A M. L'ABBÉ MOUSSINOT K
Ce Î8 jamrier 1739.
Mon cher abbé, c'est ici qu'il faut servir voire ami. Mettons à quartier toute affaire, et ne songeons qu'à celle du libelle diffamatoire.
1° D'abord, voici mon nouveau mémoire que je vous
1 Cct'e lettre d'affaire? , d'un style si vif et si animé, a été singulièrement Altérée dans toutes les éditions. Yoy. Œhv. complètes, t. LUI, p. 407.
prie d'envoyer sur-le-champ, avec la lettre ci-jointe, à M. d'Argental.
2° Non-seulement je vous réitère la prière de parler fortement à madame de Bernières, mais je vous conjure de prendre force fiacres, de dire à Demoulin qu'il me serve selon les lettres qu'il a reçues, et de le bien encourager.
3° Non-seulement il doit agir de son côté avec la dernière vivacité, mais tout est perdu si vous n'agissez pas du vôtre, et si vous ne chargez pas quelqu'un de chercher le libelle, d'en déposer un exemplaire chez un commissaire, avec procès-verbal. Il faut charger un huissier intelligent de cette poursuite sans aucun retardement. (Le chevalier de Mouhi ne sait ce qu'il dit.)
4° Non-seulement encore Demoulin doit agir selon vos ordres, mais je vous prie très-instamment de passer de grand matin chez l'avocat Pitaval , chez Andry le médecin, chez Procope le médecin. Ils sont outragés dans la Voltairomanie. Il faut que le chevalier de Mouhi les ameute, les presse avec vous de signer une requête à M. chancelier, requête simple et en deux mots. Les soussignés NN. demandent humblement à monseigneur le chancelier, en leur nom et en celui de tous les honnêtes gens , justice d'un libelle diffamatoire intitule : La Voltairomanie, dont T auteur est trop connu, et qu'il a osé mettre sous le nom d'un avocat.
Pareilles requêtes à M. de Maurepas, à M. d'Argenson, à M. Hérault, à M. le procureur général.
Cela est de la dernière importance.
Voyez si vous avez quelqu'un qui puisse se charger
de faire toutes ces commissions au lieu de vous. Vous lui donnerez vos ordres, le payerez bien, et presserez le succès de ses démarches.
On a des nouvelles du médecin Àodry chez Chaubert le libraire et chez tous les libraires;
ï)e Procope , au café de son père;
De Pitaval, chez le libraire Cavelier.
Dès que M. d'Àrgental aura approuvé mon nouveau mémoire, il vous te renverra, et vous le donnerez au chevalier pour le faire imprimer sur-le-champ } il est meilleur que le premier, plus modéré, et peut-être plus touchant; on pourrait même demander un privilège; mais cela retarderait trop.
Vous pourriez adroitement faire venir d'Arnaud dans ces circonstances, le loger et le nourrir quelque temps, et le faire servir non-seulement à courir partout, mais à écrire. Cela doit partir de vous-même, et un mot de lettre à Yincennes fera tout.
Je vous prie d'envoyer chercher un jeune étudiant du collège de Mont aigu, nommé l'abbé Dupré, et de lui donner 6 livres.
Je vous prie de m'envoyer les Observations sur les écrits modernes ' depuis le nombre 225 inclusivement; mais qu'on ne sache pas que c'est pour moi.
Je reçois dans ce moment votre lettre ; il faut rembarrer le chevalier quand il parle d'imprimer à mon profit. Faites-lui sentir que c'est pour lui faire plaisir uniquement qu'on le charge d'un tel écrit, et qu'assez d'autres demandent la préférence.
1 tacueil rëtigé p* r*bbë Peifèatiinri
Il n'y a rien à craindre; un tel mémoire peut s'imprimer têle levée.
Dès que M. d'Argental vous l'aura renvoyé, vous en ferez faire cinq ou six copies par cinq ou six écrivains. Il faut qu'elles soient extrêmement correctes. Vous en enverrez à MM. de Maurepas, d'Argenson, Hérault, d'Aguesseau, avocat général.
