‹ Voltaire à Ferney; sa correspondance avec la Duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et notes historiques entièrement inéditesChapitre 2 sur 95 · FERNEY · texte numérisé non relu

FERNEY

Le 19 mars 1778, Voltaire dédiait à l'Académie française sa tragédie A' Irène '.

MM. de Cayrol et Alphonse François ont aussi placé, sous l'égide de l'Académie française, la publication si précieuse qu'ils viennent de faire d'une volumineuse collection de lettres inédiles de Voltaire. Je n'en ai pas un si grand nombre; dix-huit ou dixneuf seulement sont entre mes mains.

Frappé du sentiment littéraire qui avait inspiré à MM. de Cayrol et Alphonse François leur dédicace , j'ai osé aspirer au même honneur auprès de l'Académie des sciences morales et politiques.

Ces lettres à la main, je sollicite l'autorisation de vous dire qu'elles m'ont paru vous appartenir plus spécialement qu'à aucune autre classe de l'Institut. M. Saint-Marc Girardin Ta très-bien remarqué : Vol-

1 D'Alerabcrt, t. XVI, p. 37 î et 373 ; t. XVIII, p. 186.

2 VOLTAIRE A FEKNEY.

taire aimait à se mêler de politique, et l'Académie des sciences morales et politiques est peut-être plus compétente qu'aucune autre pour recevoir les communications de Voltaire sur les questions d'économie politique dont ces lettres portent l'empreinte.

Je suis bien plus justement que le célèbre professeur, M. Saint-Marc Girardin, disposé à répéter après lui la spirituelle observation de M. François, que la main tremble quand on écrit au bas ou à côté d'une page de Voltaire. Je me garderai donc de rien écrire *.

Mais je ne puis me borner à vous remettre ces quelques lettres, sans expliquer leur origine et leur

1 Condorcet raconte (Éloge de d'Alembert , t. III, p. 81) que d'Alembert , après de sérieuses études , de longues investigations , goûtait déjà le plaisir d'avoir fait quelques découvertes, lorsque quelque livre consulté par lui lui apprenait, non sans quelque déception, que ce qu'il croyait avoir trouvé le premier était déjà connu. Alors il se persuada qu'il devait se borner à savoir ce que les autres auraient découvert, et il se résigna sans peine à cette destinée. 11 sentait , disait -il modestement, que le plaisir seul d'étudier sufllrait encore à son bonheur.

31. Guizot dit aussi de M. de Lacretelle qu'il aima les lettres d'un amour pur et constant, sans leur rien demander de plus que les joies de l'étude. (Discours de M. Guizot recevant M. Biot à l'Académie française.)

L'anecdote de Condorcet et l'observation de M. Guizot trouvent leur place ici : le plaisir d'étudier et de résumer ce qu'on savait déjà de la vie de Voltaire m'a paru présenter encore un certain intérêt de détail, à la condition d'une étude séparée en quelque sorte d'un ensemble trop vaste et localisée à Fcrney.

« On nous intéressera sans doute en peignant Molière et ses amis « dans Auteuil, dit M. Droz , ou Voltaire environné du respect de « ses confrères à l'Académie française; la fidélité scrupuleuse, dans a de pareils sujets, sera peut-être demandée par les gens de lettres : « alors ces peintures intéresseront par des souvenirs historiques, « plus qu'elles n'enchanteront comme ouvrages de l'art. » (Études

VOLTAIRE A FERNEY. ;i

authenticité. Ma déférence pour rassemblée devant laquelle j'ai l'honneur de paraître m'oblige à lui faire connaître les soins que j'ai pris à vérifier les documents que je lui apporte.

Presque toutes ces lettres, de 1761 à 1765, sont datées de Ferney que j'ai habité '. C'est au milieu des débris et de la restauration de ce passé dont je cherchais à reconstruire pierre à pierre l'édifice détérioré par le temps, que j'ai trouvé et touché avec un pieux recueillement ces papiers revenus à la place même où Voltaire les avait écrits et cachetés. C'est bien sa main qui a tracé ces lignes correctes, ces caractères lisibles et nets comme sa pensée. C'est bien le cachet de ces mêmes armes reproduites sur le fronton de son ancienne demeure. C'est bien l'écriture, c'est bien le style de Voltaire; mais cette certitude ne me suffit pas 2.

sur le Beau, par M. Joseph Droz, de l'Académie francai&i', p. 37.) Nous n'avons en effet ici aucune prétention à un travail d'art. C'est un simple aperçu de Voltaire à Ferney. C'est ce qu'on appelle en dessin ou en peinture un simple fixé.

1 Appelé souvent par l'amitié du propriétaire actuel de ce délicieux château de Ferney- Vol taire à y passer de longs jours, j'ai pu savourer le charme de ce pays enchanteur et de ces souvenirs impérissables.

* Documents à consulter pour la correspondance de Voltaire :

1° Lettres inédites de Poltaire, M1Hf Denis, Col Uni, publiées chez Mongie en 1821, 1 vol.;

2° Lettres diverses , recueillies en Suisse par M. le comte Fédor (iolowkin en 1821, I vol.;

3° Lettres inédites de Voltaire à M* Quinault; 1822, chez Renouard, 1 vol.;

4° Correspondance de Voltaire à M. Hennin, publiée par M. H«*nninfils en 1825, l vol.;

Je soumis mes autographes à l'examen de connaisseurs plus éclairés que moi.

Leur authenticité ne me suffisait pas encore : il me fallait la démonstration qu'ils fussent inédits.

Pour acquérir cette confiance, je dus compulser tous les recueils connus jusqu'à ce jour.

C'est après ces recherches , après cette vérification consciencieuse et même minutieuse, que je puis avec sécurité vous demander, Messieurs, la faveur de vous les présenter.

Dans la préface des lettres publiées par MM. de Cayrol et Alphonse François, il est dit quelque part que ces lettres n'ajoutent rien à l'idée que nous avons tous de Voltaire , quand nous lisons ses œuvres et surtout sa correspondance générale. A plus forte raison en est-il ainsi du fragment épistolaire que j'apporte ici , comme une simple pierre au monument dont elle ne changera assurément ni les proportions ni lfaspect.

Ce groupe de lettres a seulement ce caractère par-

5° Lettres inédites de Voltaire, chez Mongie, avec un portrait de Voltaire au crayon, en 1818,1 vol.; Pièces inédites par Jacobsen, 1820.

6° Études sur la Russie , contenant 3 ou 4 lettres de Voltaire , par Léouzon-Leduc, chez Amyot, 1 vol.;

7° Mon séjour auprès de Voltaire, parCollini, 1807, chez Collin, I vol.;

S° Lettres inédites de Voltaire, par MM. de Cajrol et Alphonse François, 2 vol. ;

9° Les diverses éditions des Œuvres de Voltaire, notamment celle de Kehl; mais surtout celle de M. Beuchot, t. LXUI de la tomaison générale et Xlll de la Correspondance;

10° Correspondance de Condor cet, d'Alembert, Diderot-,

1 1° Lettres de M. de Cayrol à M. Évarisle Bavoux.

ticulier et distinctif qu'elles se réfèrent toutes à des questions locales. Elles sont , pour la plupart , adressées à M. Fabri, premier syndic, maire et subdélégué à Gex , et relatives aux intérêts de Ferney ou de la contrée qui l'environne. Elles prouvent une fois de plus, et la simplicité de bon aloi avec laquelle Voltaire descendait en quelque sorte des sommités de son génie aux détails vulgaires de la vie journalière, et la verve originale et saisissante dont il savait les revêtir et les animer.

L'énergie précise, colorée, pittoresque, habituellement satirique, l'abondance intarissable et limpide, voilà pour la forme de son talent. Mais ce qui constitue le fond même de sa nature, son individualité, c'est le bon'sens, la raison vraie, la simplicité spirituelle et pratique qu'il apportait à toutes choses :

Homo sum et nihil humani à me altenum puto,

est la devise qui lui convenait mieux qu'à personne. M. Guizot dit avec raison ' : « L'homme le plus « éminent en fortune, en dignités, en mérite, n'est « important que dans les choses importantes; sur les « choses communes il retombe dans l'égalité.... et « n'en aura pas plus le droit de penser qu'on doive « mettre un intérêt majeur à ce que son dtner ne soit « pas retardé d'une minute. » Personne ne pratiquait plus naturellement que Voltaire cette vérité; personne n'était plus simple que lui dans ses relations et dans ses actes. Il avait sans doute le sentiment de sa

1 M. Guizot, Méditations et études morales, p. 456.

supériorité, et son commerce avec les têtes couronnées de Prusse et de Russie , etc. , atteste cette conscience intime de son génie qui se croyait à sa hauteur dans ces hautes régions qui ne l' éblouissaient pas. Mais en même temps, respectueux des grandeurs sociales , il n'avait vis-à-vis d'elles qu'une familiarité autorisée et de bon goût, il provoquait d'ailleurs l'avis des hommes même les plus ordinaires , comme s'il avait quelques lumières à tirer d'eux. Personne n'était moins dédaigneux que lui des opinions d'autrûi, pourvu qu'elles ne fussent^ni pédantes dans la forme, ni malveillantes dans l'intention.

