais ce que tout le monde devait bien prévoir, c'est le rôle pitoyable que nous avons joué sur mer, la perte de nos colonies et la perte de notre argent.

Je me console avec Corneille de nos désastres : nous commencerons incessamment l'impression des tragédies et du commentaire; tout est examiné auparavant par l'Académie française. Il faut que cet ouvrage serve à fixer la langue, et qu'il ait une authenticité qui serve à jamais d'instruction et de règle. L'Académie seule pouvait donner une telle autorité à mes doutes, et c'est elle qui décide. Votre protection, madame, est mon plus grand encouragement. L'ouvrage sera donné tome à tome, et en contiendra plus de dix.

Le papier me manque pour dire à Votre Altesse Sérénissime combien je suis pénétré de ses bontés, et pour me mettre à ses pieds.

Au château de Ferney, par Génère, 17 leptembre.

Madame,

Je devrai donc à vos bontés les lumières dont j'ai besoin pour achever l'histoire de Pierre Ier. J'ai eu l'honneur d'envoyer à Votre Altesse Sérénissime trois exemplaires du premier volume; ils sont en chemin.

J'ose supplier Votre Altesse Sérénissime de daigner ordonner qu'un de ces trois exemplaires parvienne à madame la comtesse de Bassevitz. Elle accompagne les manuscrits dont elle me favorise d'une lettre qui vaut infiniment mieux que toutes les négociations de M. de Bassevilz. Je me vois souvent humilié par des Allemands qui parlent notre langue, à commencer par vous, madame, et par le roi de Prusse. Madame de Bassevitz est du nombre des personnes qui écrivent purement avec esprit; mais je suis enchanté d'être ainsi humilié. Hélas! que reste-t-il à présent à nous autres Français? Le plaisir, madame, de voir des personnes comme vous parler leur langue mieux qu'eux. Nous avons fait la guerre aux Anglais sans avoir de vaisseaux ; nous l'avons longtemps faite en Allemagne sans avoir de généraux. Nous nous sommes ruinés, tantôt à vouloir Mer la Silésie à la reine de Hongrie, tantôt à vouloir la lui rendre. Si nous n'avions pas quelque ressource dans l'envie de plaire, nous paraîtrions anéantis. Ce plaisir me soutient. Je compte mettre incessamment à vos pieds une tragédie

couvelle, tragédie de chevalerie \ où Ton voit sur le théâtre des armes, des devises, une barrière, des chevaliers qui jettent le gage de bataille, une femme accusée défendue par un brave qui est son amant. On joue cette pièce à Paris, et moi je la joue sur mon petit théâtre de Tourney, à une demi-lieue des Délices. Les chevaliers modernes sont un peu plus sérieux en Silésie. Je ne crois pas qu'il y ait d'exemple dans l'histoire d'un roi qui ait su, en huit jours, atteindre de soixante lieues un ennemi vainqueur, le battre, arrêter les progrès de trois armées confédérées, et faire trembler ceux qui croyaient l'avoir abattu. Cela est bien beau; mais celui qui a fait ces grandes choses ne sera jamais heureux, et j'en suis fâché. Agréez, madame, le profond respect et l'attachement inviolable du Suisse V.

Madame ,

Immédiatement après av.oir ouvert le paquet de madame de Bassevitz, je vois que Votre Altesse Sérénissime m'honore d'une lettre qui me remplit d'inquiétude; elle me fait trembler pour le prince Ernest. Ah ! qu'il vive, madame, et que le duc de Virtemberg mange tout! La guerre est bien affreuse; mais la crainte pour un fils Test mille fois davantage. Permettez-moi d'oser, madame, partager tous vos senti- \ij

1 Tancrèdc.

ments. Je me jette à vos pieds, et à ceux de votre auguste famille, avec tout l'attendrissement et le respect que vous m'inspirez. La grande maîtresse des cœurs est bien alarmée.

A Feraey, 8 octobre 1710.

Madame,

Ce n'est pas ma faute si le curé Jean Meslier et le prédicateur des Cinquante \ ont été de même avis à deux cents lieues l'un de l'autre. Il faut que la vérité soit bien forte pour se faire sentir avec tant d'uniformité à deux personnes si différentes. Plût à Dieu que le genre humain eût toujours pensé de même ! le sang humain n'aurait pas coulé depuis le concile de Nicée jusqu'à nos jours, pour des absurdités qui font frémir le sens commun. C'est cet abominable fanatisme qui a fait rouer en dernier lieu, à Toulouse, un père de famille innocent, qui a mis toute sa famille à la mendicité, et qui a été tout prêt à faire périr cette famille vertueuse dans des supplices. S'il n'y avait point eu de confrérie de pénitents blancs à Toulouse, cette catastrophe affreuse ne serait pas arrivée. La guerre est bien funeste, mais le fanatisme Test encore davantage.

Le conseil d'État du roi est à présent saisi de l'affaire. Ce n'a pas été sans peine que je suis parvenu à faire porter des plaintes contre un parlement; mais il faut secourir hardiment l'innocence et ne rien craindre.

1 V. Œuvres complètes, tome XL.

Il va paraître un mémoire pour les Calas , signé de quinze avocats de Paris. Il va paraître aussi un plaidoyer d'un avocat au conseil*; ce sont des ouvrages assez longs : comment pourrai-je les envoyer à Votre Altesse? J'attendrai ses ordres.

Je m'attendais que d'aussi belles âmes que la sienne, et celle de la grande maîtresse des coeurs seraient touchées de cette horrible aventure. Je me mets aux pieds de Votre Altesse Sérénissime et de toute votre auguste famille, avec le plus profond respect.

Grande maîtresse des cœurs, conservez- moi vos bontés.

Page 1