HISTOIRE POSTHUME DE VOLTAIRE
Sépiiltîirc
La famille de M. de Voltaire, voyant qu'on lui refuserait la sépulture dans Paris, obtint de M. Amelot*, alors ministre de Paris, la permission de transporter le corps, pour y être inhumé à Ferney ou ailleurs. Elle fit viser la déclaration donnée à Fabbé Gautier, et le curé de Saint-Sulpice ne s'opposa nullement à la translation du défunt-.
* Directeur du département de Paris.
Diderot a dit, à propos de ce refus : « Dans l'année où les seigneurs d'Angleterre avaient accompagné à Westminster, parmi la sépulture des rois, à côté de l'urne de Newton, les cendres de Garrick, acteur, qui devait sa célébrité à rendre les poëmes de Shakespeare, on refusait à Paris une poignée de terre^ un coin de cimetière, à l'émule de Corneille et de Racine. » (Essai sur les règnes de Claude et de Néron. Londres, 1782, p. 308.) (E. D.)
^ Il est probable que ce curé avait été informé par M. Amelot, que l'intention du roi était qu'on s'abstînt en cette circonstance
Comme on devait naturellement présumer qu'on le conduirait à Ferney, l'archevêque de Paris, dit-on, écrivit consécutivement trois lettres à l'évêque d'Annecy, pour l'engager à défendre au curé de Ferney
de tout ce qui aurait pu donner lieu à quelques scènes scandaleuses. (Note de l'éditeur des Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages.)
« Je consens, avait écrit le curé, que le corps de M. de Voltaire soit emporté sans cérémonie, et je me départs, à cet égard, de tous les droits curiaux. »
A Paris, 30 mai 1778.
S. DE Tersac, curé de Saint-Sulpice.
Depuis que la faculté avait condamné M. de Voltaire, il s'était tenu plusieurs conciliabules chez l'archevêque de Paris, et le résultat avait été d'effectuer la menace que l'Eglise faisait, il y a longtemps, contre ce chef de l'impiété, de lui refuser la sépulture chrétienne. Le curé de Saint-Sulpice a bien vu le malade plusieurs fois, mais celui-ci faisait le muet, et le pasteur n'en a pu rien tirer ; ensorte qu'il n'a pas même reçu l'extrêmeonction. On ne désespère pourtant pas encore de vaincre, par le secours de l'autorité, l'opiniâtreté des prêtres, qu'on apaisera d'ailleurs avec beaucoup d'argent. {Mémoires secrets, etc. T. XII, p. 4, du ler juin 1778.)
On varie tellement sur les motifs qui ont déterminé l'évasion du corps de M. de Voltaire, sur ce qu'il est devenu et sur ce qu'il deviendra, qu'on ne peut encore fixer la vérité sur des faits. (Ibid., Ibid., pages 5, 6 et 7, du 2 juin.)
Autant qu'on a pu éclaircir ce qui concerne le départ du corps de M. de Voltaire, ne sachant trop qu'en faire, et dans la crainte que l'évêque d'Annecy, avec qui le philosophe défunt avait eu déjà des querelles fort vives, instruit de ce qui s'était passé à Paris, ne secondât le fanatisme de l'archevêque, la famille est
d'enterrer Voltaire et de lui faire aucun service dans sa paroisse.
On embauma le corps ^ Les chirurgiens qui firent cette opération m'ont assuré n'avoir jamais vu
* Rapport de l'ouverture et embaumement du corps de M. de Voltaire, fait le trente-un may lyjS, en l'hôtel de M. de Villette.
convenue provisoirement de le mettre en dépôt à Scellières, abbaye de Champagne, qui appartient à l'abbé Mignot. Il a été conduit par un domestique de confiance, et l'on est actuellement à se remuer auprès du gouvernement pour décider définitivement du sort des reliques de ce grand homme. On ne dit pas même où les moines les ont placées, si c'est dans l'église ou dans un lieu particulier du couvent. (Ibid., Ibid., du 5 juin.)