Il y avait alors quinze ans qu'il était venu à Paris, puisqu'il écrivait en 1776 à Diderot : « Il y a près de « trente ans que je n'ai vu Paris *, et je n'y ai jamais « demeuré deux ans de suite dans toute ma vie. Je re- « viendrais volontiers y passer mon dernier quart « d'heure,... s'il était possible de passer ce dernier « quart d'heure dans ce pays-là; mais malheureu- « sèment il est fort difficile d'y vivre et d'y mourir « comme on veut. » Cette idée , il la reproduit et la réalise en partant le 5 février 1778 de Ferney, pour arriver le 10 à Paris où il mourut le 30 mai, dans la maison de M. de Villette, rue de Beaune 2. « Après

1 Condorcet, t. VI, p. 1 17, 1 18 et 120.

2 Dans la maison que tout le monde connaît, rue de Beaune, n° 1 , à l'angle du quai. L'appartement du premier étage était occupé par Mme de Villette. C'est là que Voltaire habita pendant son séjour à Paris et mourut dans une pièce k alcôve sur la cour. Les mémoires

VOLTAIRE A FERNKY. 7

« trente ans d'absence et soixante ans de persécution, « écrivait-il de Paris à Mm* la présidente de Mey- « nières, le 31 mars 1778 *, j'ai trouvé un public

de Wngnière renferment des détails circonstancié* sur la vie et la mort de Voltaire dans cette maison. Ce premier étage est occupé aujourd'hui par M. le baron de Bourgoing, sénateur. Dans le salon j'ai relevé deux inscriptions latines : « Vent, coronaberis. » — En face : a Tecum veniam. » Il est probable que ces inscriptions ont été mises par M. de Villette qui les aimait , à en juger par celles de Fcrney. I /initiale V gravée plusieurs fois au plafond du f.ilun signiflc-t-elle Voltaire ou Villette ? Ce plafond est peint par Bouclier.

On sait que l'appartement où est mort Voltaire a été fermé jnidant de longues années , et que , grâce a ce respect qui en faisait une sorte de sanctuaire, il servit d'asile, pendant la période révolutionnaire, à des prêtres, que personne assurément ne serait venu chercher là!

Si nous parlons de la maison où e*t mort Voltaire, peut-être n'estil pas indifférent de mentionner celle où il est né. Elle est aujourd'hui comprise dans les démolitions opérées pour l'agrandissement de la préfecture de police. En face de celle où était né le chantre du Lutrin , n° 5, avance en angle , au point d'intersection des rues de Jérusalem et de Nazareth, un corps de bâtiment : dans ce bâtiment, un assez vaste appartement, dont la pièce principale , divisée en arcades , est remarquable par un haut plafond à voussures. C'était la demeure des trésoriers de la cour des comptes. C'est là que logeait messire François Arouet, nommé trésorier le 10 septembre 1696. Environ deux ans auparavant , il avait eu un fils appelé François- Marie Arouet (Voltaire) , dont la date de naissance est fixée par un acte commençant ainsi : « Le lundi 22* jour de novembre 1694, fut « baptisé dans Téglyse Saint-André-des-Arts, par Bouché, prêtre - « vicaire de ladite églyse , soussigné , François-Marie , né le jour c précédent, fils de M* François Arouet, conseiller du roi, ancien c notaire au Châtelet de Paris, et de Dlle Marie-Marguerite Daumart, « sa femme, etc..» Ainsi sont nés, dans deux habitations se taisant face Tune à l'autre, à cinquante ans de distance, deux des hommes qui ont jeté le plus d'éclat sur le dix-septième et le dix- huitième siècle. Boileau y naquit le 1er novembre 1636.

1 Lettres inédites de Voltaire , recueillies par MM. de Cayrol et Alphonse François, t. II, p. 553.

« et même un parterre devenu philosophe et surtout « compatissant pour la vieillesse mourante \ »

C'est donc à Ferney que, depuis le mois de novembre 1758, époque de son acquisition, jusqu'au 5 février 1778, il a consacré près de vingt années à immortaliser ce ravissant séjour : « C'est à Ferney que « je vais demeurer dans quelques semaines, écrivait- « il à d'Alembert... Il faut toujours que les philoce sophes aient deux ou trois trous sous terre contre « les chiens qui courent après eux 2. »

Il avait passé les trois ou quatre années précédentes à Lausanne , à Monrion, aux Délices qu'il acheta d'abord. Il avait là, « à une portée de canon de la ville de « Calvin, » la plus belle vue de l'univers, up tableau que Claude Lorrain aurait pu peindre des fenêtres mêmes de l'habitation 3 : des pièces d'eau , des fontaines, des terres qui, alors comme aujourd'hui, coûtaient beaucoup et rapportaient peu : « plus de « soixante personnes à nourrir par jour, plantant, bâte tissant, commentant Corneille et tâchant de l'imiter

1 Voltaire, en effet, fut salué pendant son séjour à Paris , dans ses promenades, au théâtre, à l'Académie , par les acclamations enthousiastes d'un public idolâtre. Chacun se rappelle ces épisodes mémorables des derniers jours de la vie de Voltaire, à qui ces témoignages de l'admiration et de la reconnaissance publique arrachaient des larmes d'attendrissement.

* D'Alembert. Ses Œuvres, t. XV, p. 1 07 et 110,' — Lettre de Voltaire à d'Alembert, 25 avril 1760. — Diderot, t. XXI, p. 182. Asile offert par Voltaire, au nom de Frédéric de Prusse et de l'impératrice Catherine, à Diderot et à d'Alembert pour leur faciliter le travail de V Encyclopédie.

1 Lettres inédites de Voltaire , recueillies par MM. de Cayrol et Alphonse François, t. I, p. 305, 314 et 315.

« de loin, le tout pour éviter l'oisiveté. » Telle était l'existence qu'il menait * en achetant Ferney, s'y prenant tard, disait-il, pour acquérir et pour bâtir; mais « il faut, ajoutail-il galment , des amusements à la

1 Aux Délices qu'il dépeignait ainsi : « J'achetai par un marché « singulier (à son retour de Prusse) et dont il n'y avait point d'exem- « pie dans le pays un petit bien d'environ soixante arpents , qu'on

* me vendit le double de ce qu'il eût coûté auprès de Paris ; mais « le plaisir n'est jamais trop cher ; la maison est jolie et commode ; « l'aspect en est charmant : il étonne et ne lasse point. C'est d'un « côté le lac de Genève; c'est la vallée de l'autre ; le Rhône en tort c à gros bouillons et forme un canal au bas de mon jardin ; la ri- « vière d'Arve, qui descend de la Savoie, se précipite dans le Rhône ; « plus loin on voit encore une autre rivière. Cent maisons de cam- « pagne, cent jardins riants ornent les bords du lac et des rivières ; « dans le lointain s'élèvent les Alpes, et à travers leurs précipices, « on découvre vingt lieues de montagnes couvertes de neiges éter- « nelles.... Toutes les commodités de la vie en ameublements, « en équipages, en bonne chère se trouvent ici.... une société douce « et de gens d'esprit remplit les moments que l'étude et le soin de « ma santé me laissent.... »

« On me demande par quel art je vais parvenir à vivre comme « un fermier général ; il est bon de le dire aûn que mon exemple « serve.... Il faut être en France enclume ou marteau : j'étais

* né enclume.... Après avoir vécu chez des rois » je me suis « fait roi chez moi....» (Mémoires de Voltaire, t. 1 de ses Œuvres, p. 116.)

« Je vois de mes fenêtres la ville où régnait Jean Chauvin , le « Picard, dit Calvin, et la place où il ût brûler Servetpour le bien

* de son âme.... »

« Il est très-agréable de vivre dans une république aux chefs de « laquelle on peut dire : Venez demain diner chez moi. » (Mémoires, p. 122 et 123.)

« J'entends parler beaucoup de liberté, mais je ne crois pas qu'il « y ait en Europe un particulier qui s'en soit fait une comme la « mienne... Je ne pouvais certainement mieux prendre mon temps « pour chercher cette liberté et le repos loin de Paris... » (Mémoires de Voltaire, t. I, p. 123.)

« vieillesse et à la philosophie. Je me ruine, je le sais « bien, mais je m'amuse. Je joue avec la vie; voilà « la seule chose à quoi elle soit bonne !. » Il céda les Délices à M. le duc de Villars 2.

J'ai cherché ces prétendues Délices ainsi que les qualifiait Voltaire en plaisantant, car, en réalité, il trouvait leur dénomination bien justifiée. J'ai cherché cette longue muraille, cette porte à barreaux verts, ce grand berceau vert sur cette muraille, selon la définition de Voltaire *, et j'ai eu bien de la peine à découvrir cet ancien asile, effacé de la mémoire des Genevois par les souvenirs de Ferney qui ont pour ainsi dire absorbé celui-là.

Toute la dernière période de la vie de Voltaire s'est en effet concentrée à Ferney. 11 on devint le seigneur à prix débattu, selon lui, car on exigeait, pour le droit goth et vandale des lods et ventes, le quart du prix; pour rafratchissement , le 100e au roi, à la chambre des comptes le 50e; mais Voltaire, qui entendait les affaires, n'était pas homme à passer, sans réclamations , sous les Fourches Caudines du fisc , quand il en pouvait être autrement, et il fit en sorte de s'arranger avec M. de Boisy 4.

