‹ Voltaire à Ferney; sa correspondance avec la Duchesse de Saxe-Gotha, suivie de lettres et notes historiques entièrement inéditesChapitre 83 sur 95 · A M. TABAREAU · texte numérisé non relu

A M. TABAREAU

8 janvier 1773.

Ah! monsieur, quelle horrible nuit que celle de l'embrasement de l'Hôtel-Dieu, si tout ce que l'on me mande est véritable! Mais on exagère tout, et il était impossible d'être informé sitôt de tous les détails 2.

Voulez-vous bien avoir la bonté de faire rendre la lettre ci-jointe à M. de Chabanon . C'est un homme qui a bien des connaissances et bien des talents.

Savez-vous qui est l'auteur du drame Alcidonis?

Le vieux malade vous embrasse de tout son cœur.

1 V. précédemment, pages 5, 37, M.

1 L'incendie éclata dans la nuit du 29 au 30 décembre 1772. Plusieurs centaines de malades périrent dans les flammes, ou sous les ruines des salles écroulées, a. f.

18 jtnmr 1*773.

Je ne vous fatigue pas de longues lettres, mais je vous demande trois choses : premièrement, d'avoir la bonté de faire rendre mon billet à M. le secrétaire perpétuel ; secondement, de vouloir bien me dire de qui est Alcidonû*; troisièmement, où en est le procès de Dujonquay. Cela ne coûte que trois mots; je tous les demande, et je vous embrasse de tout mon cœur.

I 7 mars i 778.

Mon cher ami, je crois, Dieu mé pardonne, que je

suis encore en vie; en ce cas, je vous prie d'envoyer un exemplaire de mon petit factum à M. de La Harpe.

Je persiste à vous dire que M. de Morangiès s'est bien mal conduit dans toute cette affaire, depuis le premier pas jusqu'au dernier ; et je serai bien étonné s'il ne succombe pas. Votre lettre de change sur lui est-elle considérable?

Plusieurs personnes me mandent que mon mémoire les a convaincus de l'innocence de M. de Morangiès, et qu'il perdra son procès. Je crois avoir gagné le mien

1 Ou la Journée Lacédémonienne , de Louvay de la Saussaie, drame en trois actes et en prose, qui venait d'être représenté à la Comédie française, a. f.

contre l'avocat La Croix; mais je voudrais l'avoir perdu, et que M. de Morangiès gagnât le sien.

À Tégard de l'édition des Lois de Minos, le maraud de Yalade soutient toujours qu'il a imprimé sa détestable rapsodie sur l'édition de Genève; et M. de Sartine l'a cru, quoique l'édition de Genève ne soit point encore achevée, et qu'elle soit absolument différente. Rien ne réussit aux gens qui sont loin. V.

Voulez-vous bien avoir la bonté de faire parvenir l'incluse à son adresse ?

A Ferney, 9 avril 1773.

L'oncle et la nièce sont également pénétrés, monsieur, de vos bontés; mais je crains qu'ils ne puissent pas en profiter sitôt. Vous savez probablement quel rendez-vous secret on a donné à l'oncle, et le temps de ce rendez-vous est encore un peu incertain. La santé de ce pauvre oncle n'est pas rétablie; il s'en faut beaucoup.

Il lui faudrait plus d'un jour pour se mettre en état de faire le voyage.

Il y a encore une autre raison qui pourrait empêcher l'oncle et la nièce de hasarder l'aventure d'une loge grillée à une première représentation. Vous savez combien le parterre de Lyon est tumultueux ces jours-là, et tout ce qui peut arriver de désagréable. Il me semble qu'il faudrait au moins attendre la seconde journée, supposé qu'il y en ait une; enfin il faut que les Lois de

430 *+ ^lettre* p&»fp5& #,

Jf/w©* et l'auteur aient un peu de santé. Mais ce gui est bien sûr, etjÂcrue si je suis enÉfe, je ferai tôt ou tard un petit vôfàge incognito pour Venir votjfa^tn eier, pour vous embrasser, po^f iêm dire que n'avez point de serviteur pluf tendrement attac" le vieux malade de Ferney et de Prangins.

A Ferney* 10 avril 1773.

Il me parait que le public des honnêtes gens revient beaucoup en faveur de M. de Morangiès. C'est une chose bien absurde que la rétractation d'un faux témoin ne «oit pas admise en justice après le récoleroent. Je regarde le désaveu fait par cette malheureuse Hérissé Tempête , avant d'être fouettée et marquée , comme une espèce de testament de mort qui doit servir de matière à une nouvelle instruction, et qui prouve évidemment que M. de Morangiès est opprimé par la plus infâme canaille. Le juge s'est fait un point d'honneur de protéger la populace contre la noblesse; mais il ne fallait protéger que la vérité contre l'imposture. Le grand malheur est qu'on ne peut prouver celte imposture juridiquement, et que les billets de M. de Morangiès subsistent toujours.

Au reste, ce problème me parait plus intéressant que cent mille billevesées mathématiques et cent mille discours pour les prix des académies.