Le gouvernement ayant fait défendre à tous les journaux et autres écrivains en France, de faire mention en rien de M. de Voltaire, le dernier acte de sa vie et les suites qu'il a eues sont toujours dans l'obscurité. Il passe pour constant aujourd'hui, que son corps, déposé à Scellières, y a été enterré provisoirement par les moines, et voici comment : Après avoir ouvert et embaumé le cadavre, on l'a assemblé, on l'a affublé d'une perruque et d'une robe de chambre. L'abbé Mignot s'est rendu le premier au couvent, a prévenu ses religieux que son oncle, quoique moribond, par une fantaisie de malade, avait désiré venir chez lui; qu'il n'avait pu lui refuser cette consolation, et qu'il allait toujours lui préparer un appartement, mais qu'il craignait bien que ce ne fût en vain. En effet, peu après est arrivé le carrosse, et le conducteur a déclaré que son maître était mort en route, même depuis quelque temps ; qu'il commençait à se corrompre; et sur cette déclaration, confirmée vraisemblablement
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d'homme mieux constitué ; aussi a-t-il lutté trois semaines contre des maladies qui auraient tué d'autres hommes en peu de jours. Les chirurgiens et les apothicaires voulurent avoir de sa cervelle, qu'ils trouvèrent fort ample et sans aucune altération ' ; ils se la
* Le jeune chirurgien qui fit cette opération fut étonné de cette quantité de cervelle. Il témoigna sa surprise et son admiration à cet égard, et ne pouvait se lasser de regarder ce phéno-
par les médecins et chirurgiens de la maison, gagnés, on a dès le lendemain procédé à l'inhumation.
Depuis est survenue de la part de Tévêque de Troyes, dans le diocèse duquel est l'abbaye, défense d'enterrer cet impie; mais la chose était faite, et l'on présume, avec assez de raison, que ce prélat, moins zélé que les autres, se sera conduit ainsi pour ne se brouiller avec personne. (Ilnd., Ibid., p. 11, du 11 juin.)
Extrait du registre des actes de sèptilture de Vahhaye royale de Notre-Dame de Scellières, diocèse de Troyes.
« Ce jourd'hui, 2 juin 1778, a été inhumé dans cette église, « messire François-Marie Arouet de Voltaire, gentilhomme or- » dinaire de la chambre du roi, l'un des quarante de l'Académie « française, âgé de quatre-vingt-quatre ans environ, décédé à » Paris, le 30 mai dernier, présenté à notre église le jour d'hier, « où il est déposé, jusqu'à ce que, conformément à sa dernière » volonté, il puisse être transporté à Ferney, lieu qu'il a choisi » pour sa sépulture; la dite inhumation faite en présence » de, etc. ))
Cette pièce est tirée du journal Encyclopédique, où l'on lit d'autres circonstances ajoutées pour rendre plus odieuse la conduite du clergé envers le corps de M. de Voltaire, dont la conduite prouverait qu'il a au moins voulu satisfaire à l'extérieur. (Ibid., Ihid., pages 60, 61 et 62, du 28 juillet.)
partagèrent, et M. de Villette obtint de M"'^ Denis le cœur de ce grand homme ^
On emmena en cachette son corps, tout habillé, dans la voiture préparée d'avance pour cela. Son neveu, M. l'abbé Mignot, son petit-neveu, M. d'Hor-
mène avec des yeux interdits; il demanda même la permission de garder le cervelet, désirant conserver précieusement quelques restes de ce grand homme. (Dépèche du prince Bariatinsky. Journal des Débats, du 30 janvier 1869.)