Cette grande existence était bien mieux à sa place à Ferney qu'aux Délices, où elle se trouvait plus resserrée par l'espace. Il aimait à planter, il aimait à bâtir, seuls goûts, disait-il, qui consolent la vieillesse, et il mit l'argent qui lui revint de la rétrocession des

1 Lettres inédites de Voltaire, recueillies par MM. de Cayrol et Alphonse François, 1. 1, p. 535 et 538.

* ldemt p. 339. — s Idem, p. 314. — * Idem, p. 335.

VOLTAIRE A FERNKY. J !

Délices à bâtir deux ailes au château de Fernev et à faire quelques embellissements. Il trouvait plus convenable , à son âge , d'augmenter et d'orner Ferney qu'il avait donné à sa nièce M*6 Denis , que de dépenser cet argent aux Délices qui ne devaient pas lui appartenir après lui *. Quatre tours qui cachaient une très-belle vue furent détruites par lui 2; les jardins augmentés. Il en fit, en un mot , de son propre aveu , un fort joli château : colonnades , pilastres , péristyles, tout le fin de l'architecture s'y trouvait, et à tout cela pourtant il préférait encore les blés et les prairies 8. Jouant sur les mots, il écrivait à M. de Chenevières, qui habitait Maisons, qu'il avait fait de Ferney un petit Maisons, mais non pas une petite Maison, reproduisant à peu près en miniature ce que Maisons était en grand 4. Cette miniature avait pourtant et a encore d'assez vastes proportions; Voltaire s'était formé, en dehors du domaine utile, une espèce de parc d'environ une lieue de circuit, découvrant de sa terrasse plus de vingt lieues \ Il vantait avec bonheur les embellissements qu'il y avait créés : « Nous avons, comme dans toutes les églogues, des « fleurs, delà verdure et de l'ombrage; le château « est devenu un bâtiment régulier de 1,200 pieds de « face; nous avons acquis des bois; nous nageons « dans l'utile et l'agréable 6. »

1 Lettres inédites de Voltaire, recueillies par MM. de Cayrol et Al| honse François, t. I, p. 518 et 538.

2 Idem, t. II, p. 174. — a Idem, t. 1, p. 504. — 4 Idem, p. 335. — » Idem, p. 354.

6 A M. le marquis de Florian, à Paris. Correspondance générale, t. X, et LXII des Œuvres, p. 219.

\t VOLTAIRE A FERNEY.

« La terre de Ferney est aussi bonne qu'elle a été « négligée; j'y bâtis un assez beau château; j'ai chez a moi la pierre et le bois ; le marbre me vient par le « lac de Genève.... Je l'ai arrondie tout d'un coup « par des acquisitions utiles. Le tout monte à la va- « leur de plus de 10,000 livres de rente et m'en « épargne plus de 20,000, puisqu'elle défraye preste que une maison où j'ai plus de trente personnes et a plus de douze chevaux à nourrir *. »

Save ferar parvd an magnâ ferar unus et idem.

C'est en 1 765 qu'il travaillait à finir, selon son expression, ce petit château a. Et pourtant, en 1767, il écrivait à M. d'Argental qu'il n'y avait plus moyen de tenir à son âge dans ce climat qui était aussi horrible pendant l'hiver qu'il est charmant l'été3, et à M. de Bordes que les troubles de Genève, les mesures prises par le gouvernement, l'interruption de tout commerce, la rigueur intolérable de l'hiver, la disette où ce pauvre petit pays était réduit, lui rendaient Ferney moins agréable4. Sa vie néanmoins y était si bien remplie qu'il m'est impossible de comprendre comment il pouvait suffire atout; il faisait ses journées longues, puisqu'il se levait à cinq heures du matin et se couchait à dix heures du soir 5; mais il n'en est pas moins surprenant que, malgré les insomnies dont il

1 Correspondance générale, t. LV11I de la tomaison générale, et VI de la Correspondance, p. 118.

* Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, 1. 1, p. 396.

* Idem, t. II, p. 87. — 4 Idem, p. 91.— * ldem9 p. 132.

se plaignait1, il pût conduire de front ses immenses travaux de cabinet, son immense correspondance, ses vastes travaux d'agriculture, qui, disait-il, l'occupaient du matin au soir2, ses essais de haras 3, les soins de l'hospitalité qu'il exerçait en grand seigneur, appelant à venir partager sa retraite les philosophes ses amis, Condorcet, d'Alembert, Diderot4, recevant les plus éminents personnages, le maréchal de Richelieu, la duchesse de Saxe-Gotha, etc., ce qui lui faisait dire qu'il était l'aubergiste de l'Europe 5, etc.. ., les plaisirs du théâtre où il prenait lui-même des rAles avec Lekain, avec mademoiselle Clairon, madame Denis: les distractions qu'il aimait beaucoup, le jeu des échecs, par exemple, se les reprochant, il est vrai, comme uni;

1 « Je ne renonce pas encore aux bonnes digestions et au &om~ « meil que vous me conseillez ; mais elles ne dépendent pas de nous. « Il est en notre pouvoir de défricher des campagnes incultes et de « bâtir des maisons dans des déserts ; mais ne dort pas qui veut. » (Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. Il, p. 459. — Voir aussi d'Alembert, t. XV, p. 418.)

* « Je suis entouré d'ouvriers qui m'occupent du matin au soir, a — Vous me verrez devenu maçon y charpentier, jardinier ; il n'y a « que vous qui puissiez me rendre à mon premier métier. » (Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, 1. 1, p. 248-249.— D'Alembert, t. XVI, p. 268.)

3 « Mon sérail est prêt , il ne me manque que le sultan.... On a « tant écrit sur la population, que je veux au moins peupler le pays « de Gex de chevaux, ne pouvant guère avoir l'honneur de provl- « gner mon espèce. » (Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. I, p. 284.)

* Diderot, t. XXI, p. 134, 197, 204.

5 Détails sur la duchesse de Gotha. (ta Guéronnière, Portraits politiques, p. 146 et 147.)

perte de temps1. « Passer deux heures, disait-il, à « remuer de petits morceaux de bois ! On aurait fait « une scène pendant ce temps-là ! 2. » Et puis ses laborieuses entreprises pour transformer le pays de Gex, dont nous parlerons plus tard ! Aussi s'écriait-il : « Savez-vous bien que dans ma retraite je n'ai pas un « moment de loisir, qu'il a fallu toujours bâtir, plan- « ter, écrire, faire des pièces de théâtre, des ac-

« teurs 3 1 Je me suis brouillé avec les bœufs ;

« ils marchent trop lentement; cela ne convient point « à ma vivacité. Ils sont toujours malades; je veux « des gens qui labourent vite et qui se portent

a bien4 Si la précipitation gâte des affaires, il y

« en a d'autres qui demandent de la célérité.... Il faut « quelquefois saper, mais il faut aussi aller à la « brèche. »

Néanmoins la santé, sans laquelle on ne jouit de rien, sans laquelle il n'y a rien dans le monde, lui manquait absolument, disait-il 5. « Des nouvellistes « de Paris, qui disent toujours vrai, comme chacun « sait, ont fait courir le bruit que j'étais mort, et ils

1 Car U faisait cas du temps en raison même, de remploi qu'il en gavait faire.

* Mémoires de Longchamps, t. U, p. 532. « Le père Adam à qui son séjour à Ferney donna une sorte de célébrité.... jouait avec Voltaire aux échecs , lui cachant adroitement sa supériorité. Le père Adam lui faisait quelques recherches d'érudition et lui servait même d'aumônier. » (Vie de Voltaire, par Condorcet. — Œuvres de Condorcet, t. VI, p. 164.)

8 Recueil de MM., de Cayrol el Alphonse François, t. I, p. 310.

4 Idem, p. 308. — 8 Idem, p. 174, 591.

VOLTAIRE A FERNfcY. 1;»

« ne se sont guère trompés ' . . . . Il est bien vrai que je « ne suis pas mort, mais je ne puis pas non plus asa surer absolument que je suis en vie 2... J'ai été sur « le point de finir ma carrière; mais la nature me « permet encore de faire quelques pas3... Les Parti ques qui m'ont filé déjà bien des années (il avait alors k 82 ans) me le permettent; mais les coquines ont « cassé en vingt endroits mon fil qui ne vaut rien du « tout4... Un homme d'une taille aussi légère que la « mienne ne devait pas s'attendre à une espèce d'a- « poplexie. Je viens d'en tàter pour la rareté du fait5. .. « L'apoplectique éthique6 est obligé de rester maince tenant dans son lit jusqu'à midi au moins, se cou- « chant de bonne heure 7. »

Mais nous anticipons sur les dates. Même avant cette époque, il avait une chétive santé, et malgré cela une gatlé intarissable; proposant en 1769, à M. de Prégny, de lui vendre sa propriété de Tournay : « Elle ne vous rapportera rien tant que je vivrai, lui « disait-il , et je vous avertis que je compte vivre « jusqu'à quatre-vingt-deux ans au moins, attendu « que mon grand-père, qui était aussi sec que moi et « qui ne faisait ni vers ni prose, en a vécu quatre- « vingt-trois8.... Moi laboureur, moi berger, moi

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. 11, p. 551.

