M. — A LA MÊME
A Tourney, par Genève, M novembre.
Madame,
La lettre dont Votre Altesse Sérénissime m'honore, en date du 1er novembre, ne m'est venue qu'après la liberté que j'ai prise de vous adresser un nouveau paquet. Je suis persuadé que la personne * à qui il est destiné ne peut faire un meilleur usage de son esprit et de ses lumières qu'en les employant, madame, à remplir vos vues salutaires. Le panégyriste du cordonnier peut se tirer une grande épine du pied. Votre Altesse Sérénissime sent bien que je ne vois toutes ces belles choses qu'à travers un brouillard épais, et qu'il ne m'appartient pas même d'oser penser sur des objets qui ne sont à la portée que des personnes de
1 Le roi de Prusse. Il s'agit de secrètes propositions de paix. a. f.
votre rang et de votre mérite. Je dois me borner aux souhaits. Le plus vif, le plus empressé est de vous faire ma cour.
Je voudrais mettre à vos pieds les petits amusements dont elle me fait l'honneur de me parler. 11 a bien fallu, madame, égayer un peu dans mes douces retraites le tableau des malheurs du genre humain. L'ambassadeur de France, à Turin \ m'a trouvé dans mon petit château, jouant la comédie. Cela n'a pas l'air d'un homme à intrigues; aussi je ne connais d'autres intrigues que celles des pièces de théâtre. Je joue les rôles de vieillard d'après nature3. Il a été un temps que ma pauvre nièce aurait joué de même les héroïnes infortunées; mais, Dieu merci, les choses ont changé, et nous ne songeons plus à Francfort que pour en rire.
Je ne manquerai pas, madame, d'envoyer à Votre Altesse Sérénissime la pièce nouvelle que nous avons représentée; il y a quelques endroits à retoucher. Les acteurs, excepté moi, étaient bien meilleurs que la pièce. Nous ne pouvons venir jouer devant vous, madame, comme faisaient autrefois les troubadours; mais Dieu veuille que je puisse me venir mettre à vos pieds sur la fin de l'hiver! La grande maîtresse des cœurs daignerait-elle me revoir avec quelque plaisir?
Pour moi, madame, avec quel transport je viendrais rendre encore mes hommages à ce que j'ai vu de plus respectable et de plus aimable, et lui renouveler mon profond respect.
1 Le marquis tle Chauvelin.
* Voyez Voltaire à Ferney, au commencement de ce volumi pages 13, 17, 23, 25| 76.
Madame ,
Il faut donc que l'année 4761 recommence avec la guerre ! Il faut donc que toutes vos vertus, et toute la conciliation de votre esprit, ne puissent détourner ce fléau de votre voisinage et même de vos États! Voilà donc les choses à peu près comme elles étaient dans le commencement de ces funestes troubles! Il y a longtemps, madame, que je n'ai pris la liberté de mêler ma douleur à celle que Votre Altesse Sérénissime ressent de tant de désastres. Les larmes qu'elle verse sur les malheurs de l'Allemagne sont d'autant plus belles, que les désolations qui vous environnent ne vout point jusqu'à vous. Une princesse ne souffre guère personnellement; mais une âme comme la vôtre souffre des peines d'autrui. J'ignore si l'interruption du commerce, attachée au fléau de la guerre, n'a point empêché le petit paquet qui contenait VHistoire de Pierre ier de parvenir jusqu'à Votre Altesse Sérénissime.
Il faut au moins que je l'amuse d'une petite aventure de nos climats pacifiques. J'ai quelques terres dans le pays de Gex, aux portes de Genève; les jésuites en ont aussi, et ce sont mes voisins. Non contents du royaume du ciel, dont ils sont sûrs, ils avaient usurpé un domaine très-considérable sur six pauvres gentilshommes, tous frères, tous mineurs, tous servant dans le régiment de Deux-Ponts. J'ai pris le
parti de ces messieurs. Il fallait quelque argent; je l'ai douné. Calvin ne me le rendra pas;. mais enfin j'ai arraché le bien des mains des jésuites, et je l'ai fait rendre aux propriétaires; voilà, madame, ma bataille de Lissa. Je sais bien que saint Ignace ne me pardonnera pas; mais n'est-il pas vrai que je trouverai grâce à vos yeux, madame ? Il n'y a point de saint dont j'ambitionne la protection comme la vôtre. Je suis sûr que la grande maîtresse des cœurs rira de me voir vainqueur des jésuites; elle aimera les guerres qui finissent par rendre à chacun ce qui lui appartient.
On dit Pondichéry au pouvoir des Anglais : j'y perds quelque chose; mais si cela donne la paix, je me console.
Je me mets aux pieds de Votre Altesse Sérénissime et de toute votre auguste famille, avec le plus tendre respect. Le Suisse V.
Au château de Ferney, paya de Gex, en Bourgogne, par Génère, îîjanyier 1761.
Madame,
Moi , n'avoir point écrit à Votre Altesse Sérénissime ! Moi, coupable d'ingratitude! Non, madame, il est impossible d'être ingrat avec vous; il y a trop de plaisir à sentir et à exprimer les sentiments qu'on vous doit. Ce n'est qu'avec les ennuyeux qu'on est ingrat; on ne l'est jamais envers les vertus aimables.
J'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Altesse Sérénissime tant que j'ai eu un souffle de vie; et l'état de faiblesse où je suis me force aujourd'hui de vous remercier de vos bienfaits par une main étrangère. Je reçois le paquet de madame de Bassevitz. Je vais la remercier ; mais elle permettra que je commence par ma-* dame la duchesse de Gotha.