C'est dès qu'on aura fait le procès-verbal du dépôt du libelle chez un commissaire qu'il faut obtenir monitoire. Chargez de cela un huissier adroit; n'épargnez point l'argent, cela m'est d'une conséquence extrême; surtout retirez tout papier chez le chevalier, je vous en supplie.
Non, sans doute, vous ne paraîtrez pas dans le procès criminel; je ne demande qu'un huissier, un homme d'affaires intelligent, que vous aiguillonnerez.
Je vous conjure de suivre cette affaire avec la dernière vivacité; point de si, point de mais, rien n'est difficile à l'amitié.
Vous pourriez très-bien écrire une lettre à un ami en l'air, dans laquelle vous marqueriez votre indignation contre tous ces libelles, et vous rendriez gloire à la vérité en connaissance de cause, comme un témoin oculaire de ma conduite et de mes affaires depuis très-longtemps. Je laisse à votre cœur le soin de la composer.
Je vous embrasse, V.
Ce 29 janvier 1739, au ioir.
Mon cher abbé, voilà qui est fait; il faut mettre les fers au feu et commencer la procédure. Vous avez sans doute un praticien habile que vous avez chargé de tout. Vous avez ma procuration; il n'y a plus qu'à présenter requête au lieutenant criminel, et obtenir permission d'informer.
Vous avez des exemplaires du libelle, ils ont été achetés devant témoins-, mon neveu Mignot et Montigny, son cousin, ont ouï dire à Chaubert1 qu'il en avait vendu, mais qu'il n'en avait plus. Ils en ont acheté chez Mérigot.
Le chevalier de Moulu en a déposé un chez le commissaire Lecomte.
Il faut donc, sitôt la permission d'informer obtenue, faire assigner Chaubert, Mérigot, Moulu, Monligny, votre frère, et quiconque sait des nouvelles.
On remontera aisément de Chaubert à l'auteur, et la chose me parait en très-bon train.
Tout va bien du coté du chevalier de Mouhi. Ainsi commençons sans perdre un moment de temps.
Je compte que M. d'Argental est content enfin de mon mémoire, lequel ne nuira en rien à la procédure; an contraire.
Je vous prie d'en faire transcrire deux belles copies.
Ayez la bonté de faire ajouter dans la première partie, à l'endroit où l'on fait une espèce de dénombre-
1 Libraire.
ment de ceux que Desfontaines a outragés, après ces mots : là où les autres hommes cherchent à s'instruire.
Ce qui suit :
« Il s'honorait de l'amitié et des instructions de « M. l'abbé d'Olivet; il vient tout récemment de faire « un livre contre lui. Il ose le dédier à l'Académie « française, et l'Académie flétrit à jamais dans ses « registres et le livre, et la dédicace, et l'auteur.
a Avec quel acharnement, etc., » comme dans le manuscrit.
Je crois, mon cher ami, que vous voilà délivré de cette affaire. Mettez-moi aux mains avec le praticien.
Avez-vous envoyé, il y a quelques mois, un Newton à M. d'Argental pour un président de ses amis?
Avez-vous payé douze cents livres à l'ordre de madame de la Neuville?
Il y aura aussi environ sept cents liv;cs à payer à l'ordre de M. Denis;
Et cent livres pour Dusauzet.
Nous parlerons des autres affaires temporelles une autre fois.
Voici un paquet pour M. d'Argental; en voyez -le sur-le-champ. — Je vous embrasse de tout mon cœur.
Ce 2 février 1739.
Je reçois ce 2 février, à sept heures du soir, voire lettre du 31 janvier, mon cher abbé. Je suis exlrèmc-
1 Cette lettre a été également altérée dans toutes les éditions.
ment affligé que Ton n'ait pas commencé la procédure.
