A M. TIIIEMOT
Ce 1 .'{ décembre 173**. a P,.ris.
Je ne suis point du tout de l'avis de madame du ChîUelet sur le commencement de YÉpître sur C égalité des conditions^ et les premiers vers,
Ami, dont la vertu toujours égale et pure, Elc...
satisfont mon cœur et mon esprit, bien plus que la leçon que je faisais à Hermosine. ^ -
Le mot afrevxy deux fois répété dans YÉpîtmèkr * la Modération, n'y est plus.
Vivre avec un ami toujours sur de vous plaire Exige en tous 1rs deux une âme non vulgaire.
Ces deux vers, dont je n'ai jamais pris le parti, sont corrigés ainsi :
Àh! pour vous voir toujours sans jamais vous déplaire, Il faut un cœur plus noble, une âme moins vulgaire, Etc.
Enfin, je corrige tout avec soin. L'objet de ces six discours en vers est peut-être plus grand que celui des satires et des épltres de Boileau. Je suis bien loin de croire les personnes qui prétendent que mes vers sont d'un ton supérieur au sien; je me contenterai d'aller immédiatement après lui.
Je vous avais prié de donner à M. d'Argental une copie de YEpître sur la nature du plaisir, qui commence ainsi :
Jusqu'à quand verrons-nous ce rêveur fanatique, Etc.
Elle demande encore des adoucissements; il faudra lui donner son passe-port. Je vous enverrai bientôt la tragédie de Brutus, entièrement réformée et défaite heureusement des églogues de Tullie.
Je vous enverrai OEdipe tout corrigé» et vous aurez etypore bien autre chose : que Dieu me donne vie, et vtf|l$ serez content de moi. Je brûle de vous faire voir "les* corrections sans fin de la Henriade. Si le royaume des cieux est pour les gens qui s'amendent, j'y aurai part ; s'il est pour ceux qui aiment tendrement leurs amis, je serai un saint. Platon mettait dans le ciel les amis à la première place; j'y serais encore en cette qualité. Adieu, mon cher ami. L'Élu V.
Avez- vous reçu le paquet pour le père de Dardanus*1! Mandez-moi l'adresse de M. Algarotti. Excusezmoi auprès du prince sur ma pauvre santé.
Ce 22 octobre 1738, à Cirey.
Je reçois, mon cher Thieriot, votre lettre du 12 par l'autre voie, avec une lettre du prince qui me comble de joie; il peut arriver très-bien que je le voie en 1739, et que vous ayez un établissement aussi assuré qu'agréable. Gardez un profond secret.
Les vers de ce misérable Rousseau, dans lesquels il ose maltraiter M. de la Popelinière, ne sont qu'une suite d'autres vers presque aussi mauvais, que Bonneval a envoyés à Rousseau , dans lesquels il parlait indignement de M. et de madame de la Popelinière, à propos de musique et de Rameau.
Je voudrais qu'on fit un exemple de ces gredins
1 Rameau, auteur de la musique de Dard anus, dont les paroles sont de La Bruère.
obscurs, qui ont l'impertinence d'attaquer ce qu'il y a de plus estimable dans le monde. Quant à Bonneval 9 que vous m'apprenez être précepteur chez M. de Montmartel, je ne crois pas qu'il y reste longtemps. Il ne tient qu'à vous de contribuer à le punir : faites tenir le paquet ci-inclus à M. de Montmartel, et datez mes lettres. Souvenez-vous bien qu'en votre présence et devant notre ami Berger, La Tour me dit tout ce que je lui rappelle dans ma lettre. Faitesvous confirmer ces faits par La Tour, et ensuite faites rendre à M. de Montmartel mon paquet. Conduisezvous dans cette affaire avec la même prudence que dans celle de Dalainval, et vous réussirez de même. Est-il vrai que ce coquin de Dalainval est hors de la Bastille? Rafraîchissez la mémoire à La Tour, afin qu'il puisse répondre en conformité à ma lettre que lui fera rendre M. de Montmartel, qui par là connaîtra Bonneval à ne pouvoir s'y méprendre.
A l'égard de Rousseau , est-il possible qu'on puisse encore être la dupe de l'hypocrisie de ce scélérat? La lettre du sieur Médine, banquier, que je vous envoyai l'année passée, fait bien voir que le monstre mourra dans l'impénitence finale, et, qui pis est, dans le crime de faire de mauvais vers. Avez -vous cette lettre de Médine? je vous l'enverrai si elle vous manque. Recommandez-moi bien à M. d'Argenson, et surtout au très-digne philosophe Bayle-des-Alleurs. Il faut absolument que je sache ce que vous me dites en énigme sur le compte de Linant; cela est important, puisqu'il a demeuré dans la maison.
Un petit mot touchant les Epîtres*
Ce 29 novembre 1738.
Enfin madame de Chambonin est partie pour Paris; elle vous rendra compte de toutes les inquiétudes que votre long silence et votre conduite avaient causées à Cirey *, mais tout est oublié, si vous savez aimer.
Voici un paquet pour l'abbé d'Olivet, et donnez cela vite. Je ne sais abandonner ni mes amis ni mon honneur; ainsi je reste à Cirey, et je fais poursuivre l'abbé Desfontaines, et je ne quitterai jamais cette affaire de vue. Il y aurait trop de lâcheté à souffrir ce que l'on doit repousser.
Je me flatte que ni dans cette occasion, ni dans aucune vous ne direz : Eh! mordieuy qu'on me laisse souper, digérer et ne rien faire I
Soyez très-persuadé que des amis comme madame du Chàtelet et moi en valent peut-être d'autres; que tout change dans la vie, mais que vous nous retrouverez toujours.