Je m'étais bien donné de garde, madame, d'adresser par la poste les volumes du Czar Pierre. Le port immense qu'ils auraient coûté eût été une indiscrétion, et le paquet ne valait pas cette dépense. J'envoyai le petit ballot par le commissionnaire Oboussier, de Lausanne. Il m'a plusieurs fois assuré que le paquet était arrivé à Francfort ; je lui écris encore aujourd'hui pour savoir le nom de son correspondant. Le peu de sûreté des voitures publiques est, à la vérité, le plus petit malheur de la guerre ; mais il ne laisse pas d'en être un. Quand flnira-t-elle donc, madame, cette guerre funeste? Madame de Bassevitz n'en souffre-t-elle pas beaucoup? Son pays n'est-il pas dévasté et rançonné?
Oserais-je, madame, prendre la liberté de vous demander où est à présent M. le landgrave de Hesse? Serait-il vrai qu'il fût gardé à vue, et qu'on ne pût lui écrire les choses les plus simples qu'en courant quelque risque ? N'est-ce pas encore là un des effets de cette guerre maudite?
Un de mes étonnements est que le roi de Prusse ait pu envoyer un. détachement de son armée à celle de ses alliés. Depuis Mithridate, on n'a jamais résisté si longtemps: il fut vaincu par des Romains; mais le Mithridate d'aujourd'hui est le seul Romain que je
connaisse. Son poëme sur l'art de la guerre est trèsbien traduit en italien. Il est plus aisé de traduire ses vers que d'imiter ses exemples.
Je me mets aux pieds de Votre Altesse Sérénissime el à ceux de toute votre auguste famille, avec le plus profond et le plus tendre respect. Le vieux Suisse Y.
P. S. La grande maltresse des cœurs m'a-t-elle entièrement oublié? Je ne doute pas que Votre Altesse Sérénissime n'ait un ministre à Paris; mais si elle n'en avait pas , elle me permettra de lui recommander un Genevois nommé Cromelin, dont je réponds comme de moi-même. Elle en serait quitte, je crois, pour 1,200 livres de France par an, ou à peu près, et elle serait fidèlement servie. — Son Altesse Sérénissime permet-elle qu'on insère ici cette lettre pour madame de Basse vitz ?
. Aux Délices, c férrier 176i.
Madame ,
Pardonnez encore à un pauvre vieillard malade, prêt à quitter le plus misérable des mondes possibles pour aller voir s'il est digne d'un meilleur; pardonnez-lui s'il n'écrit pas de sa main à Votre Altesse Sérénissime, et s'il ose lui envoyer un. paquet dont le port serait une indiscrétion avec un comte de l'Empire.
Mais une princesse de Saxe ne prendra pas garde
aux frais ; je ne trouve que cette façon de lui faire parvenir sûrement mes hommages. Elle verra par cette quatrième lettre du commissionnaire Oboussier combien la voie des chariots de poste est infidèle. Si elle daigne envoyer à madame de Bassevitz un des deux exemplaires, elle prendra la voie la plus convenable : les princes font tout ce qu'ils veulent, et surtout les princesses. S'il est ainsi» madame, renvoyez donc les huit mille hommes que Votre Altesse Sérénissime nourrit, à moins qu'ils ne vous payent régulièrement. Je suppose que, dans de telles circonstances, elle a un agent à Paris, et si elle n'en a point, j'ose toujours lui proposer le Genevois Cromelin à très-bon marché.
Est-il vrai, madame, que le roi de Prusse soit dangereusement malade ? Est-il vrai que le roi de Pologne soit mort? Voudriez-vous du trône de Pologne, madame? Quel pauvre trône, et que tous les rois de la terre sont à plaindre ! Je ne connais d'heureux que le roi de Danemark. Je suis persuadé que la grande maltresse des cœurs est de mon avis. Voyez quelle serait votre situation, si la souveraineté de Dresde était restée dans votre branche ! Ceux à qui Charles-Quint donna votre héritage pensaient-ils que l'Électorat ferait, le malheur de leurs descendants? Qu'on est trompé dans tous ses projets, et que la grandeur est entourée de précipices !
On prétend, madame, que la princesse votre fille fera le bonheur d'un prince d'Angleterre; c'est assurément le plus beau présent qu'on puisse faire à cette Dation.
Je n'écris plus au roi de Prusse; je renonce à lui. Il n'a que de l'esprit et de l'ambition ; il ne m'aidera ni à vivre, ni à mourir. A mon âge, on ne doit s'attacher qu'à un cœur comme le vôtre : je trouve en vous tout ce que je désire en lui; ail etft eu vos vertus, je l'aurais adoré.
Je ne fatigue point cette fois-ci Votre Altesse Sérénissime d'une lettre pour madame de Basse vitz; je ne veux d'autre consolation dans mes souffrances que celle de vous ouvrir mon cœur, et cte mettre aux pieds de Votre Altesse Sérénissime mes vœux ardents pour elle et pour toute votre auguste famille.
Le vieux Suisse V.
▲ Ferney, pays de Gex, par Genève, tl mars 17*1.
Madame,
Votre Altesse Sérénissime daigne bien connaître mon cœur : je suis attaché à votre grande maîtresse, et pour elle-même, et pour vous. Votre amitié prouve combien elle est digne d'être aimée. Je supplie Votre Altesse Sérénissime de vouloir bien permettre que j'insère dans ce paquet un petit mot qui lui fasse connaître que je lui suis attaché, comme je l'étais quand j'avais le bonheur de partager avec elle l'honneur d'être dans votre cour. Nous sommes tous condamnés à cette funeste séparation qu'elle vient d'essuyer. Tout unit, et finit bien vite. Cette réflexion, que Ton fait si souvent, devrait bien porter les souverains
A LA DUCHESSE DE 8AXR-G0THA (1761). 259
à ne pas précipiter la fin de tant de milliers d'hommes. Mais il est dit qu'ils feront des malheureux et qu'ils le seront aussi; voilà leur destinée.