Si M. de Montigny a acheté en effet , comme il est très-vrai, chez Mérigot le libraire un de ces libelles, si Chaubert lui en a promis un longtemps, si le chevalier de Mouhi en a déposé un chez le commissaire Lecomte, si le gendre de votre frère et une autre personne en ont acheté, et si votre frère connaît les vendeurs, n'en voilà- t-il pas assez pour commencer sans perdre un moment? 11 est affreux qu'on ne veuille pas me laisser aller à Paris; mais enfin l'amitié l'emporte. Au nom de l'amitié , mon cher abbé, secondez-moi et réparez mon absence. Voici ma réponse à M. Begon.
A l'égard du chevalier de Mouhi , il a trop d'esprit pour penser que je croie aujourd'hui qu'on a travaillé quatre ou cinq jours, puisqu'il me manda lui-même qu'on n'avait travaillé qu'un soir. Si on avait travaillé cinq jours, le lout eût été fait. Qu'il vous montre l'ouvrage des cinq jours. Je suis bien aise de lui faire plaisir, mais je suis très-aise aussi de ne faire que ce que je dois et ce que je veux. Jamais on n'a donné douze livres à un commissaire pour une plainte; mais je passe par-dessus cette bagatelle. Vous lui avez donné cinquante livres et deux louis, cela est quelque chose. Je tâcherai de lui donner encore dès que j'aurai de l'argent; mais h présent que vous n'en avez point, je vous prie de le lui dire tout simplement.
Si M. d'Argental est d'avis qu'on imprime, vous pourrez alors en donner un exemplaire bien exact au chevalier avec les corrections que je vous ai envoyées; mais vous le lui donnerez, non pas comme un service que je le prie de me rendre, mais comme un plaisir
que je lui fais. Il en fera ce qu'il voudra. Je ne le prie de rien; je lui fournis une occasion de gagner de l'argent s'il le veut, et c'est tout.
M. Begon est bon pour être procureur dans l'affaire; mais il s'en faut bien que cela suffise. Il faut quelqu'un qui sollicite, qui agisse, qui fournisse des pièces, des témoins, qui se donne des peines continuelles, ce que l'on appelle un solliciteur de procès qui, moyennant une certaine somme, conduise l'affaire. M. Begon ne fera que ses écritures. Votre frère ne cou naîtrait -il personne qui pût être mon homme? Proposez -le à Demoulin, à qui j'ai pardonné. Je vais lui en écrire; mais encore une fois, je vous supplie, mon cher ami, de me rendre une réponse positive sur ce que je vous demande depuis si longtemps. Votre neveu, disiezvous, avait acheté de ces libelles; vous en aviez six exemplaires, et vous ne me dites pas d'où ils sont venus. M. Begon me mande qu'on ne peut rien faire sans témoins. Votre frère en a, et ni lui ni vous ne m'en parlez. Je vous demande en grâce de me mettre au fait; car jusqu'ici cette affaire ne sert qu'à me désespérer.
Où Darnaud a-t-il pris ce-libelle? Je vous prie de le lui demander, et de ne pas l'oublier : je vous le demande en grâce.
Je prie M. votre frère de m'envoyer une nouvelle édition de mes œuvres, qui parait, dit- on, imprimée à Rouen cette année, et dont M. d'Arnaud me parle.
Je le prie d'y joindre la dernière édition de Manathasius avec la Vie cT Aristarchus '.
* Par Saint-Hyacinthe.
352 LETTRES 1KËDITES
Ce 5 février 1739
Je reçois votre lettre du 2 février.
Je suis très-aise que M. Delaroque ait refusé la lettre, et fàehé qu'on Tait présentée sans me consulter.
Je me suis très-bien consulté, moi, et je veux absolument que le procès soit fait, mais à condition que le chevalier de Mouhi vous jurera qu'il n'a aucun papier qui puisse me faire tort. Vous n'avez point d'argent; je lui en ferai toucher. D'ailleurs, dites que vous n'en avez point.