Je ne connais point du tout, mon cher ami, ce M. de

Boissy dont vous vous plaignez, ni ce M. l'abbé Savatier qui m'a tant dénigré !. Malonguejnaladie, dont je ne suis pas encore guéri , ne m'a pas laissé le temps de lire leurs brochures. On dit que M. de La Harpe a fait une tragédie qui est le meilleur de tous ses ouvrages. Je le souhaite de tout mon cœur pour l'honneur des lettres et pour son avantage. C'est de tous nos jeunes gens celui qui fait le mieux des vers, qui écrit le mieux en prose, et qui a le goût le plus sûr.

Youdriez-vous bien avoir la bonté de lui faire remettre cette lettre ?

Le vieux malade de Ferney vous embrasse bien tendrement.

8 mai 1773.

Mon cher ami, pourriez-vous bien m'envoyer ce nouveau mémoire de Lacroix? Aurait-il donc quelque chose de neuf à dire sur celte cruelle affaire? Je sais qu'il écrit plutôt contre M. Linguet que contre M. de Morangiès. C'est une chose déplorable [qu'on se déchaîne si universellement contre un avocat qui ne fait que son devoir. On dit qu'on ne jugera ce procès que sur les probabilités qui frappent tout le monde; mais je n'en crois rien. Les juges sont astreints à suivre les lois. L'ancien parlement se mettait au-dessus; celuici 2 n'est pas encore assez puissant pour prendre de

1 Boissy, rédacteur du Secrétaire du Parnasse. — Sabatier, auteur du Dictionnaire de littérature, etc. • Le parlement Maupeou.

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telles libertés. La détention de M. de Moraugiès et le refus d'entendre de nouveaux témoins me font trembler pour lui. Je le regarderai toujours comme un homme très- innocent. Dieu veuille qu'il n'augmente pas mon catalogue des innocents condamnés!

Àvez-vous vu M. de Tollendal? Son oncle est une terrible preuve de ce que peut la cabale.

Le roi de Prusse a parmi ses officiers le jeune d'Étalonde, qui fut condamné avec le chevalier de La Barre à la question ordinaire et extraordinaire, à l'amputation de la main droite et de la langue, et à être brûlé vif, pour n'avoir pas ôté son chapeau devant des capucins, et pour avoir chanté je ne sais quelle chanson que personne ne connaît. C'est un exemple qn'il faut toujours avoir devant les yeux; il nous prouve que notre siècle est aussi abominable que frivole '.

Voici deux lettres que je vous supplie de vouloir bien faire rendre à leur adresse.

Le très-vieux et très-malade solitaire de Ferney vous embrasse de tout son cœur.

1£i». — A M. MARIN.

AFemey, 1T juillet 1711.

Voici , monsieur, la seule médaille qui me reste; il n'y en a jamais eu que douze qui aient porté pour légende :

Il ôte aux nations le bandeau de l'erreur.

1 V. [iréailtmnKnl , [iage 31).

Si tous pouviez m'en faire tirer deux ou trois douzaines, je les payerais bien volontiers. On m'en demande de tous les côtés. Il ne faut pas qu'il y en ait trop; mais il est assez bon qu'il y en ait quelques-unes.

Madame Denis est bien loin d'oublier madame Marin; nous lui sommes tous deux très-attachés.

Ce mercredi 28 juillet à 4 heures après-midi, au passage du courrier.

Vous avez dû recevoir, mon cher ami, ou vous recevrez, ou vous demanderez chez M. de Sartine un paquet que je vous ai dépêché ce matin, et qui contient une histoire des dernières révolutions de l'Inde et du procès de M. de Lalli *. J'y ai joint, comme je vous l'ai mandé, un précis historique du procès de M. de Morangiès.

Si vous êtes content de Y Inde, demandez permission de faire imprimer ce petit ouvrage.

Mais pour le Précis du procès de M. de Morangiès, je vous prie de le bien cacher, quand même vous en seriez content. Il faut y changer bien des choses, surtout depuis que le dernier mémoire de Lacroix a paru. Il donne un démenti formel à Linguet. On ne sait plus ou l'on en est. Serait-il possible que Linguet fût assez fou et même assez malhonnête homme pour accuser le bailli du palais 2 d'avoir reçu des pâtés, sans

1 Œuv. comp.j t. XLV1I.

f Le chevalier Bclot.

en avoir des preuves démwfttffiives ? «Lt tendons *ie tous en prie. -%Le courrier part.^

ÎM. ■ — AU MÊME**

Oaugoite 1773 '«*

Je reçois, monsieur, votre lettre du 31 juillet. Vous ne me dites rien du gros paquet que je tous adressai, il y a envirou quinze jours, sous tè couvert de M. de

Je tous envoie aujourd'hui un petit paquet sous votre propre et privé nom. Il ne contient qu'un exemplaire Lalliel qu'un JUorangiès; mais cela forme une masse assez grosse pour ne pas en hasarder deux. Tous pourrez obtenir d'imprimer ces ouvrages à Paris , si vous l'entreprenez; car il me semble que vous venez aisément à bout de ce que vous voulez. En attendant, je continuerai à voois faire des envois chaque poste.