Vous êtes dono débarrassée de nous, madame; voilà, je crois, sept ou huit mille de vos courtisans et de vos admirateurs hors de vos États. Ils doivent peut-être quelque argent à Votre Altesse Sérénissime, et Ton paye mieux en temps de paix qu'en temps de guerre.
Je ne sais comment elle a pu trouver, pendant tout ce remue-ménage, le temps de lire Tancrède. Cette pièce vaut mieux à la représentation qu'à la lecture ; cela faisait un beau spectacle de chevalerie. Mais à mon Age, un pauvre malade fait des vers qui sont aussi faibles que lui. Il y a une épltre à la fin, dans laquelle Votre Altesse Sérénissime m'aura trouvé plaisamment dévot $ mais c'est qu'il y a des gens qui sont bien sottement hypocrites et d'autres furieusement fanatiques. Ce monde-ci est une guerre perpétuelle de prince à prince, de prêtre à prêtre, de peuple à peuple, de bar* bouilleur à barbouilleur de papier. Le seul papier que j'emploie bien est celui où je présente mon profond respect à Votre Altesse Sérénigsime.. Le Suisse V.
Au château de Ferney, par GenèTe, 16 juin 1761 .
Mjldamb,
Mon silence doit avoir dit à Votre Altesse Sérénissime que je n'étais pas en état d'écrire* J'avais presque
perdu la vue, en conservant la plus forte envie de revoir Gotha et sa souveraine. J'occupe ma vieillesse, et je trompe mes maux par un travail très-agréable, pour lequel je demande votre protection.
L'Académie française agrée que je fasse une édition des bonnes tragédies du grand Corneille, avec des notes sur la langue et sur Fart qu'elle a créés. Cet ouvrage sera principalement utile aux étrangers. Il se fait par souscription, et l'édition sera magnifique* Le produit de cette entreprise est pour tirer de la misère les. restes de la famille du grand Corneille, famille noble, et qui languit dans la pauvreté. Nous imprimons les noms des souscripteurs : je supplie Votre Altesse Sérénissime de permettre que son nom honore cette liste. Chaque académicien souscrit pour six exemplaires. Ce livre sera du moins un monument de générosité, si de ma part ce n'est pas un monument de science et de goût. Puisse la paix donner à l'Europe lo loisir de cultiver les arts de toute espèce ! Ce long fléau détruit tout. Hélas! au premier coup de canon, je dis : En voilà pour sept ans ! Puissé-je me tromper au moins d'une année!
M. Stanley est à Paris ; il est assidu à nos spectacles; il voit nos géomètres. Il ne parle point de paix : c'est apparemment par politesse qu'il ne nous parle point de nos besoins.
Jo me mets à vos pieds, madame, et à ceux de toute votre migusto famille. Grande maltresse des cœurs, rtu-evei mes hommages, et présentez-les à la divine DorotluV. Le Suisse V.
Au château de Ferney, en Bourgogne , par Genève , 31 juillet 176! .
Madame,
J'ai deux ressemblances avec la grande maltresse des cœurs : celles des yeux et de l'âme. Mes yeux ne voient presque plus; mais mon âme voit toujours, madame, et je suis en idée aux pieds de Votre Altesse Sérénissime.
Elle daigne donc s'intéresser à la race de notre grand Corneille ! Je n'en suis pas surpris, puisque ses ouvrages respirent la grandeur et la vertu, et que sa race est malheureuse.
Il me semble que ce Corneille n'a jamais peint des désastres plus grands que ceux qu'on éprouve depuis Cassel jusqu'au fond de la Silésie. Cela finira quand il plaira à Dieu, et non pas quand il plaira aux hommes. On dit que le philosophe Pangloss va partir de Turquie, et qu'il fera un tour à Genève. Je l'interrogerai sur les causes secondes et sur la cause première. Mais surtout, madame, je voudrais l'amener à Gotha : c'est alors qu'il verrait le meilleur des châteaux possibles, et certainement la meilleure des princesses possibles ; mais je ne voudrais point passer au milieu de ces belles armées, qui ne sont point du tout de mon goût. Je n'aime les héros que dans l'histoire et dans la tragédie.
Je n'ai point encore achevé l'histoire de ce héros
russe nommé Pierre le Grand, attendu que la cour de Pétersbourg me traite à peu près comme Pharaon traitait les Juifs : il leur demandait de la brique et ne * leur donnait point de paille. On me demande une histoire , et l'on ne me donne point de matériaux. Il me semble que monseigneur le prince de Brunswick tiendra son coin dans l'histoire; il svest couvert de gloire dans toutes ses campagnes. A quoi tout ce fracas aboutira~t-il ? Le* choses resteront dans le continent à peu près comme elles étaient. La guerre de César et de Pompée coûta beaucoup moins de sang, mais il en résulta l'empire du monde. C'est peut-être une perfection de l'art militaire de ne faire presque rien avec les plus grandes armées. Les forces étant toujours balan<cées, il n'en résulte que la misère des peuples : il y a seulement, de part et d'autre, cinq ou six cents personnes qui font des fortunes immenses à fournir le nécessaire et le superflu aux meurtriers enrégimentés. Je suis fâché, madame, de n'avoir plus de papier; il faut quitter les réflexions pour présenter mon profond respect et mon inviolable attachement à Votre Altesse Sérénissime. Le vieux Suisse Y.
Au château de Ferney, • novembre !76l.
(Cette lettre se trouve dans le recueil publié par Didier en 1867, t. I,
Aux Déliées, 14 décembre 1761.