Le crâne était petit en apparence; il fut ouvert par Pipelet, membre de l'Académie de chirurgie. Le chirurgien Rose de Lépinoy, qui était présent, vint aussitôt rendre compte à la faculté de médecine des résultats de l'autopsie. Deux choses furent principalement remarquées : le peu d'épaisseur des parois osseuses du crâne, malgré l'âge avancé du sujet, et l'énorme développement de l'encéphale. Le cerveau ne fut point disséqué ; on l'enleva en entier, et un pharmacien célèbre, Mitouart, le fit durcir dans l'alcool bouillant, pour le conserver ensuite dans de
l'esprit de vin Longtemps après, dans une société savante,
on mit une portion de ce cerveau en contact avec la lumière d'une bougie; elle s'enflamma et jeta de vives étincelles. Spectacle de pure curiosité : le cerveau de Voltaire ne projetait plus qu'une lumière toute physique, ombre de la lumière de l'esprit. Réveillé-Parise, Physiologie- et Jn-giène des hommes livrés aux travaux de l'esprit (Paris, 1839), T. I, pages 296-297.
^ Ce cœur qu'il avait recueilli dans une boîte de vermeil, trouvait son naturel sanctuaire dans la chambre même du poète, dont on avait conservé avec un soin religieux la distribution et l'aménagement. Le monument dans lequel il était déposé était une pyramide quadrangulaire contre laquelle avait été adossé un autel formé d'un simple tronçon de colonne canelée. Cet en-
noy, avec MM. Marchand de Varennes et de la Houillière, aussi parents, l'accompagnèrent jusqu'à l'abbaye de Scellières, à sept lieues de Troyes en Champagne, dont M. Mignot est abbé.
semble, d'une élévation approximative de sept pieds, paraissait de marbre blanc, noir et vert antique, et était encaissé dans une niche drapée de noir, a) Quelque sommaire qu'elle soit, cette description donnerait l'idée d'un monument tout autre qu'il n'était en réalité, à n'écouter que Wagnière. « Ce soi-disant superbe monument de trois sortes de marbre, nous dit-il, n'est que de la terre glaise, cuite et vernissée en couleur de marbre, et dont la valeur est au plus de deux louis. « h) Il semble qu'on ne saurait dire pis ; mais le haineux secrétaire aura trouvé le moyen d'être plus dur encore. « Il fit, ajoute-t-il ailleurs, arranger dans une armoire une espèce de petit tombeau de terre cuite vernissée, ou plutôt les débris d'un poêle, de la valeur d'environ deux louis, et dit avoir déposé dans un beau monument le cœur de M. de Voltaire, qui n'y est point du tout. » c) Son peu d'affection pour le mari de Belle et Bonne le rend aussi outré dans son énumération dénigrante que l'a été lui-même le marquis dans sa pompeuse description d'un mausolée fort médiocre. Il assure que le cœur de Voltaire en était absent, et il n'est pas le seul qui l'ait prétendu ; La Borde ira jusqu'à dire dans ses Lettres sur la Suisse, d) qu'il avait été relégué sur une tablette de l'office. Mais c'est ce que relèvera avec indignation M. de Villette. « La chambre de M. de "Voltaire n'a jamais été habitée par personne depuis sa mort. Les meubles y sont à leur
aj Menwirrs sarets pour sentir à i'hisloirt de la république des Lettres (Londres, John Adamson), T. XIV, p. 284, 285, 28e. Extrait d'une lettre de Ferney du 15 novembre
b) Longchamp et Wagnière, Mémoire sur Voltaire Paris, André, 1826), T. II, p. 30. Examen des mémoires de Bachauinoiit, 1779.
c) Ibid., ibid., T. I, p. 169. Voyage de Voltaire à Paris, 1778.
d) Lettres sur la Suisse adressées à Af'"« de M*** par un voyageur français (Genève,. 1783], T. I, p. 244 etsuiv. Lettre XVIII; à Ferney, ce 21 juin 1781.
On mit le corps dans une bière de sapin (on n'a pas sans doute jugé qu'il fût digne d'avoir un cercueil de plomb) '. Il fut inhumé dans l'église, et quelques heures après, le prieur reçut de l'évêque de