1 Idem, t. 1, p. 303. « Je ne peux pas dire au juste quand ma place « sera vacante à l'Académie, » écrivait-il à d'Alembert.(D'Alembert, t. XVI, p. 318.)

8 Idem, t. 11, p. 169. — * Idem, p. 428. — ■ Idem, p. 448.

6 Idem, p. 454. — 7 Idem, p. 220.

* Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. II, p. 163.

« rat retiré du monde, dans un fromage de Suisse, je « me contente de ricaner sans me mêler de rien. Il « est vrai que je ricane beaucoup» cela fait du bien et « soutient son homme dans la vieillesse1.... Marchez « toujours en ricanant dans le chemin de la vérité, » écrivait-il à d'Àlembert \

C'est dans ce coin de la Suisse ou des confins de la France touchant à la Suisse , puisque dans ce domaine on peut avoir un pied sur le sol français et l'autre sur le sol genevois, c'est laque ce grand homme a composé ses plus beaux ouvrages, c'est de là qu'il remplissait l'Europe de sa renommée. C'est là qu'il a passé les dernières années de sa vie ; il avait beau la dire uniforme et tranquille , partagée entre la lecture et les amusements de la campagne5, c'était peut-être vrai à un certain jour; mais habituellement il s'excusait d'écrire des lettres si courtes, s'en disant avec raison si accablé que cela prenait tout son temps 4,

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, 1. 1, p. 306.

1 D'Alembert, t. XV, p. 149 et 402 ; t. XVI, p. 99 et 318. C'est avec cette verve originale et piquante qu'il prodiguait sous toutes les formes , travaux suivis ou correspondance légère , les richesses intarissables de son esprit étinceiant , éblouissant. 11 écrivait un jour à d'Alerabert : u C'est, je crois, de Sanderson qu'on a dit qu'il jugeait <c que l'écarlatc ressemblait au son d'une trompette , parce que l'é- « carlate e*t éclatante et le son de la trompette aussi. » (D'Alembert, t. XV, p. 426.)

•1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, 1. 1, p. 370.

4 ldem,\. I,p. 4M.

ou ailleurs déclarant qu'où ne peut pas faire des pièces1, les jouer et écrire de longues lettres *.

Associant le sacré au profane, il avait édifié un<> église à côté de son château. « L'église que j'ai fait « bâtir est la seule de l'univers en l'honneur de « Dieu . L'Angleterre a des églises bâties â saint Pau), « la France à sainte Geneviève, mais pas une à « Dieu 3. » C'est pour cela que sur le frontispice il

1 C'«&t qu'en effet il avait fait d'abord construire, puis détruire un petit et joli théâtre dans une dépendance de «on château , pour eu élever un â ses frais , au milieu du village, dans un grand magasin, qu'un troubadour ambulant, nommé Saint-Géran , transforma en salle de comédie. Elle suivit la destinée de Voltaire et cessa d'exister avec Jui. On en voit encore pourtant les restes aujourd'hui.

« Mon petit théâtre de Polichinelle ne sera pas cher. J'ai fait la « pièce tout seul, je ferai bien le théâtre tout seul. Je suis a?sez « fâché que de mon théâtre â mon plancher il n'y ait que huit pieds « de haut; mais il n'y a qu'à bien jouer, et on oublie alors où l'on « est. Ces représentations sont faites entre amis. C'est comme si on « était au coin du feu. Je voudrais que vous vissiez le grand Pictet, « haut de six pieds, sur mon théâtre de huit, relevé encore d'un pa- « nache d'un pied et demi. Mais pour obvier à toutes ces difficulté!», « je vous avertis que la salle est dans un entresol. Tout est bon « pourvu que Ton s'amuse. » (Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. I, p. 340, 397, 412, 643 et 544; t. II, p. 623. — Œuvres de Voltaire pièces justificatives, p. 161.)

On se rappelle la proscription prononcée par Calvin contre le* spectacles, et le respect des pasteurs genevois pour cette prohibition. De là , une discussion ardente entre d'Alembert , soutenant l'innocence et l'utilité de cette distraction du théâtre , et J.-J. Rous*eau, auteur d'une comédie et d'un opéra, et combattant malgré cela ce plaisir, selon lui, si dangereux. (Condorcet, Éloge de d'Alembert, j>. 124 etsuiv.)

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, 1. 1, p. 316.

1 Revue contemporaine, 31 décembre 1866. — Relations de la France avec V Angleterre, par M. Ratherv, p. 290.

fit graver en lettres d'or cette inscription fameuse et si discutée : Deoerexit Voltaire MDCCLXI1.

Un de ses secrétaires, Wagnière, rapporte que M. de Voltaire l'avait chargé expressément de le faire transporter, après sa mort, à Ferney, et enterrer dans la chambre des Bains, quoiqu'il se fût fait autrefois construire un tombeau adossé extérieurement à cette église. Un jour même, dit-on, il fit observer aux personnes qui l'accompagnaient « ce tombeau à moitié « dans l'église et à moitié dans le cimetière : » — « les malins , ajoutait-il , diront que je ne suis ni de- « hors ni dedans 2. »

Rien n'est plus curieux que l'existence de Voltaire à Ferney : là était en quelque sorte le levier avec lequel ce génie puissant remuait le monde jusque dans ses fondements, critiquant les abus et les privilèges, insurgeant l'esprit public , combattant à outrance la superstition et les préjugés, proclamant des droits dont la révolution, qui éclata onze ans après sa mort, fut la consécration solennelle. Je me garde* rai bien d'entrer dans l'appréciation générale de l'influence qu'a exercée ce grand esprit sur son siècle ; ce qui dépasserait les bornes de ce travail. Je ne veux môme pas chercher à déterminer les limites de l'éloge et du blâme.

Voltaire écrivait :

J'ai luit un peu de bien ; c'est mon meilleur ouvrage.

1 Mémoire» de Wagnière et Longchamps, t. I,p. 44, 277, 278 <t 4.1.

* Idem, p. 101 et 412.

VOLTAIRE A FERNEY. It

Oui, il a fait beaucoup de bien, mais quelque mal aussi : il a jeté le ridicule et le mépris sur des principes et des croyances qui doivent être entourés du respect de tous * .

En même temps il répandait dans l'Europe sa gloire et ses idées 2. Aussi , au fond de sa retraite comme à Paris s, Voltaire était-il l'objet de la curiosité, de l'admiration publique. Ainsi à Ferney il ne pouvait rece-

1 « Les continuateurs de Voltaire seraient plus coupables que « Voltaire lui-même ; car nous avons l'expérience de plus et 1rs abus « de moins. » {Discours de M. de Falloux à V Académie française, 26 mars 1857.)

' Voltaire a dit de Montesquieu : « L'humanité avait perdu ses « titres, Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus. » Cet éloge semble revenir à Voltaire.

« 11 faudra des siècles avant que la nature produise un Voltaire, « et qui sait encore dans quel climat elle en sèmera le germe? Peut-

« être en Russie, peut-être sur les bords de la mer Caspienne

{Lettre du roi de Prusse à d'Alembert, 30 décembre I77&. — Voir d'Alembert, t. XV1U, p. «0.)

« S'il y avait sur la terre une autorité infaillible que je recon- « nusse, disait Diderot, ce serait celle de Voltaire.» (Diderot, t. XXI, p. 170.)

« Mes ami 6 se sont parfois étonnés du peu de goût que m'inspira « Voltaire, malgré mon admiration pour son rôle de réformateur et « pour la merveilleuse fécondité de son puissant génie. Cette espèce « de froidear dans l'appréciation d'une partie de ses œuvres n'a pat « attendu qu'on en fit une mode en France ; elle date de l'époque « où, jeune encore, je crus m'apercevoir de ses préférences injustes « pour les étrangers, et je le pris presque en haine , lorsque plus « tard je lus le poème où il outrage Jeanne d'Arc, véritable divinité « patriotique, qui dès l'enfance fut l'objet de mon culte. » (Déranger, Ma biographie, p. 22.)

• « Ne faudrait-il pas faire le voyage de Genève, lui écrivait « Diderot, et aller vous demander à genoux des articles pour YEn- « cyclopédie? » (Diderot, t. XXI , p. 1 51.)

20 VOLTAIRE A FKRKfcY.

voir tous les visiteurs qui se présentaient. Madame Denis le suppléait... A une heure indiquée, il sortait de son cabinet d'étude et passait par son salon pour se rendre à la promenade. C'est là qu'on se tenait sur son passage... Noble popularité du génie!... Quand il s'apercevait qu'il y avait dans les cours une foule trop nombreuse, il donnait fort souvent à son cocher l'ordre de mener le carrosse à une des sorties ' du jardin ou du parc , et il allait y monter pour gagner plus promptement les bois ou les champs 2.

Son château était meublé très-proprement , mais sans aucun luxe. Tout y était simple et commode 3 : « Je vivrais très-bien avec cent écus par mois, écri- « v ait- il à un de ses amis; mais madame Denis, l'hé- « roïne de l'amitié et la victime de Francfort, mérite « des palais, des cuisiniers , des équipages, grande « chère, et beau feu... Jouissez de votre doux loisir ; « moi je jouirai de mes très-douces occupations, de « mes charrues à semoir, de mes taureaux, de mes « vaches. »

H a ne ritam im terris Su tu nus agebat k.