Madame,
La grande maîtresse des cœurs dira peut-être à Votre Altesse Sérénissime que les yeux ne se trouvent point bien du tout des vents du nord et de la neige. Elle demandera grâce pour moi, si je ne vous écris pas de ma main.
Votre Altesse Sérénissime passe donc continuellement en revue des Prussiens et des Français. Votre palais ressemble à la maison de Polemon, du roman de Cassandre1, dans laquelle les héros des deux partis se trouvent tous sans savoir pourquoi. S'ils y venaient uniquement pour vous faire leur cour, et pour apprendre ce que c'est que la raison ornée des grâces, je n'aurais pas de reproches â leur faire.
J'ai mille grâces à rendre à Votre Altesse Sérénissime du paquet de madame de Bassevilz. Je voudrais que cette dame s* amusât à faire des mémoires de tout ce qu'elle a vu et de tout ce qu'elle voit; car il me paraît qu'elle voit tout très-bien, et qu'elle écrit de même. Il faut qu'elle aime bien son château pour y rester exposée aux visites des Prussiens, des Hanovriens et des Russes. Si les choses de ce monde allaient d'une manière un peu plus honnête, nous devrions être à vos pieds, madame de Basse vitz et moi. Ce n'est pas que je me plaigne de ma position ; elle est assuré-
1 De La Calprenède, 10 vol. in-12,
nient très-agréable; mais elle est trop éloignée de la belle forêt de Thuringe.
Si vous aimez les sermons !, madame, en voici un qu'on vient de m'envoyer de Smyrne, et qui pourra vous édifier. Si vous étiez reine de Portugal , je ne prendrais pas cette liberté; mais une duchesse de Saxe philosophe peut très-bien lire le Sermon d'un rabbin, sans scandale.
Je me mets aux pieds de Yos Altesses Sérénissimes avec le plus profond respect. Le Suisse Y.
Janvier 1762.
Madame ,
Je perds beaucoup à la mort de l'impératrice de Russie 2. Mais je suis consolé si Votre Altesse Sérénissirae est heureuse, si elle est en parfaite santé, si ses États ne se ressentent point des suites de cette funeste guerre, qui désole presque toute l'Europe. Je dis au premier coup de canon : en voilà pour sept ans au moins; et j'ai eu le malheur d'être prophète. Cela est un peu loin de la paix perpétuelle que Jean-Jacques Rousseau a si généreusement proposée, d'après le vertueux visionnaire, l'abbé de Saint-Pierre. Les
1 V. Œuvres complètes, t. XL.
* Elisabeth, fil le de Pierre le Grand ; elle avait régné vingt et un ans. Elisabeth protégea les lettres, fonda l'Académie des beaux-arts à Saint-Pétersbourg et l'Université de Moscou, et continua dignement l'œuvre de civilisation de son illustre père. a. f.
hommes seront toujours fous; et ceux qui croient les guérir sont les plus fous de la bande. Ce qu'il y a de bon, c'est que toutes les espérances des politiques sont toujours trompées, et que cette expérience ne les détrompe jamais. Ceux qui se contentent de prévoir que les nations deviendront très-malheureuses par les fautes de cette politique sont les seuls qui aient raison.
Aux Délices, par Genève , 4 février 1761.
Madame ,
Je crains, madame, d'envoyer par la poste à Votre Altesse Sérénissime une tragédie où elle ne verra, du moins, que les malheurs du temps passé. Si elle l'ordonne, je tenterai cette voie. Heureux si elle peut se plaire quelques moments à voir dans les infortunes de l'antiquité un faible crayon des calamités qui affligent aujourd'hui la terre! Puisse le nouveau gouvernement de la Russie contribuer à faire cesser les douleurs et les alarmes publiques '!
Je m'occupe actuellement à l'édition de Pierre Corneille. J'espère mettre cet ouvrage à vos pieds à la fin de cette année. Si elle daigne faire parvenir à mademoiselle Corneille les témoignages de sa bonté, elle peut me les faire adresser par son banquier de Francfort. Elle fait ses respectueux remerclments à Votre
1 Pierre 111, qui succéda à Elisabeth, fit la paix avec Frédéric.
Altesse Sérénissime. Je me mets aui pieds de son auguste famille avec le plus profond respect.
Le Suisse Y.
SI mai 176tf au Déliées.
(Cette lettre se trouve dans le recueil publié par Didier, en 1857f 1. 1 ,
t auguste 176Î, aux Délita, par Génère.
Madame ,
Dieu préserve Votre Altesse Sérénissime de faire jamais élever un des princes vos enfants par ce fou de Jean-Jacques Rousseau. Il faut commencer par avoir reçu une bonne éducation pour en donner une. Ce livre à! Emile est méprisé généralement. Mais il y a une cinquantaine de pages, au troisième volume, contre la religion chrétienne, qui ont fait rechercher l'ouvrage et bannir l'auteur. On débite sourdement plusieurs ouvrages dans le goût de ces cinquante pages. On les attribue tantôt à Lamet trie, tantôt au philosophe de Sans-Souci. Mais il est certain qu'il y en a un d'un curé de Champagne auprès de Rocroi qui est plus approfondi que le troisième tome à! Emile. C'est un testament que fit ce curé nommé Meslier1, et
1 Voy. Œuvres complètes, t. XL, p. 3S9 ; édition Beuchot
dont il envoya une copie, avant sa mort, au garde des sceaux Chauvelin. Si Votre Altesse Sérénissime était curieuse de cet ouvrage, je le chercherais et je le confierais à votre prudence-, il est d'une rareté extrême.