M. d'Àrgental croit que c'est assez que M. le chancelier Ole & l'âbbé Desfontaines son privilège; et moi je dis que ce n'est point assez, et que quand même ce privilège lui serait 6 té, on ne saurait pas que c'est pour moi qu'il est puni. J'ajoute que ses calomnies ne subsisteraient pas moins, et que les faits qu'il avance doivent être détruits et confondus.
Si donc M. Begon et M. de Pitaval pensent que nous avons un commencement de preuves assez fort dans la déposition de M. de Mouhi, qui est prêt à déposer, aussi bien que mou neveu» qu'il a acheté un libelle chez Mèrigot et a entendu dire à Chaubert qu'il eu vendait , et dans les dépositions du gendre de votre neveu, et dans la plainte du chevalier de Mouhi chez le eoumnssaire Leeouite, il faut agir sur-le-champ, sans diïtieuUe et a\ec toute la vigueur imaginable.
In des grainU semées que vous m'ayez jamais
rendus, c'est d'obtenir cette lettre ou ce certificat du bâtonnier des avocats. Je l'attends avec la dernière impatience. Heureusement ce bâtonnier est chargé d'une affaire de M. le marquis du Chàtclel, qui va lui écrire pour l'encourager. J'espère bientôt lui écrire pour le remercier. Voici une lettre pour M. Pageau. Je vous prie de m'envoyer sans remise le petit livre intitulé : Mathanasivs, avec la Déification d'Aristarchus. Cela m'est nécessaire; faites -le chercher par votre frère. Montrez à M. Pageau et à M. le bâtonnier cette lettre de madame Bernières.
Réponse, je vous prie, sur la consultation à M. Pageau.
16 février ? 739.
Il faut donc, mon cher ami, solliciter puissamment M. Hérault; il faut y aller comme mon parent, avec Mignot, Montigny, madame de Chambonin. Il faut tous aller en corps, et chez lui et chez M. Déon. N'épargnez point les frais. Faites parler, si vous pouvez, cet homme qui est chez lui, et avec qui j'ai eu affaire pour M. d'Estaing. Je n'ai que le temps de vous dire cela à la hâte. Il faut aller prendre Procope, Andry, Castera, l'abbé Delatour-Céran , les mener tous chez ce magistrat, ne point démordre, ne pas perdre un instant. J'ai cette affaire en tête; je veux en devoir le succès à vos soins et à votre tendre amitié.
En vain l'abbé Desfontaines se plaindrait-il de ma
letlre qu'on a imprimée dans le Préservatif ; c'est comme si Cartouche se plaignait qu'on l'eût accusé d'avoir volé. Voilà ce qu'il faut que mon neveu représente fortement avec vous. Dites, redites-lui. Allez, courez, écrasez un monstre. Servez votre intime ami.
Ce 18 février 1739.
Mon cher abbé , je vous adresse cette lettre pour mon neveu; je vous prie de la lui faire rendre surle-champ et de vous joindre à lui et à madame de Chambonin. Je vous fais à tous les mêmes prières. Ne parlez point de ce que j'écris à mon neveu sur madame de Chambonin , sur Thieriot , sur Mouhi. Mais agissez, ameutez les Procope, les Andry, rue de Seiue, et même l'indolent Pitaval, rue d'Anjou, les abbé Delatour-Céran , les Castera Duperron ; qu'ils voient M. Déon, M. Hérault; qu'ils signent une nouvelle requête. Ne négligeons rien; poussons le scélérat par tous les bouts.
, Je prie mon neveu d'ameuter quelques-uns de mes parents pour se joindre à lui, pour signer cette nouvelle requête à M. Hérault. Cela est important. Parlezlui-en. Offrez-lui des carrosses, le payement de tous ses frais, avec votre adresse ordinaire. J'ai fait tenir cent livres à Mouhi. Trôlez-le , mais point d'argent.
(Juelle personne pourrait servir auprès du curé de Saint-Nicolas-des-Champs, qui est ami de M. Hérault? Je lui ai écrit ; je vous l'ai mandé. J'agis aussi vive-
ment que si j'étais à Paris. Et violenti rapiunt1
Vale.