‹ Voltaire à Ferney; sa correspondance avec la Duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et notes historiques entièrement inéditesChapitre 17 sur 95 · A M. LA BEAUMELLE · texte numérisé non relu

A M. LA BEAUMELLE

D« Gotha, ce Î4 juillet 1 767 .

Monsieur,

L'indisposition de Son Altesse Sérénissime madame la duchesse l'empêche de répondre elle-même à votre lettre du 18 juin, dans laquelle vous vous plaignez, monsieur, d'un outrage qu'on a fait à votre réputation, en recourant à son témoignage et à celui de monseigneur le duc. Elle m'a ordonné de vous assurer de sa part et en son nom qu'elle se rappelait très-bien d'avoir dit à M. de Voltaire que vous étiez parti de Gotha avec une gouvernante d'enfants, qui s'était éclipsée furtivement de la maison de sa maîtresse après s'être rendue coupable de plusieurs vols , mais qu'elle ne lui a jamais dit, ni qu elle n'avait jamais cru que vous eussiez la moindre part aux vols et à la mauvaise conduite de cette personne. Voilà le témoignage qu'elle croit devoir rendre à la vérité.

Après m'ôtre acquitté des ordres de Son Altesse Sérénissime madame la duchesse, permettez -moi, monsieur, de vous témoigner la part que je prends à ce qui vous arrive, et de vous représenter en même temps combien il doit être désagréable à des souverains qui aiment les sciences et qui protègent et accueillent ceux qui les cultivent, de voir après cela

qu'on fasse intervenir leurs noms dans les tracasseries qui font si peu d'honneur aux gens de lettres.

J'ai l'honneur d'être avec une parfaite considération, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur, Rousseau ' .

Ce 5 tepUmbrt 1 767*

Monsieur ,

Je suis on ne peut pas plus mortifié de voir, par votre lettre du 23 août, que vous n'êtes point satisfait de celle que j'ai eu l'honneur de vous écrire par ordre de madame la duchesse. Son Altesse Sérénissime continuant à être malade et gardant même le lit depuis près de quinze jours à cause d'un abcès qu'elle a au cou, accompagné de ressentiments de fièvre, vous jugez bien, monsieur, que dans ces tristes circonstances il ne convient point de l'entretenir de sujets aussi peu agréables que celui dont traite votre lettre, et qu'avec tout le désir que j'ai de vous obliger, je n'ai pas seulement pu approcher Son Altesse et lui en rendre compte.

Souhaitant néanmoins, dans cet embarras , de répondre à la confiance dont vous m'honorez, j'ai cru devoir aller à ce qui m'a paru le plus pressé, c'est-àdire de ramasser tout ce que la vérité des faits pouvait fournir de circonstances capables de vous tranquilliser,

1 Conseiller de la cour de Gotha.

monsieur, parce que je souffre véritablement de vous voir dans cet état : je me saurais un gré infini si je réussissais à vous en tirer. En conséquence j'ai recours, autant que cela a pu se faire dans l'espace de vingt-quatre heures, à la mémoire des personnes les plus distinguées à la cour et dans la ville de Gotha, et mes informations ont abouti à constater deux faits, tun qu'il n'y a qu'une voix dans tout Gotha sur votre départ et sur celui de la veuve Schwecker dans l'année 1752, non pour Erfurlh, mais pour Eisenach; qu'au besoin plus de cent, plus de mille personnes, tout Gotha enfin certifiera dans la forme la plus authentique, la rumeur publique, l'opinion générale, l'assertion unanime, que vous êtes partis ensemble de Gotha, sans faire d'adieux ni l'un ni l'autre à qui ce soit, et que vous êtes arrivés ensemble à Eisenach. Comme vous ne disconvenez pas, monsieur, d'avoir fait le voyage de Francfort avec la personne sus-mentionnée, je dois vous avouer franchement que je ne vois pas ce que vous gagneriez à prouver (si cela se pouvait) que vous soyez parti avec elle d'Erfurlh, et non de Gotha, vu que, dans la supposition certaine que vous ayez ignoré le vol dont la Schwecker s'est rendue coupable, il est parfaitement indifférent et égal duquel des deux endroits vous soyez partis ensemble.

En effet, bien loin de vous soupçonner (et voici le second fait ) d'avoir pris la moindre part au méfait de la veuve en question , je suis bien aise non-seulement de vous réitérer l'assurance du contraire, mais encore d'y ajouter, sans crainte d'être désavoué , que Leurs

Altesses Sérénissimes monseigneur le duc et madame la duchesse vous connaissent trop homme d'esprit pour vous croire capable d'avoir voulu vous associer publiquement sur une aussi longue route qu'est celle (en vous jugeant par votre propre aveu) d'Erfurth à Francfort, avec une personne que vous auriez reconnue voleuse. Cela n'est entré dans l'esprit de personne, et c'est ce qu'on est en état de vous confirmer. Au surplus, s'il y a eu de l'imprudence dans votre fait, elle est du genre de celles qui ne sont point criminelles.