J'ai l'honneur, madame, de vous envoyer un des mémoires qui commencent à courir sur une affaire qui intéresse tous les honnêtes gens. Je ne crois pas que, depuis la Saint-Barthélémy, il y ait eu une aventure plus abominable. Le cœur de Votre Altesse Sérénissime saignera en lisant cette histoire des fureurs catholiques de Toulouse. Les mémoires ci-joints supposent des pièces antérieures ; je ne les ai pas sous la main, et votre discernement verra aisément ce qui peut avoir précédé. Il se pourrait bien faire qu'une si horrible aventure causât une seconde émigration, et vous procurât quelques nouveaux sujets qui seraient plus sobres que la légion royale. On dit que le nouveau Pierre s'est brouillé avec le6 barbes de ses prêtres, et que les esprits sont fort animés. Je le crois bien; le sujet en vaut la peine.
Agréez, madame, mon profond respect et mon attachement inviolable.
A Ferney, i0 janvier 1763.
Madame,
Les bontés de Votre Altesse Sérénissime me raniment au milieu des neiges. J'en ai de deux façons, celles de Hum âge de près de soixante-dix ans, et celles des
Alpes. Ces deux ennemis ne m'ont pas empêché d'avoir l'honneur de vous écrire; mais d'autres ennemis du genre humain à pied et à cheval, qui inondaient votre Allemagne, pourraient bien avoir intercepté mes hommages. Dieu merci, madame, nous allons être défaits de la guerre et des jésuites. 11 ne restera plus guère de fléaux. Je crois en effet le roi de Prusse un peu hàlé des fatigues de ses campagnes, et son esprit toujours brillant. Il a plus de gloire que d'années. Je n'ai plus l'honneur de lui écrire depuis longtemps. Je souhaiterais seulement n'être pas au nombre de ceux qui, en admirant son mérite, ont un peu à se plaindre de sa personne.
11 me parait, madame, que malgré cette paix commencée, il y a encore des orages en Allemagne. C'est la mer qui gronde encore après une violente tempête. J'attends ce soir, madame, dans mon ermitage paisible, un prince qui a été un peu ballotté dans toutes ces secousses; c'est le frère du duc régnant de Virtemberg, et ce n'estpas le Prussien : aussi n'a-t-il pas épousé la nièce d'un roi, mais une demoiselle de Saxe fort jolie. Je crois qu'il l'amènera. On dit que ce mariage n'est approuvé que de ceux qui savent aimer, et que le baron de Tander den Trunk * en serait fort mécontent. Les nouveaux mariés ont loué une maison dans le pays de Vaud. Ces aventures ne sont pas si funestes que celles de Russie 2.
Jouissez, madame, au milieu des horreurs et des
1 In noblesse allemande personnifiée. — Le comte de Tufière. 1 AlUuton à la mort violente de Pierre 111, suivie de l'avènement de Catherine II. a. r.
folies de ce monde, de votre destinée glorieuse et tranquille que vous méritez si bien. Recevez avec votre bonté ordinaire, vous et votre auguste famille, le profond respect et l'attachement inviolable que j'ai pour Votre Altesse Sérénissime, sans oublier assurément la grande maltresse des cœurs.
Aux Délice», par Génère, 7 mars 1763*
(Cette lettre se troute dans le recueil publié par Didier en 1857, 1. 1,
Aux Délice», par Genève, 16 anil 1763.
Madame,
Les Calas diront qu'ils prieront Dieu pour Votre Altesse Sérénissime; mais je crois qu'elle leur fait plus de bien qu'ils ne lui en feront jamais. J'admire toujours que de pauvres diables disent qu'ils protégeront les grands auprès de Dieu. Ne voilà-t-il pas une belle protection? Il me semble que si quelqu'un devait avoir du crédit auprès du Créateur, ce serait, madame, une âme comme la vôtre. C'est à ceux qui font du bien dans ce monde à être les favoris du maître qui dispose du monde présent et du monde à venir.
Il y a deux ans que j'ai cessé d'écrire au roi de Prusse, Tant qu'il n'a pu faire autre chose que de verser du sang, j'ai respecté cette sorte de gloire. Mais
celle dont il ge couvre aujourd'hui étant plus humaine, elle m'intéresse davantage et m'enhardira jusqu'à le féliciter d'être Trajan, après avoir été César '.
Je crois avoir mandé à Votre Altesse Sérénissime que M. le prince Louis de Yirtemberg était devenu philosophe suisse, et qu'il était retiré à quelques lieues de chez moi avec madame sa femme , qu'il veut faire déclarer princesse. Ces déclarations sont sujettes à quelques inconvénients. On dit que madame la duchesse de Yirtemberg, la régnante, ou non régnante, qui n'a plus ni père, ni mère, ni mari, pourrait bien se retirer avec son frère et se faire philosophe aussi. Pour moi chétif, j'avoue, madame, que c'est à votre cour que je voudrais bien philosopher. Mais je suis si vieux; j'ai si peu de santé que je ne peux plus raisonnablement espérer un second voyage à Gotha , et c'est là ma plus grande tribulation.
Je viens d'envoyer à Genève pour savoir si vos ordres touchant le Corneille ont été exécutés. Us le sont, madame. Votre Altesse Sérénissime signale partout ses bontés. Qu'elle daigne agréer mon profond respect.
Au châteeu de Ferney, tO novembre 1743.
Madame, Un vieux solitaire, presque réduit au sort de Tirésie
1 Frédéric venait de aigner le traité de paix. a. r.
et d'Homère» et presque entièrement aveugle comme eux, sans avoir vu ni chanté comme eux les secrets des dieux, met aux pieds de Votre Altesse Sérénissime ce petit ouvrage, qui n'est point encore public. On doit des prémices à un esprit aussi juste, aussi éclairé et aussi naturel que le vôtre. On les doit, surtout, à la protectrice des infortunés Calas et à celle qui aime la tolérance et la vérité. Votre suffrage, madame, sera la plus belle récompense de ce travail.