Ce qui ne l'empêchait pas, à certains moments de malaise de se dépiter contre la rigueur de ce climat.

1 4)1* j'ai bien souvent visitées , comme toutes les parties de ce curieux domaine.

* Mémoires de Wagmière et LomgekampsA. I«\ p. 420.

' Idem, i». 3? I et 372. — Voir au.- si d'Alembert. Le château de Kerney reproduit par Catherine.

4 Œuvres de lo/fair* , t. LVIU i Comspomdamce, t. W, p. 1 1 8.

VOLTAIRE A FfcRNEY. SI

écrivant à M. le marquis de Chauvelin ! : « Me voilà, « monsieur, redevenu taupe. Votre Excellence saura « que dès qu'il neige sur nos belles montagnes , mes « yeux deviennent d'un rouge charmant et que j'au- « rais très-bon air aux Quinze-Vingts. Cela me donne « quelquefois regret d'avoir bâti et planté entre le « mont Jura et les Alpes \ mais enfin l'affaire est « faite, et il faut faire contre neige bon cœur... quoi-

1 Œuvres de Voltaire, t. LX; Correspondance, t. VI 11. p. \2 1.— Voir aussi d'Alembert, t. XV, p. 262; t. XVI, p. 17 4 et i7o.

' Le pays de Gex appartient beaucoup plus à la Suisse qu'à la France; il s'étend sur le versant oriental du Jura qui regarde le lac de Genève et les Alpes; mais tout petit et tout isole qu'il est au delà de notre frontière naturelle , il a joué un Jour un grand rôle dans l'histoire de la France et de l'esprit humain. Voltaire l'avait choisi pour sa retraite , et y a passé les vingt-cinq dernières années de sa vie; lui-même a peint, en vers bien connus, le sentiment qui l'avait attiré a Fernev :

C'est la cour qu'on doit fuir, c'est aui champ* qu'il faut vivre : Dieu du jour, dieu des vers, j'ai ton exemple à suivre; Tu gardas les troupeaux, mais c'étaient ceux d'un roi; Je n'aime les moutons que quand ils sont à moi; L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue Que le parc de Versaille et sa vaste étendue.

— Mais vi\re *ans plaisir, sans faste et sans emploi ! Succomber sous le poids d'un ennui volontaire!

— De l'ennui! Crois-tu donc que, relire chez toi, Pour les tiens, pour l'État tu n'as plus rien à faire? La nature t'appelle, apprends à l'observer.

La France a des déserts, ose les cultiver ; Elle a des malheureux ; un travail nécessaire, Ce partage de l'homme et son consolateur, En chassant l'indigence , amène le bonheur.

« Mais surtout, a-t-ilsoin d'ajouter, n'abandonnons pas, au milieu a des occupations rurales, la culture de l'esprit et la pratique des « beaux-arts ; il est du temps pour tout, » Et ce qu'il disait, il Ta su

« que je ne puisse plus suffire à la dépense d'un « prince de l'empire et d'un fermier général *... » Tel nous apercevons Voltaire à Ferney, dans sa vie privée et littéraire, écrivant ses œuvres immortelles en prose, en vers, sur l'histoire, sur la philosophie, entretenant cette correspondance, où éclatent peut-être avec le plus de supériorité les qualités les plus brillantes de cet esprit vif, ardent, moqueur, sceptique af universel, impatient, comme le dit Condorcet 3, des persécutions de l'envie qu'il retrouvait parfois à Genève, après avoir cherché à leur échapper par la fuite, «n Angleterre, à Berlin, à Paris, à Sceaux, élevant un théâtre pour son plaisir et son travail, et une église

faire. Dans le cours de ces vingt-cinq années, on a vu partir de Ferney une foule d'écrits en vers et en prose , qui se répandaient dans toute l'Europe, pendant que leur auteur bâtissait un village qu'il remplissait d'habitants industrieux , poursuivait l'affranchissement des serfs de Saint-Claude, disputait son pays d'adoption aux exactions des fermiers généraux, et te livrait avec passion à l'agriculture : « Si les habitants « voluptueux des villes , dit-il dans le Dictionnaire philosophique, « savaient ce qu'il en coûte pour leur procurer leur pain, ils en se- « raient effrayés. Heureux Parisiens, jouissez de nos travaux et jugez « de l'Opéra-Comique. » (Mémoire sur V économie rurale de la France, par M. Léonce de Lavergne. Académie des Sciences morales et politiques, )

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. II, p. 132. Pauvres fermiers généraux, sur le compte desquels on connaît cette anecdote de Voltaire qui , prié un jour dans une réunion d'amis de raconter une histoire de voleurs : « Messieurs, il était une fois un « fermier général.... ma foi, j'ai oublié le reste. »

' Voltaire s'écriait : « Je suis comme celui qui disait : les uns « croient le cardinal-vicaire mort , les autres le croient vivant , et « moi je ne crois ni l'un ni l'autre. » ( Recueil déjà cité, t. 1er, p. 565.)

J Condorcet, Notes sur Voltaire, t. VII , p. 4 1 2.

comme uoe réponse aux reproches d'impiété dont il était poursuivi; double entreprise qui lui faisait dire : » Si vous rencontrez quelques dévots dans votre « chemin, dites-leur que j'ai achevé mon église; et « si vous rencontrez des gens aimables, dites-leur que « j'ai achevé mon théâtre â. »

Mais il avait à Ferney une autre tâche, une autre physionomie qui, pour être enfermée dans un cercle assez restreint, n'en empruntait pas moins ses traits principaux et ses ressources à des sentiments patriotiques et généreux, qui font le plus grand honneur à la nature élevée et noble de Voltaire. Je veux parler de celte haute tutelle qu'il a exercée sur le pays qu'il habitait et [qu'il avait adopté, l'arrachant au néant pour lui donner le mouvement , la vie et la prospérité. Voltaire a créé Ferney, et ce n'est pas son moindre titre de gloire. C'était une bourgade; il en fit une petite ville élégante, active, animée comme une ruche d'abeilles, industrieuse, florissante. On éprouve une véritable joie à suivre Voltaire dans l'accomplissement de cette entréprise au service de laquelle il dépense avec prodigalité celte ardeur , ce feu, cette énergie, cette verve, cette persévérance que ne rebutent aucun obstacle, aucune entrave. Il mar-

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. I, p. 340. — Voir plus loin, p. bO, aux Lettres inédites, 17 juin 1761, à Ferney. — Voir aussi d'Alembert, t. XV, p. 107 et HO.

che à son but d'un pas assuré, et il l'atteint, « Si tous « ceux qui habitent leurs terres faisaient ce que je « fais dans les miennes, l'État serait encore plus flo- « rissant qu'il ne Test. J'ai défriché des terrains con- « sidérables ; j'ai bâti des maisons pour les cultiva- « teurs ; j'ai mis l'abondance où était la misère; j'ai « construit des églises ; mes curés, tous les gentils- <( hommes, mes voisins, ne rendent pas de moi de « mauvais témoignages, et quand les Frèron et les « Pomjjignan voudront me nuire , ils n'y réussiront « pas l. » 11 écrivit à madame Necker : « Vous ne « saviez pas ce qui était réservé au petit pays de Gex. « Il va devenir, grâce à M. de Choiseul, un des plus « florissants de l'Europe , et toutes les terres y dou- « bleront de prix dans très-peu d'années2.... » A M. le maréchal duc de Richelieu : *< Je suis parvenu « à faire une assez jolie petite ville d'un hameau mi- « sérable et ignoré, et à établir un commerce qui « s'étend en Amérique, en Afrique et en Asie. L'u- « nique avantage que j'ai retiré de cet établissement, « est la satisfaction d'avoir fait une chose qui n'est « pas fort ordinaire aux gens de lettres; il me sem- « ble du moins que c'est se ruiner en bon citoyen 3.» Une autre fois encore à M. le duc de Richelieu : a Je « viens enfin à bout de fonder une assez jolie ville ; il « est vrai que c est en me ruinant; maison ne peut « se ruiuer pour une entreprise plus honnête. Quel- « ques ministres me donnent des secours de toute es*

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. Il, p. 12 1. 3 Idem, p. 207. — * Idem, p. 371.

« pèce, excepté d'argent1. » «Une assez jolie salle de « comédie, construite par Saint-Géran, dans Ferney « même, donne l'air d'une petite ville assez agréable « à un village affreux qui était autrefois l'horreur « de la nature 2. » Les maisons bâties par Voltaire lui coûtaient, disait-il, 500,000 fr. 3.

« Malgré les grands hommes tels que Fréron, Clé- « ment et Sabatier, Ferney est devenu un lieu assez « considérable qui n'est pas indigne de l'attention « du ministère. Il y a non-seulement d assez grandes « maisons de pierres de taille, mais des maisons de « plaisance, très-jolies, qui orneraient Sainl-Cloud et « Meudon 4. Je ne me mêle que de ma petite colonie. « Je fais bâtir plusieurs maisons en pierres de taille, u que des étrangers, nouveaux sujets de roi, habite- « ront ce printemps 5. J'ai bâti pour Florian, à Ferney, « une petite maison qui ressemble comme deux gout- « tes d'eau à un pavillon de Marly, à cela près qu'il « est plus joli et plus frais. Nous avons quatre ou « cinq maisons dans ce goût 6. »

11 y a à Ferney, disent les Mémoires de Bacbaumout, des jardins, des terrasses magnifiques, dépendances d'un très-beau château très-solidement bâti. 11 n'y a pas de jour où M. de Voltaire ne mette des enfants en

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, p. 439.