Quant au mot de maltresse que vous relevez, monsieur, je n'ai fait, en l'employant, que me conformer à ce qui est d'usage à cet égard en Allemagne, où une gouvernante d'enfants nomme le père et la mère des enfants, dont l'éducation et l'instruction lui sont confiées, son maître et sa maîtresse; d'où il résulte que, de n'avoir pas été servante , n'empêche pas qu'on n'ait pu avoir une maltresse. Mais je n'insisterai pas sur une bagatelle tout à fait étrangère à l'objet principal. Je n'entrerai pas non plus dans tous les détails dont votre lettre est remplie, parce que quinze ans de temps les ont presque entièrement eifacés de mon souvenir. Je n'ajouterai qu'un mot encore, c'est que la dame, chez qui la Schwecker a servi en qualité de gouvernante d'enfants, est en vie et se trouve actuellement à Gotha, et qu'elle, aussi bien que quelques domestiques qui l'ont servie dans le môme temps [peuvent attester) ce qui y a rapport.

Mais en voilà assez et peut-être trop sur une matière aussi désagréable. Je n'y aurai cependant point de regret, si ce que je viens d'avoir l'honneur de vous

dire peut contribuer à rendre le calme à votre âme et vous engager à croire votre réputation à couvert de tout reproche. Il me semble que votre meilleur ami ne devrait pas avoir de plus sage conseil à vous donner que celui de vous en tenir là.

J'ai l'honneur d'être, etc. Rousseau.

A Ferney, 4 8 juillet.

Les nouvelles horreurs de La Beaumelle contre votre auguste maison, et contre ce que nous avons de plus respectable dans le monde» m'obligent de mettre à vos pieds ce mémoire \ Je demande à Votre Altesse Sérénissime la permission de confirmer la vérité de la conduite que ce malheureux tint à Gotha. Cela est important pour ma justification, et j'espère que Votre Altesse Sérénissime ne refusera pas cette grâce à un vieillard qui lui est si attaché.

Agréez, madame, la reconnaissance et le profond respect que je dois à Votre Altesse Sérénissime.

Le Suisse V.

1 Voy. Lettre sur La Beaumelle, Œuv. comp.y t. XL1I1.

À Ferney, le 3 auguste 1767.

Madame,

Mon attachement pour Votre Altesse Sérénissime , qui durera autant que ma vie, a réveillé, il est vrai, ma sensibilité à la vue d'une nouvelle édition de La Beaumelle, dans laquelle il renouvelle les insolences qu'il osa vomir, il y a plusieurs années, contre votre auguste maison. Plusieurs étrangers même s'en sont plaints à notre ministère. Il est bien surprenant qu'un tel homme ait eu la hardiesse d'écrire à Votre Altesse Sérénissime. On lui a fait parler par M. le marquis de Gudane, commandant du pays de Foix, où il est exilé; on a supprimé son édition, et on l'a menacé, de la part du roi, de le punir très-sévèrement s'il écrivait avec une pareille licence. Les autres personnes intéressées n'ont pas été aussi indulgentes que vous, madame, parce qu'elles ne sont pas comme vous au-dessus de ces outrages. Plus vous êtes grande, plus vous êtes clémente. Il résulte de la lettre qu'on a daigné écrire à cet homme en votre nom, qu'il partit de vos États avec une misérable servante voleuse. Il appartient bien à un tel homme de parler des princes et de les juger ! Votre nom respectable est mêlé dans ses ouvrages à ceux de Louis IX et de toute la maison royale, infiniment plus outragée que Votre Altesse Sérénissime. De tous ceux qu'il a insultés , il n'a osé écrire qu'à votre personne, tant il a compté sur la bonté de

votre caractère et sur votre clémence. Pour moi, je ne puis que garder le silence et ne point profaner votre nom par une justification, qui est trop au-dessous de ce nom qui m'est sacré. Cette petite affaire m'avait fait sortir de ma léthargie. Je me suis ranimé au bord de mon tombeau pour renouveler à Votre Altesse Sérénissime les protestations de mon inviolable attachement et de mon profond respect* Le vieux Suisse Y.

A Ferney, 5 auguste 1767.

Madame,

Je crois devoir envoyer à Votre Altesse Sérénissime le mémoire authentique ci-joint. Elle verra qu'il s'y agit des matières les plus graves, et non pas de vaines disputes littéraires. Elle plaindra peut-être un vieillard de soixante et quatorze ans, obligé de repousser les calomnies d'un homme tel que La Beaumelle. Je la supplie aussi de se faire représenter la lettre que j'écris à M. Rousseau, conseiller de sa cour. Je me recommande aux bontés de la grande maîtresse des cœurs, et j'attends tout de l'équité et de la protection de l'auguste princesse, à qui je suis attaché depuis longtemps avec le plus profond respect. Son vieux Suisse V.

14 auguste 1767, à Ferney.

Madame,

Je suis pénétré jusqu'au fond du cœur des lettres dont Votre Altesse Sérénissime m'honore. Vos bontés devraient sans doute bannir de mon esprit toute idée d'un La Beaumelle. S'il n'était question que de moi, je n'y penserais pas; mais daignez songer, madame» que je dois répondre au tribunal de l'Europe des vérités que j'ai dites dans le Siècle de Louis XFV9 siècle heureux, où toute la branche Ernestiue, dont vous êtes aujourd'hui l'ornement, était la meilleure alliée de la France. Je trahirais lâchement mon devoir si je laissais subsister les calomnies que La Beaumelle réimprime contre presque tous ceux qui ont illustré ce beau siècle.

Je sais que Votre Altesse Sérénissime est trop instruite et trop juste pour se laisser séduire par ces impostures; mais combien de lecteurs, madame, ne sont ni justes ni éclairés! Considérez, madame, qu'il n'y a pas une seule cour qui ne s'empresse de réfuter, dans les papiers publics, les mensonges des gazettes. Ces combats durent quelquefois des mois entiers. Voudriez-vous ravir aux particuliers le droit de se défendre? Non, sans doute, et ce n'est pas même comme simple particulier que je dois agir, mais comme un homme qui a été chargé de la cause publique. Je dirai plus encore. Votre Altesse Sérénissime sait avec

quelle insolence La Beau m elle a parlé de votre auguste maison. Voudriez-vous que je l'oubliasse, parce que vous lui pardonnez? je ne le puis, madame. La vérité ne pardomie point; mais elle ne punit qu'en se montrant. C'est par sa lumière qu'elle confond ceux qui veulent l'obscurcir.

Les princes auxquels ce misérable a jeté de la boue feront ce que leur grandeur et leur clémence pourront leur dicter; mais pour moi, je suis trop petit pour ne me pas défendre.

La reconnaissance que je dois à toutes vos bontés, madame, est le sentiment le plus profond qui m'occupe. Vous êtes ma protectrice et ma consolation. Je suis également dévoué à la vérité et à Votre Altesse Sérénissime, avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance. Votre vieux Suisse.

26 auguste 1767.

Madame,

J'obéis à vos ordres, j'envoie à Votre Altesse Sérénissime la Défense de mon oncle ', et je suis fâché de vous l'envoyer, parce qu'elle ne vous amusera guère; mais il faut obéir. C'est la réponse d'un pédant à un pédant , et il s'agit de choses très-pédantes. Il est vrai qu'on s'y moque un peu de toute l'histoire ancienne, et qu'il y a de temps en temps de petites plaisanteries

1 V.OBuv.compl. ,'t. XUll.

in LETTRES DE VOLTAIRE

qui peuvent consoler de l'horreur de l'érudition, et du grec, et du latin, et de l'hébreu, et du turc. Il y a quelques mots un peu gros ; mais ce n'est pas ma faute ; ils sont tirés de l'Écriture sainte, qui appelle toujours les choses par leur nom. Au reste,' madame, vous pouvez choisir dans la liste des chapitres ce qui vous ennuiera le moins. Les quatre petites diatribes de feu l'abbé Bazin \ qui sont à la fin du livre, pourront occuper peut-être un esprit aussi juste et aussi éclairé que le vôtre.

A l'égard de ce malheureux La Beaumelle, comme Voire Altesse Sérénissime peut à présent en être instruite, il n'est accusé en aucune manière de son aventure de Gotha, dans le mémoire envoyé au ministère il y a deux ou trois mois. Votre auguste nom n'a été compromis en aucune manière. Il ne se trouve que dans la foule des rois et des princes que ce misérable a calomniés avec tant d'insolence, d'absurdité et d'ignorance. Il était absolument nécessaire de réprimer ce scandale. Comptez que ces livres-là, madame, se vendent mieux que les autres, par cela même qu'ils sont calomnieux. Ils se vendent aux foires de Francfort et de Leipsick; ils vont jusqu'en Pologne et en Russie; ils sont cités dans les dictionnaires allemands. Rien ne marche plus rapidement que l'imposture, et j'ai rempli un devoir indispensable en lui coupant les jarrets; je devais cette justice à la vérité, si indignement outragée. Mais encore une fois, madame, votre nom ne sera point profané. Il est d'ailleurs gravé dans mou

1 Piicuilon)iiic de Vollairc. Voy. OEuv. compl., t. XLIII.

cœur, et il le sera jusqu'au dernier moment de ma très-languissante vie.

Je me mets aux pieds de Monseigneur le Duc et de toute votre auguste famille, avec rattachement le plus inviolable et le plus profond respect.

Votre vieux Suisse V.

Ici s'arrête la correspondance avec la duchesse de Saxe-Gotha.

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