Que Votre Altesse Sérénissime daigne agréer mes souhaits pour votre prospérité et pour celle de toute votre auguste famille. Que la grande maîtresse des cœurs veuille bien ne pas in oublier. J'ose me flatter que cet Estai sur la Tolérance l ne déplaira pas à sa belle âme. Il faut bien, sans doute, que la tolérance soit bonne à quelque chose, puisque la persécution n'a rempli la terre que d'hypocrisie, d'horreur et de carnage.
Je suis, etc. Voltaire.
Aux Délices, près de Genève, 16 juin 1764.
Madame,
Mon ombre ne prend plus guère la liberté d'écrire à Votre Altesse Sérénissime; les années et les maladies s'opposent aux devoirs comme aux plaisirs. Je suis réduit à m'entretenir en silence du souvenir de vos
x Voir précédemment, page 31.
bontés. Souffrez cependant, madame, que j'aie l'honneur de renouveler mes remercîments à Votre Altesse Sérénissime au sujet de cette famille infortunée des Calas, si cruellement traitée à Toulouse et si généreusement secourue par votre bienfaisance. Vos bienfaits lui ont porté bonheur. L'arrêt inique et barbare des juges de Toulouse vient d'être cassé d'une voix unanime par tout le conseil d'État du roi. Jamais on n'a vu une plus éclatante justice après une si horrible iniquité '.
Votre Altesse Sérénissime s'occupe peut-être à présent de l'anarchie de la Pologne et de ses bons voisins. Je ne sais pas qui sera roi des Sarmates , mais je sais bien qu'il ne sera ni plus heureux ni plus aimé que madame la duchesse de Gotha l'est dans ses États. Il faut que ce nom de roi soit quelque chose de bien beau, puisqu'on l'achète à des conditions si gênantes.
Je me flatte que Votre Altesse Sérénissime jouit de toutes les félicités qui ont manqué à tant de rois, santé, tranquillité, occupations douces qui ne laissent aucune inquiétude dans l'âme, assurance d'être aimée autant que respectée. Je mets surtout la grande maîtresse des cœurs parmi les causes de votre bonheur. Daignez, madame, me conserver des bontés qui font la consolation de ma vieillesse, et agréez mon profond respect pour Votre Altesse Sérénissime et pour votre auguste famille.
1 Voir précédemment, pages 30, 31, 32.
13 auguste 1765, à Feraey.
Madame ,
Je me suis privé, pendant une année entière, de l'honneur et de la consolation d'écrire à Votre Altesse Sérénissime. Des fluxions horribles sur les yeux qui me privaient entièrement de la vue, mon inutilité, mon ensevelissement dans la retraite retenaient dans le silence les sentiments qui m'attacheront à votre personne jusqu'au dernier moment de ma vie. Mais ayant appris ce que vous daignez faire pour les Calas, je me sens ranimé par votre belle âme. La reconnaissance et l'admiration sont mes devoirs auprès de vous. Je bénis la fin de ma carrière, quand je vois un cœur comme le vôtre réparer si noblement le mal que l'injustice et le fanatisme ont fait aux hommes. La superstition n'a jamais fait que du mal, et la philosophie ne peut faire que du bien. Vous joignez à cette véritable philosophie un cœur compatissant et généreux, qui est encore au-dessus de la connaissance de la vérité.
Puisse le ciel prolonger vos beaux jours au gré de tous ceux qui ont eu l'honneur de vous connaître ! Les princes vos enfants doivent être à présent dans un âge où le cœur profite des grands exemples. Que ne puis-je être le témoin de leurs progrès , et voir de mes yeux combien ils sont dignes de leur respectable mère!
La princesse votre fille m'a paru digne d'un
trône, et je suis étonné qu'elle n'en ait pas encore un. Je ne perds jamais de vue cette auguste et vertueuse famille. Les jours que j'ai passés dans votre cour me sont toujours présents; ils font la consolation de mes souffrances. Je me sens dévoué, madame, à Votre Altesse Sérénissime comme si j'étais tous les jours à ses pieds. Je crois encore entendre cette bonne et charmante maltresse des cœurs, qui pense en tout comme sa souveraine.
Je me mets aux pieds de monseigneur le duc de Gotha. Agréez le profond respect du plus vieux et du plus humble de vos serviteurs. Voltaire.
Au château de Ferney, 17 décembre 1765.
Madame ,
Je ne saurais voir finir cette année sans souhaiter les plus nombreuses et les plus heureuses à Votre Altesse Sérénissime, à toute votre auguste famille, et à la grande maîtresse des cœurs. Il y a plus de douze ans que je vis dans ma retraite, et il y a tout juste ce temps-là que je regrette les plus agréables moments de ma vie. Ma vieillesse et mes maladies ne me permettent pas de me mettre aux pieds de Votre Altesse Sérénissime aussi souvent que je le voudrais; mais le cœur n'y perd rien; il est toujours plein de vos bontés ; je m'informe, à tous les Allemands qui voyagent dans nos cantons, de votre santé et de tout ce qui vous intéresse. J'ignore actuellement si vous n'avez point
A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA ( 1 7 Cr>). 275
eu quelque ressentiment d'une incommodité passagère, dont vous me parliez dans la dernière lettre dont tous m'avez honoré. Je pardonnerai tous mes maux à la nature, si votre personne en est exempte.