L'affaire du palais Lambert va se consommer; mais il faut auparavant que je sois sûr de rester en France.
Je reçois voire billet et la lettre du prince qui m'envoie du vin de Tokay, et qui vous l'adresse.
Portez-vous mieux que vous ne faites, et mieux que moi.
Ce 29 au soir; je vous embrasse.
4fi. — AU MÊME.
A Cirey, 19 décembre.
Mon cher ami, je n'ai ni le temps ni la force de vous écrire; à peine ai-je celle de cacheter ces deux paquets que je vous supplie de dépêcher, l'un à Remusberg, l'autre à la Grange-Batelière !, deux asiles des arts et de la vertu, et à côté desquels je ne peux mettre que la maison aimable que vous habitez. Nous attendons de vos nouvelles, et sommes bien fâchés de donner succinctement des nôtres.
Ce 29 décembre 1738, à Cirey.
En réponse à votre lettre du 24, 1° je vous prie, mon cher ami, de lire les petits versiculets qui se trouvent dans ma lettre à sir Isaac 9. C'est une petite formule de quête pour les Lapones, suivant les rites de bienfaisance de l'abbé de Saint-Pierre d'Utopie.
2° Écrivez-moi de grâce un peu de détail sur YÉpîfre de l'Homme 3.
3° Je suis confondu que vous n'ayez pas reçu celle sur la Nature du plaisir 4. Elle était dans un gros pa-
1 Pour Frédéric, ft pour le comte d'Argental.
* Maupertuis. Voy. édit. Bcuchot , t. LUI, p. 361. 8 Voy. Beuchot, t. XII, p. 45.
* Voy. id., t. XII, p. 81.
quet, et je me souviens très-bien que je vous priais de ne la pas envoyer sitôt au prince. Or voyez donc, en feuilletant notre Commercium epistolicum, si vous retrouverez la lettre en question ; elle a été écrite il y a six semaines ou deux mois. La perte de ce gros paqliet me donne de vives inquiétudes.
4* Je vous prie de répondre aux semeurs de zizanie que le père Porée, mon ancien régent, est mon ami intime, qu'il m'écrivit il n'y a pas quinze jours, et qu'il est incapable de la lâche et scandaleuse noirceur qu'on lui impute.
5° Apparemment que le petit Lamare espère beaucoup de vous et peu de moi, car depuis que je lui ai donné cent livres d'une part et cent vingt de l'autre, je n'entends pas parler de lui 5 il ne m'en a pas seulement accusé la réception.
6° Comme j'en ai usé de même avec Linant, et que vous m'avez mandé il y a quelque temps qu'il avait tenu des discours fort insolents de Cirey, je vous prie de me mander quels sont ces discours. Rien n'est si triste qu'un soupçon vague. Il faut savoir sur quoi compter; demi-confidence est torture. Il faut tout ou rien, en cela comme en amitié.
7° Je n'ai nul empressement pour le palais Lambert, car il est à Paris. Si madame du Chàtelet veut l'acheter, il lui coûtera moins que vous ne dites. Je vivrai avec elle là, comme à Cirey; et dans un Louvre ou dans une cabane, tout est égal. Je ne crois pas que cette acquisition dérange trop sa fortune, et je crois que je pourrai toujours la voir jouir d'un état très-honorable , avec une sage économie qu'il
faut recommander à sa générosité. Au reste, il faudrait que le public ne fût pas informé de cette acquisition avant le temps.
8° Envoyez-moi, je vous prie, la lettre de M. Algarotti. Mais pourquoi ne nous écrit-il point?
9° Dites au très-aimable M. Helvétius que je l'aime infiniment, et que je dis toujours en parlant de lui :
Macte animo, generose puer ! sic itur ad astra !
(Virg., Mn., 1. IV, v. 641.)
10° Je vous souhaite la bonne année, je vous embrasse tendrement. Dites à M. votre frère qu'il m'envoie un nota de ce que je lui redois; c'est un créancier trop paisible. Adieu, mon cher ami; portez-vous mieux que moi; excusez ma paresse auprès de Son Altesse Royale sur ma mauvaise santé. — Bonsoir.
(16 ou 17) janvier 1739.
Madame de Chambonin partait ' ; mais elle tombe malade. On ne veut pas que je parte, et d'ailleurs j'aime mieux hasarder mille fausses démarches que d'en faire une contre l'amitié, et que mon cœur me reprocherait. Je reste donc, et le procès criminel 2 que je veux absolument qu'on intente ira comme il pourra. Je n'ai ni à rougir ni à craindre.
* Vey. édit. Beuchot, la lettre du 20 janvier, t. LUI, p. 427. (Note de M. de Cayrol.)
* Contre l'abbé Desfontaines , auteur de la Voltairomanie.
Je n'abandonnerai de ma vie aucune branche de cette affaire; elle me coûtera quelques quarts d'heure les jours de poste, mais ne prendra rien sur le repos de mon cœur : il n'y a que l'amitié à quoi il soit sensible. ,
Imitez madame déBernières, qui doit m'ètre moins attachée que vous; elle m'écrit la lettre la plus terrible contre Desfontaines, mais si terrible que je n'ose la montrer, et que je demande quelque chose de plus modéré. C'est quatre lignes seulement d'elle et de vous, pour mettre dans mon portefeuille, pour servir de réponse à forces misérables qui abusent toujours de la calomnie, et qui prennent pour vraies les impostures auxquelles on n'a pas répondu.
Gela fait une fois, cela est fait pour jamais, et je jouis paisiblement de votre amitié.
Mais je vous conseille de ne pas aigrir M. et ma* dame du Chàtelet, en tergiversant sur la lettre qu'ils demandent, inutile d'accord, mais ils la demandent.
Je vous embrasse. V.