Non-seulement les mémoires de M. de Tolendal sont venus trop tard, mais il n'aurait pas été possible d'en faire usage, en quelque temps qu'on me les eût adressés. Aucun des faits allégués dans ces mémoires n'est prouvé, et dans un tel ouvrage on ne doit parler que les preuves à la main. On parle dans cet écrit d'un doyen des substituts du procureur général; mais l'opinion de ce substitut est comptée pour rien . C'est aux conclusions du parquet que l'on s'en tient; encore ne sont-elles pas mises au rang des voix des juges. Le parquet propose, et les juges disposent.

Le mémoire dit que le parlement envoya au roi pour

le prier de ne point faire grâce; cela est de la plus insigne fausseté.

A l'égard d'un Lally roi d'Irlande en 327, c'est une discussion que je laisse à M. d'Hozier.

Je vous dirai encore que jamais je n'attaquerai l'honneur de M. de Bussi, ni d'aucun des officiers qui ont servi dans l'Inde. Ce serait une extravagance atroce et impardonnable, qui ne servirait qu'à rendre la mémoire de M. de Lalli odieuse; et je déclare d'avance que si on veut flétrir la réputation de tous ces officiers dans l'histoire de la guerre de l'Inde , que M. de Tolendal dit être prête à paraître , c'est le plus mauvais parti et le plus dangereux que l'on puisse prendre.

Le motif de madame de Laheuse et de M. de Tolendal est très-louable; mais la manière dont ils paraissent vouloir s'y prendre ne serait pas prudente. Ils craignent que le public n'attribue la perte de Pondichéry aux caprices et aux emportements que tout le monde, sans exception, a reprochés à Lalli; il me semble que cette crainte est très-mal fondée. Les Fragments sur VInde1 disent expressément le contraire.

Je vous embrasse du meilleur de mon cœur, et je vous fais juge entre M. de Tolendal et moi.

1 Voy. Œuvres complètes, t. XLVII.

tS Mptembr* 1773.

Il n'y a point de nouvelle édition && Fragments sur rinde. Celles de Genève et de Lausanne ne sont pas encore écoulées. Si on en faisait jamais une édition nouvelle, il faudrait que ce fût à Paris; et, en ce cas, le vieux malade y retravaillerait avec grand plaisir. Quoiqu'il soit dans un état bien triste et absolument hors de combat , il ne doute pas que IL Marin n'ait eu la bonté d'envoyer des exemplaires de la quatrième lettre à M. le comte de Morangiès et à M. Linguet. U pense que cette lettre doit suffire, et que ce n'est pas à celui qui s'est épuisé en louanges ^prévenir par une lettre celui qu'il a tant loué; ce serait plutôt au louange à remercier le louangeur. Il se flatte d'ailleurs que M. Marin a eu la bonté de faire parvenir à M. de Morangiès un petit billet que le vieux malade mit dans un de ses derniers paquets, vers le 9 ou le 10 de ce mois. C'était une réponse à la lettre de remerctments que M. de Morangiès m'avait écrite. M. Linguet n'a pas eu pour moi la même attention. Je suppose toujours que M. Marin a bien voulu faire parvenir à M. de Morangiès cette quatrième Lettre à MM. de la noblesse du Gèvaudan '.

Plus n'en sait le pauvre malade. Il jette au cou de M. Marin ses deux bras languissants et décharnés.

» V.(KtfV.comp/.9f.XLYIII.

9 auguste 1773.

On prétend que Linguet a fait de nouveaux ennemis à M. de Morangiès dans le parquet, dans le barreau et parmi les gens de lettres. Rien n'est plus triste et rien ne me fait plus trembler pour cette malheureuse affaire, qui va se juger définitivement. Je suis historien sincère; vous qui Têtes, aidez-moi. Je ne vois pas qu'il ait le moindre droit de se plaindre qu'on répète ses propres paroles, sans y faire aucune réflexion.

M. Pigeon * serait bien plus en droit de se fâcher; mais il faut préférer la vérité à tout. Cette vérité aura bien de la peine à gagner sa cause au parlement ; elle court grand risque d'être écrasée par les formes. Elle aura pour mortelle ennemie la prévention où l'on est contre Linguet. On dit qu'il va donner un nouveau mémoire $ il faut espérer qu'il prouvera dans cet écrit les choses qu'il a promis de prouver.

Bonsoir, mon cher historiographe, qui ne dites pas tout ce que vous savez.

P. S. Je pense qu'il faudrait imprimer sans délai ma Morangeade, telle que je vous l'envoie, en attendant la Lalliade, qui est annoncée dès la première ligne du procès Morangiès. Le mémoire de l'inspecteur Dupuis est sans réplique; il n'y a que des raisons, et c'est ce qu'il faut. — Je vous embrasse bien tendrement. Le très-vieux et très-malade V.

1 Lieutenant général au bailliage du palais.

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