Le roi de Prusse a eu quelques atteintes assez violentes , mais il se conserve par un grand régime. Il me fait l'honneur de m'écrire quelquefois; mais je n'ai plus la santé et la force nécessaires pour soutenir un tel commerce. J'applaudis toujours au service qu'il a rendu au nord de l'Allemagne; sans lui vous auriez peut-être des jésuites et des capucins dans la Thuringe; ce qui est pire à la longue que des housards. Je ne sais par quelle fatalité la partie méridionale de l'Allemagne est plongée dans la plus plate superstition, tandis que le nord est rempli de philosophes. Genève est bien changée depuis quelques années. Calvin ne reconnaîtrait pas sa ville.
Que Votre Altesse Sérénissime daigne toujours agréer avec bonté mon très-tendre respect.
A Ferney, 4 mars 1766*
Madame,
Je ne sais comment les mauvaises plaisanteries dont Votre Altesse Sérénissime daigne me parler sont parvenues jusqu'à elle. J'ai eu l'honneur de lui envoyer par la dernière poste deux de ces rogatons que j'ai fait chercher dans Genève. On imprime tout le recueil en Suisse, et j'espère qu'à la fin de mars j'enverrai à
Votre Altesse Sérénissime cette collection de fadaises théologiques, puisqu'elle veut bien s'en amuser.
Je ne m'attendais pas, madame, à jouir du bonheur de vous renouveler de ma main mes sincères et respectueux hommages. Les fluxions qui me privaient de la vue ne me laissaient pas d'espérance; mais enfin elles ont fait avec moi une trêve dont je profite. Mes yeux s'intéressent toujours bien vivement aux yeux de la
grande maltresse des cœurs. Je les ai quittés malades, et malheureusement il y a plus de douze ans que je les ai quittés, en m'arrachant à ce château dans lequel il serait si doux de passer sa vie. Je ne sais si Votre Altesse Sérénissime prend quelque part à ce qu'on appelle les troubles de Genève. Ces troubles sont fort pacifiques : les Genevois sont malades d'une indigestion de bonheur. Leurs petites querelles n'aboutissent qu'à de mauvaises brochures qu'eux seuls peuvent lire. Quand il s'élève quelque dispute en Allemagne, elle est plus sérieuse, et il en coûte ordinairement deux ou trois cent mille hommes.
L'ambassadeur de France en Suisse arrive dans quelques jours à Genève avec dix cuisiniers, qui seront plénipotentiaires. Je suis un peu plus intéressé au procès que M. le duc de Virtemberg a aujourd'hui avec ses États. J'ignore quel en sera le résultat. Heureux les princes qui n'ont point à combattre leurs parlements, et qui sont adorés de leurs sujets! Cela fait songer à la Thuringe. Daignez , madame, agréer mes vœux et mon profond respect pour Votre Altesse Sérénissime et pour toute l'auguste branche Ernestine.
6rrril!766,iFene7.
Madame,
J'attendais, pour avoir l'honneur décrire à Votre Altesse Sérénissirae, que je pusse lui envoyer le recueil des bagatelles dont quelques-unes Font amusée; mais les petits troubles de Genève n'ont pu encore me permettre de satisfaire votre curiosité. On me fait espérer que j'aurai ce recueil dans quinze jours. Ces querelles de Genève, qu'on lui a peintes comme quelque chose de fort sérieux, ne sont au fond qu'une querelle de ménage; il n'y en a jamais eu de si paisible, et les médiateurs sont tout étonnés qu'on ait fait tant de bruit pour si peu de chose. Les esprits sont en mouvement; mais il n'y a pas eu la moindre violence. Un étranger qui passerait par cette ville ne pourrait pas seulement deviner que les habitants ne sont pas d'accord. Ils disputent opiniâtrement sur leurs droits, mais avec une bienséance et une circonspection étonnante; et il n'y a point d'exemple jusqu'ici d'une discorde si paisible. Il semble que les ambassadeurs ne soient venus que pour leur donner à dîner. Les choses ne se passaient point ainsi à Rome du temps de Marius et de Sylla.
Il est vrai, madame, que depuis environ douze ans les esprits fermentent un peu dans une partie de l'Europe; mais si on excepte les cours de justice appelées en France parlements, cette fermentation est presque
toute philosophique. On se moque également des papes et de Luther; on secoue un respect servile pour des opinions ridicules ; la raison gagne, et l'autorité sacerdotale perd beaucoup '. Les princes ne peuvent que gagner à cela; car il faut avouer que leurs plus grands ennemis ont toujours été les prêtres. Je suis bien trompé, ou Ton ne se battra plus pour des billevesées théologiques. C'est le plus grand bien que la philosophie pût faire aux hommes.
Quant aux Lettres de la montagne, elles ont un peu éveillé les citoyens de Genève; mais elles ne causeront point de guerre civile : les citoyens sont trop riches pour se battre.
Je me mets aux pieds de Votre Altesse Sérénissime avec le plus prof on d respect . V.
J'apprends dans le moment que la reine de France est assez mal et qu'elle crache du pus.
A Ferney, par Genève, 21 juin 1768.
Madame ,
Votre Altesse Sérénissime sait que mon état me permet bien rarement d'écrire; elle daigne y compatir. L'occasion qui se présente me rend un peu de force. Il s'agit de faire du bien, de secourir des innocents infortunés et de désarmer la superstition. Qui sera à la tête de cette entreprise, si ce n'est madame
1 On lit en marge de ces trois lignes : Vans les affaires d'État.
la duchesse de Saxe-Golha? Daignez lire ce mémoire, madame, et votre cœur généreux sera touché.
Permettez que votre auguste nom honore la liste des princes qui veulent bien secourir la famille dont j'ai dû prendre les intérêts. La société humaine bénira tous ceux qui daigneront favoriser une si juste cause.