* Idem } t. Il, p. 501. — 5 Idem, p. 514. — 4 Idem, p. 599.

8 Œuvres complètes de Voltaire, t. LXVI ; Correspondance, 4. XIV, p. 451.

6 Idem, p. 269. On voit encore aujourd'hui à Ferney la maison de Florian.

26 VOLTAIRK A FERNEY.

nourrice. C'est son terme pour dire qu'il plante des arbres; il y préside lui-même. 11 a une grande quantité de tableaux, de statues, de choses rares qui doivent valoir un argent immense. Le village est composé d'environ quatre-vingts maisons, toutes très-bien bâties. La plus vilaine en dehors vaut mieux et est plus belle que la plus superbe des villages de nos entours de Paris. Il y a environ huit cents habitants1, trois ou quatre maisons de bons bourgeois. Les autres habitants sont des horlogers, menuisiers, artisans de toute espèce. Sur ces quatre-vingts maisons, il y en a au moins soixante à M. de Voltaire. Il est certainement le créateur de ce pays-là. Il y fait beaucoup de bien 2.

A Tégard de la grande quantité de tableaux, statues du château de Ferney, Wagnière répond que c'est fort exagéré. M. de Voltaire n'avait, dit son secrétaire, qu'une vingtaine de tableaux au plus et quelques bustes, parmi lesquels étaient plusieurs portraits de princes et d'hommes célèbres qui lui étaient chers.... Il fait bâtir actuellement dix-huit maisons, ce qui les portera au nombre de cent environ.... Il continue à augmenter Ferney; il y a peut-être dépensé cette année 100,000 francs en maisons. Le théâtre est charmant... Il montre aux amateurs, qui vont le voir, le portrait du roi de Prusse, dont ce monarque lui a fait

1 Le Dictionnaire de Vosglen, de 1820, donne au bourg de Ferney 720 habitants. Le Dictionnaire des Postes, do 1850, lui en donne 1.13S. Ferney est chef-lieu de canton de l'arrondissement deGex, département de l'Ain.

* Mémoires de Dachaumont , 1775. Lettre de M. de Saint-Réiny.

présent, ainsi que celui de Voltaire lui-même, en porcelaine1....

Si j'insiste un peu sur ces détails particuliers, c'est qu'on en retrouve aujourd'hui encore quelques vestiges dans cette habitation et ce pays si longtemps animé de sa présence et de sa vie. Ainsi ce mausolée3 adossé à l'église, ces arbres plantés par lui5, ces images reproduisant des traits aimés de Voltaire, ce portrait du petit savoyard que pendant son séjour à Sceaux, chez la duchesse du Maine, il avait fait venir de Paris pour ses commissions4, l'ameublement conservé de sa chambre à coucher, cette charmille, en vue du mont Blanc et de ce magnifique panorama, sous l'ombrage de laquelle il allait si souvent s'asseoir et chercher les inspirations de son génie &, tous ces té-

1 Mémoires de Wagnière et Longe harnps, secrétaires de M. de Voltaire, 1. 1, p. 37 1 , 272, 383 et 399. Voir aussi d'Alembert, t. XVIII, p. 16, 18 et 21. Buste de Voltaire en porcelaine de Berlin, envoyé par ie roi de Prusse à d'Alembert, le 18 mars 1775. On voit aussi au milieu de l'ameublement de l'ancienne chambre de Voltaire le portrait de l'impératrice Catherine II, avec cette inscription relevée par moi sur la toile cachée par le mur : « Peint a Dinant par Pierre « Lion, peintre de Sa Majesté l'Impératrice- Rtine J. R. A. Donné à « M. de Voltaire, le 15 juillet 1770.»

* Voltaire l'avait fait construire pour lui, comme Ma.timilien , prédécesseur de Charles-Quint à l'empire d'Allemagne, prenant luimême, dit- on, les mesures pour y être enseveli. Dernière assertion qui demande peut-être vérification.

3 Dans le parc , un ormeau planté par Voltaire est protégé au moyen d'une barrière contre la curiosité destructive des visiteurs.

* Wagnière, t. II, p. 145.

5 Des renseignements précieux nous sont promis par M. Miller, bibliothécaire du Corps législatif. Il a rapporté des documents sur Voltaire et son séjour a Ferney. Ces documents viennent du baron de Breteuil , père de Mme1a marquise du Chastelet, ancien ambassa-

moins de l'existence intime de l'homme illustre qui domine le dix-huitième siècle frappent d'un indicible respect, surtout au contact de la vie journalière dans cette même enceinte, sous ces mêmes lambris, dans cette demeure autrefois habitée par lui. « Trois mois « après la mort de Voltaire ', cette terre, qui devait « rester toujours dans sa famille, fut vendue, selon « Wagnière, par Mroe Denis, à laquelle son oncle lais- « sait 100 ou 120,000 livres de rente (sans compter « 600,000 fr. 2 en argent et la propriété de l'crney), à « M. le marquis de Villet te, moyennant 230,000, ditce il d'abord 8, et plus loin 250,000 fr. 4. M. de Villette « en prit possession en 1779 5, changea tout, fit ven- « dre beaucoup de meubles6. Il fit arranger, dans « une armoire, une espèce de petit tombeau en terre « cuite vernissée, ou plutôt les débris d'un poêle, « d'environ deux louis, et dit avoir déposé dans ce

deur de France en Russie. Il sera intéressant de comparer les détails contenus (nous ne le savons à l'avance que par une communication officieuse et obligeante de M. Miller) dans ces papiers avec l'état actuel de cette magnifique terre, si magnifiquement restaurée par mon ami M. David, successeur de MM. de Villette , de Budée et Griollet dans cette propriété. (Note de M. E. B.)

1 Le testament de Voltaire contenait , dit-on, un legs de 300 livres une fois payées aux pauvres de Ferney. C'était bien peu.

1 400,000 fr. d'argent à Mmc Denis, sa légataire universelle. (Wagnière, t. I,p. 496.)

3 Idem, p. 1G8 et 490.

4 Idem, t. Il, p. 5. — Mémoires de Bachaumont.

5 Mme DenU, en vendant à M. de Vi'lcttc , pouvait prétendre que Ferney ne sortait en cITet pas de la famille.

8 Et presque tous ceux de la chambre de foliaire, dit Wagnière, 1. 1, p. 109. Kst-cc vrai?

VOLTAIRE A FERNfcY. »J

« beau monument le cœur de Voltaire qui n'y est « pas ! . »

Quoi qu'il en soit de ces assertions d'un homme qui était à l'état d'hostilité violente avec madame Denis et M. de Villette, il est vrai que dans le salon qui précède la chambre à coucher de Voltaire, existe encore ce petit mausolée construit par M. de Villette» et portant sur sa face extérieure ce vers :

« Son esprit est partout, et son cœur est ici. »

Puis au-dessous dans l'entablement : « Mes mânes « sont consolés, puisque mon cœur est au milieu de « vous2 »

Voltaire était grand et généreux ; il n'était accessible qu'aux sentiments nobles, élevés. Sa belle Ame s'épanouissait dans un saint amour de l'humanité \

1 Wagnière, t. I, p. 169.

* Sur la porte d'un petit bâtiment voisin de l'église, sont gravé» dans le mur ces trois mots à demi effacé? et assez hiéroglyphiques : « Oxtium non hostium. » Par qui et à quelle époque ont-ils été inscrits? C'est ce que mes recherches n'ont pu m'app rendre, même dans le pays.

8 Son sentiment humanitaire n'allait pas jusqu'à lui faire admettre la théorie de l'égalité intellectuelle des hommes. 11 était un exemple trop éclatant de la doctrine contraire. « On m'a prêté cette « opinion» disait-il , que tous les hommes sont nés avec une égale « (XTtion d'intelligence. Dieu me préserve d'avoir jamais écrit cette « fausseté ! J'ai, dès l'âge de douze ans, senti et pensé tout le con- « traire. Je devinai dès lors le nombre prodigieux de choses pour

30 VOLTAIRE A FERNKY.

C'est à ce foyer puissant qu'il s'échauffait pour arracher les noms de Calas, de Sirven, de Lalli, de La Barre, d'Etallonde, de Montbailli à la flétrissure juridique1, le nom de Corneille dans la personne de sa

« lesquelles je n'avais aucun talent. J'ai connu que mes organes « n'étaient pas disposés à aller bien loin dans les mathématiques. « J'ai éprouvé que je n'avais nulle disposition pour la musique. a Dieu a dit à chaque homme : « Tu pourras aller jusque-là et tu « n'iras pas plus loin. » J'avais quelque ouverture pour apprendre « les langues de l'Europe , aucune pour les orientales : Non omnia « possumus omnes. Dieu a donné la voix aui rossignols et l'odorat « aux chiens ; encore y a-t-il des chiens qui n'en ont pas. Quelle « extravagance d'imaginer que chaque homme aurait pu être un a Newton ! Ne m'attribuez pas la plus grande des impertinences. » (Recueil /le MM. de Cayrol et François, t. II, p. 560. — Condorcet, Éloge dcM.de Buffon, t. IV, p. 77 .)

S'il aimait l'humanité, il ne flattait cependant pas le peuple par des adulations louangeuses; il avait du caractère français une opinion élevée, mais impartiale. Je crois même que si ce n'eût été dans la familiarité d'une correspondance qui n'était pas destinée à la publicité, il eût modlûé la rigueur plus que sévère de certain jugement : « J'ai toujours peine à concevoir, écrivait-il à M. le baron Constant « de Rubecque, comment une nation si agréable peut être en même « temps si féroce ; comment elle peut passer si aisément de l'Opéra à « la Saint-Barthélémy ; être tantôt composée de singes qui dansent « ci tantôt d'ours qui hurlent; être à la fois si ingénieuse et si imbé- « ciic; tantôt si courageuse et tantôt si poltronne. » (Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, 1. 11, p. 470.)

11 ne flattait pas non plus la haute société, quand il écrivait à Turgot : « Souffrez que je mette à vos pieds les remerciements des « villages qui sont venus réinstaller leur secrétaire pour vous témoitt gner leur reconnaissance ; ils sentent mieux vos bienfaits que mes- « sieurs des talons rouges et des robes noires, » (Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. II, p. 476. — D'Alembert, t. XVI, p. 283, 326,331,341 et 350.)

1 Condorcet , Vie de Voltaire, t. VI des Œuvres de Condorcet, p. 133, 241 et 385.

petite-nièce à la misère , les serfs du Jura ' à l'esclavage, et le pays de Gex aux déprédations.

Un des grands principes pour le triomphe duquel il combattit toute sa vie fut la tolérance : a Je ne man- « gérai pas des fruits de cet arbre que j'ai planté : « je suis trop vieux ; je n'ai plus de dents; mais vous « en mangerez, soyez-en sûr 2. » Et il avait raison '.

Ses généreux efforts recevaient la plus noble et la plus douce des récompenses : les remerclments et la reconnaissance de ceux qu'il avait obligés. « Je vous « avoue, disait-il un jour, que je n'ai de ma vie goût/»

1 D'Aleinbert, t. XVIII, p. 63. — Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. 11, p. 1 01 . — \o\r-Turgot philosophe et administrateur, par Condorcet, t. V, p. 223. Serfs de Saint-Claude défendus par Voltaire contre l'odieuse oppression des moines; vexations fiscales de la ferme générale dénoncées par Voltaire ; voir dans Condorcet, t. VI, p. 421, 203,215, 218, 219, 365 à 37 I ; t. VU, p. 154.

* Condorcet, t. VI, p. 37 1 à 384.

8 Louis XV avait pour Voltaire une sorte d'eloignement. (Condorcet, t. VI, p. 99.)

Aux cris des fanatiques Voltaire opposait les bontés des souverains. L'impératrice de Russie, le roi de Prusse , ceux de Pologne, de Danemerk et de Suède s'intéressaient à ses travaux, lisaient set ouvrages, cherchaient à mériter ses éloges , le secondaient quelquefois dans sa bienfaisance. Dans tous pays, les grands , les ministres qui prétendaient à la gloire, qui voulaient occuper l'Europe de leur nom, briguaient le suffrage du philosophe de Ferney, lui confiaient leurs espérances ou leurs craintes pour le progrès de la raison, leurs projets pour l'accroissement des lumières et la destruction du fanatisme. Il avait formé, dans l'Europe entière , une ligue dont il était l'âme, et dont le cri de ralliement était : raison et tolérance. S'exerçait-il chez une nation quelque grande injustice, apprenait-on quelque acte de fanatisme, quelque insulte faite à l'humanité, un écrit de Voltaire dénonçait les coupables à l'Europe. (Condorcet , Vie de Voltaire, t. VI, p. 171.)

32 VOLTAIRE A FERNKY.

« une joie plus pure qu'en embrassant le petit Calas a qui est à Genève, lorsque nous reçûmes en même « temps la nouvelle de la plus ample justice qu'on « ait encore faite en France à l'innocence opprimée. a Ce grand exemple rognera pour longtemps les grif- « fes affreuses du fanatisme et fera taire sa voix in- « fernale l . »

Aussi poursuivait-il avec une égale chaleur et la conquête des droits généraux revendiqués par l'école philosophique dont il était le chef, et la destruction des abus ruineux pour la petite contrée qu'il avait prise sous sa tutelle et qu'il comblait de ses bienfaits. Ferney était son fief , le pays de Gex son domaine. Il avait embrassé ses intérêts avec l'ardeur qu'il mettait au service de toutes les grandes idées; il réclamait, sollicitait, insistait sans relâche et sans redouter de paraître importun, demandant justice ou faveur, auprès de M. de Jaucourt 2, auprès de M. de Trudaine 3, auprès des ministres ou des hommes puissants qu'il cherchait à faire les coopérateurs de son œuvre : « Nous <c sommes bien peu de chose, je l'avoue, écrivait-il à « M. de Trudaine; mais nous travaillons, nous ferons « entrer des espèces dans le royaume, nous y attirons « des étrangers, nous peuplons, et nous ne deman- « dons d'autre secours que la liberté d'être utile 4. »

1 Recueil de MM. de Cayrol cl Alphonse François, t. I, p. 581.

* Le dirons-nous aussi, auprès de Mme de Pompadour, auprès de Mme Du Barry!...

8 Condorcct, Éloge de Af. de Trudaine, t. I, p. 271.

4 II ajoutait : « Quand je dis que nous peuplons, ce n'est pas moi « qui parle, ce sont nos colons; à moi n'appartient tant d'honneur;

Il mettait un zèle, un dévouement admirable à propager l'industrie qu'il avait fondée à Ferney. Les manufactures de montres, dont il était le créateur, ouvraient une ère nouvelle à ce territoire enrichi par un commerce qui, chaque jour, grâce à lui, devenait plus prospère. C'était à la duchesse de Choiseul ', à madame la comtesse d'Artois 3, qu'il adressait ses requêtes ou des échantillons de ses produits : a Pour- « rions-nous prendre l'extrême liberté d'envoyer de « notre couvent, disait-il, les six montres que nous « venons de faire à Ferney? nous les croyons trèsce jolies et très-bonnes ; mais tous les auteurs ont cette « opinion de leurs ouvrages... c'est une terrible chose « qu'une colonie et une manufacture. »

A M. le maréchal de Richelieu ' : ce Les artistes de

« mais si je ne fais pas d'enfants, j'en fais faire; j'ai une multitude « de petits garçons que leurs pères ramèneront en Suisse, en Savoie, « en Allemagne, s'ils ne sont traités favorablement sur votre fron- « tière. » (Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. II, p. 4Î7. — Voir aussi d'Alembert, t. XV, p. 393.)

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. II , p. 198 et 199. 11 faut encore à la liste des noms auxquels faisait appel Voltaire ajouter, quoiqu'il nous en coûte , celui de MBe Du Barry. Voir même recueil, t. II, p. 320.)

* Idem, t. II, p. 363.

8 Si Voltaire écrivait à M. le duc de Richelieu : « Je suis condamné « par la nature, monseigneur, à planter des choux quand vous allex « cueillir des lauriers, » n'écrivait-il pas aussi, tant la fin sans doute justifiait, à ses yeux , les moyens , à M*9 Du Barry les lignes que voici : « Vous protégez tons les arts en France, j'ose espérer que vous t protégerez nos efforts. Je me croirai bien récompensé d'avoir éta- « bli des artistes industrieux , d'avoir acquis à Sa Majesté plus de « six cents nouveaux sujets des pays étrangers, et d'avoir changé an « petit hameau pauvre et malsain en une espèce de petite ville assez

te VOLTAIRE A FERNEY.

a ma colonie, monseigneur, qui ont fourni, selon « vos ordres , une montre garnie de diamants pour « les noces de madame la comtesse d'Artois, se jet- « tent à vos pieds. Ils adressèrent cette montre à « M. d'Ogny '... »

« Nous fesons des montres excellentes. Paris les « tire toutes de Genève, et nous les donnons à un a grand tiers meilleur marché qu'à Paris 2. »

a II est singulier que presque tous les horlogers « que j'ai établis à Ferney travaillent pour les hor- * « logers dfe Paris, qui mettent hardiment leurs noms « aux montres qui se font chez moi1. »

« On fabrique ici des montres beaucoup mieux a qu'à Genève, et le sieur Lépine, horloger du roi, « l'un des plus habiles de l'Europe, y a son compte toir et ses ouvriers. On y travaille d'un côté pour « Paris, et de l'autre pour le Bengale. Les Anglais « nous ont préférés aux ouvriers de Londres, parce « que nous travaillons à moitié meilleur marché 4. Les « montres à répétition , telles qu'elles sont ici, coûte teraient plus de trente louis à Paris; vous en aurez « à Ferney tant que vous voudrez pour dix-huit 8. — « Comment avez-vous imaginé que vous auriez des « montres à répétition, garnies de diamants, pour

« jolie, si mes soins ont le bonheur de vous plaire.... La montre « que j'ai l'honneur do vous présenter n'est malheureusement pas % à répétition. »

1 Puis Voltaire ajoutait : « A M. d'Ogny , qui la présenta luimême à M™ Du Barry, laquelle s'était chargée des présents. »

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. II, p. 209.

8 Idem, p. 371 . — * Idem, p. 5M. — ■ Idem, p. 404.

« dix-huit louis? Dans quel tome des Mille et une « Nuits avez-vous lu cette anecdote ? Vous aurez pour « dix-huit d'excellentes montres à répétition, garnies a de marcassites aussi brillantes que des diamants, « et ces mêmes montres coûteraient quarante louis à a Paris. Donnez-moi vos ordres, vous serez servi : « vous aurez de très-belles montres et de très-mau- « vais vers, quand il vous plaira '. »

D'ailleurs tout ne marchait pas seul : a Un homme « démon âge, qui vient de bâtir quatre-vingt-quatorze « maisons, qui est ruiné, qui a dix procès et dix actes « de tragédies sur le corps, n'a pas de quoi rire a.» Une armée d'alguazils, ennemis du genre humain, selon son expression, mettaient des entraves à l'exploitation de ses terres, de ses manufactures; il fallait leur livrer bataille. Tantôt irrité, tantôt découragé, il s'écriait que c'était une violence et une friponnerie non pas inouïe, mais intolérable. « Si je n'en ai pas « raison, je vais affermer Ferney et mes autres do- « maines , et je mourrai dans mes Délices sans re- « mettre le pied dans la frontière française. J'ai « cherché dans ma vieillesse la liberté et le repos ; on « me les ôte. J'aime mieux du pain bis en Suisse, que a d'être tyrannisé en France 3. »

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. II, p. 405.

* Œuvres complètes de Voltaire, t. LXVII , p. 323.

8 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. I, p. 296 et 300. Voltaire demandait au magistrat chargé d'examiner un coupable ce qu'on faisait d'un homme convaincu de fabrication de fausses lettres de cachet: — On le pend. — C'est toujours bien fait, en attendant qu'on en fasse autant à ceux qui en signent de vraies. (Vie de Voltaire par Condorcet, t. VI, p. 60.)

36 VOLTAIRE A FERNKY.

C'est ainsi qu'il était toujours sur la brèche, discutant, combattant ici pour les droits communiera, là pour le dessèchement des marais, d'un côté contre l'impôt de la gabelle, de l'autre contre l'intolérance du clergé * ; l'édification de son église 2 à Ferney était une source de difficultés pour lui; les exigences du fisc pesaient avec indignité sur toutes ces populations. De là pour Voltaire, leur avocat et leur tuteur, des luttes vives, incessantes pour le triomphe de leurs droits. N'en vint-il pas même aux mains avec des malfaiteurs qui infestaient le pays? Ne déclare- t-ii pas dans une lettre que j'ai Vhonneur de produire ici qu'il va se mettre sur la défensive? ((Père Adam ne tire « pas mal son coup de fusil; j'ai une petite baïon- « nette d'environ quatre pouces et demi dont je ne « laisserai pas de m'escrimer. Nous mettrons tous a nos petits garçons sous les armes3. »

A l'occasion de l'alarme répandue dans ces con-

1 Voir plus loin Lettre inédite à M. Fabri, Ferney, 17 juin 1761. L'évéque prétendait que le seigneur de Ferney avait fait dans l'église, après la messe , une exhortation morale contre le vol , et que les ouvriers employés par lui à construire cette église n'avaient pas déplacé une vieille croix avec assez de respect... C'est alors qu'il imagina de faire une communion solennelle , qui fut suivie d'une protestation publique de son respect pour l'église. ( Condorcet , t. VI, p. 181 et 182.)

« ldemt 17 juin 1761.

3 Idem, 28 janvier 1765 à Ferney. — Père Adam. (Condorcet, t. VI, p. 164.)

VOLTAIRK A fERNEY. .37

trées par la crainte de la dévastation et du pillage , Voltaire réclamait auprès des autorités. Dans plusieurs des lettres inédiles que j'ai l'honneur d'offrir à l'Académie , il s'occupe des dispositions à prendre ; dans l'une d'elles, entre autres, datée du jeudi soir, 14 février 1765, à Ferney, il parle de l'envoi d'un mémoire rédigé par lui, mémoire qui, en effet, dans le Recueil de MM. de Cayrol et Àlph. François, est publié, sous la date du 13, avec mention de son départ au 151. Quelques-unes portent l'empreinte des préoccupations que ces menaces de brigandages semaient dans le pays ; l'une parle d'une troupe conduite, diton, par la sœur de Mandrin2, et de la nécessité d'un bataillon à Gex; l'autre de l'apparition mystérieuse d'individus, contrebandiers ou voleurs, dont le signalement et la piste seraient indiqués 3. Elles sont toutes adressées à M. Fabri4, premier syndic, maire et subdélégué à Gex, et se réfèrent toutes à ces intérêts de localité, dont quelques-uns prennent, sous la plume de Voltaire et par leur nature, les proportions d'un intérêt général. Elles sont à peu près toutes comprises entre l'année 1761 et Vannée. 1765, conséquemment elles s'occupent d'une époque de chaos et de combat. Plus tard, le calme, la paix et le bien-être

1 Voir plus loin, 14 février 1765, jeudi soir à Ferney ; et Lettres inédites, etc., de MM. de Cayrol et Alphonse François, 1. 1 , p. 400 et 40 1 .

* Idem, 29 au soir, à M. Fabri; et le Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. 1, p. 401. — Chacun sait que Mandrin , ce fameux brigand, fut pris et rompu vif le 10 mai 1775, sur la place de Valence.

8 Idem, 29 janvier.

* Recueil déjà cité, t. H, p. 503 et 560.

succédèrent à ces dures épreuves : a Notre petit pays « de Gex est bien changé , mandait Voltaire à M. de « Rebecqueen 1776; nous sommes à présent ppesque « aussi libres que vous; nous avons chassé soixante- « douze coquins qui nous désolaient et qui nous voie laient au nom de la ferme générale. On ne vient « plus piller les maisons des habitants; on ne con- « damne plus aux galères des pères de famille pour « avoir mis dans leur marmite une poignée de sel de « contrebande. Le pays est ivre de joie. Cette grande « révolution m'a coûté beaucoup de peine : il m'a ce fallu sortir quelquefois de mon lit, et surtout écrire « beaucoup ; mais le bonheur public rend toutes les « fatigues légères l. »

C'était bien en efiet son œuvre. Le petit pays de Gex, déjà dépeuplé par les suites de redit de Nantes , séparé géographique ment de la France par le mont Jura, entre une frontière ouverte et des montagnes 3, ne pouvait répondre aux exigences fiscales de la ferme générale qu'à l'aide d'une armée ruineuse et vexatoire d'employés qui épuisaient les forces vitales de cette malheureuse contrée. Voltaire poursuivait la substitution d'un impôt régulier et normal à cette perception abusive, et l'avait enfin obtenue de la haute raison de Turgot. De Turgot aussi émanaient ces mesures hygiéniques destinées à protéger l'agriculture contre l'invasion de cette épizootie qui alors dé-

1 Recueil de MM. de Cayrol et Alphonse François, t. II, p. 470. 1 Vie de Turgot, par Condorcet, t. V, p. 106. — D'Alembert, t. XVIII, p. 63.

solait dos campagnes ' . Une de nos lettres inédites en porte témoignage 2.

Tel est le cercle dans lequel j'ai voulu circonscrire et- localiser les recherches et les observations destinées à servir de cadre, en quelque façon, à ces dixhuit lettres, toutes portant le timbre et le cachet de cette localité. Ce n'est pas un horizon bien étendu , mais le regard s'y repose ; il effleure sans fatigue et, ce me semble , avec quelque charme, les détails de cette vie intime, mêlant à de vastes travaux d'esprit les soins de sa campagne et de sa province.

Voltaire renfermé dans son cabinet de Ferney • ou dans son parc; Voltaire, comme il le disait lui-même, au milieu de ses vassaux 4, enrichis, éclairés, éman-

1 Vie de Turgot, par Condorcet, t. V, p. 138. * Voir plus loin aux Lettres inédites, celle du 3 février 1765, à Ferney.

9 Énumération des principaux ouvrages composés par Voltaire à Ferney :

1° L'orphelin de la Chine;

2° La Pucelle (terminée à Ferney) ;

3° Poème sur la loi naturelle; — Poème sur Lisbonne;

4° Candide;

5° Ecclésiaste et Cantique des Cantiques;

6° Essai sur les mœurs;

7° Poésies fugitives, entre autres, une pièce sur le château des Délices;

8° Encyclopédie (Diderot, t. XXI, p. 151) ;

9° L'Écossaise, comédie;

10° Siècle de Louis XIV et Louis XV;

1 1° Olympie, composée en 1763 ;

12° Triumvirat;

13° Guerre civile de Genève;

14° Irène.

4 Voir aux Lettres inédites des 17 et 18 juin 1761 .

cipés par lui ; Voltaire, seigneur de son village et libéral ou philosophe , comme on disait alors, se présente encore sous un aspect peut-être assez curieux : ce n'est pas un portrait en pied ; c'est un simple médaillon.

LETTRES INEDITES

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