La ville de Genève, à laquelle Votre Altesse Sérénissime a paru s'intéresser, est toujours dans le même état. Elle attend que les médiateurs décident de sa destinée et qu'ils lui donnent des lois, puisqu'elle n'a pas su s*en donner elle-même. Rien n'est plus divisé et plus tranquille que cette petite république. Les deux partis ennuient leurs juges par des mémoires trop longs et très-embrouilles. L'animosité et la haine âont respectueuses et honnêtes. Ce sont des plaideurs acharnés qui plaident poliment : ils ne sont pas assez puissants pour s'égorger.
Il en est à peu près de même dans le duché de Yirtemberg. C'est tout le contraire, madame, dans vos États : tout y est tranquille, parce que vous y êtes adorée.
Je tne flatte, madame, que votre santé s'est raffermie dans le printemps, et que vous êtes toujours aussi heureuse que vous méritez de l'être. Toute votre auguste famille contribue à votre félicité; je fais toujours mille vœux pour elle. Je n'oublie jamais la grande maltresse des cœurs. Daignez me conserver des bontés qui font la consolation de mes derniers jours, et que Votre Altesse Sérénissime daigne agréer le profond respect et l'attachement inviolable que je lui conserverai jusqu'au dernier moment de ma vie. V.
S7 octobre» 17*6, à Ferney.
La vieillesse et la maladie, qui m'empêchent de venir apporter moi-même à Votre Altesse Sérénissime ce qu'elle demande, me privent encore de la consolation de lui écrire de ma main. Je n'ai que ce seul exemplaire : j'en détache la couverture, afin qu'il puisse arriver plus commodément par la poste. L'ouvrage ne vaut pas le port. Cent soixante et dix pages pour dire qu'on ne sait rien sont des pages fort inutiles; mais les livres de ceux qui croient savoir quelque chose sont plus inutiles encore. Votre esprit, digne de votre cœur, aime encore mieux les indigents qui conviennent de leur pauvreté, que les pauvres qui se donnent des airs et qui veulent passer pour riches. Votre Altesse Sérénissime recevra donc mes haillons avec honte. Vos lumières sont bien capables de me faire l'aumône. Les articles où Ton parle de la charlatanerie des savants pourront bien vous ennuyer, mais les derniers chapitres pourront vous amuser. Il est du moins permis à un ignorant comme moi de plaisanter.
La plaisanterie de Genève va bientôt finir; il y a trop longtemps qu'on y dispute pour bien peu de chose. Les savants médiateurs vont leur proposer un code-, après quoi, l'on disputera encore comme des théologiens, pour lesquels il a fallu toujours assembler
des conciles. L'esprit de contumace a choisi son domicile dans celte petite ville de Genève. Elle est encore plus heureuse que la Corse, qu'on ne peut pacifier depuis cinquante ans. Toute l'Europe est en paix, excepté ces deux petits coins de terre. Les petits chiens aboient, quand les gros dogues dorment. Ce qui me platt des dissensions de Genève, c'est qu'elles ont valu une troupe de comédiens que les médiateurs y ont établie. Je n'y vais jamais; car il y a deux ans que je ne peux sortir de ma chambre. Si je pouvais voyager deux lieues, j'en ferais cent pour aller me mettre à vos pieds ; je viendrais renouveler à Vos Altesses Sérénissimes le plus profond respect et rattachement le plus inviolable. Votre vieux Suisse V.
A Ferney, par Genève, 9 juillet 1767.
Madame»
» La vieillesse, la maladie et la retraite me laissent bien rarement la consolation d'écrire à Votre Altesse Sérénissime. Les embarras causés par les troubles de Genève , des troupes de France envoyées dans notre petit pays, la longue interruption de toute communication, la disette qui est attachée à ces petites révolutions et toutes les peines journalières qui en résultent, voilà bien de tristes raisons, madame, qui excusent un si long silence.
A toutes ces peines s'est jointe une nouvelle horreur de La Beaumelle. Votre Altesse Sérénissime peut se
ressouvenir qu'après avoir insulté votre auguste nom dans un mauvais livre, intitulé Mes pensées, il osa paraître dans Gotha , et qu'il en sortit précipitamment avec une fille qui avait volé sa maltresse. Il a eu en dernier lieu la hardiesse d'imputer cette dernière action à un autre Français, qui s'est adressé à moi pour se plaindre de cette calomnie et pour demander mon témoignage. J'ai été obligé de le donner, attendu que j'ai été témoin de la vérité, et que tout Gotha avait vu La Beaumelle partir avec cette malheureuse, lorsque je vins vous faire ma cour. Il n'est pas juste en effet, madame, que l'innocent pâtisse pour le coupable. Aucun autre Français que La Beaumelle ne serait capable de ce procédé. J'ai donc cru que je ne manquais pas à ce que je dois à Votre Altesse Sérénissime en donnant un certificat authentique devant les juges du point d'honneur, qu'on appelle en France la connétablie. Ce certificat atteste que ce fut La Beaumelle, et non un autre, qui partit de Gotha avec une servante qui avait vole sa maîtresse. Cette affaire est très-importante pour le gentilhomme faussement accusé. Mon devoir est de vous en rendre compte. Je me flatte que votre équité approuvera ma conduite.
Je me mets aux pieds de monseigneur le duc et de toute votre auguste maison. Permettez-moi, madame, de ne point oublier la grande maîtresse des cœurs. Agréez le profond respect avec lequel je serai jusqu'au tombeau, madame, de Votre Altesse Sérénissime, le très-humble et très-obéissant serviteur,
Le manuscrit contient les deux lettres suivantes, écrites à La Beaumelle au nom de la duchesse de Saxe-Gotha, sur cette misérable affaire: