‹ Voltaire à ParisChapitre 4 sur 7 · ENTERREMENT DE M. DE VOLTAIRE. A SCELLIÈRES · texte numérisé non relu

ENTERREMENT DE M. DE VOLTAIRE. A SCELLIÈRES

Pièces dont était porteur l'ahhè Miguot, lorsqu'il se rendit à l'abbaye de Scellières pour l'enterrement de Voltaire.

1° Le curé de Saint-Sulpice lui donna la renonciation suivante : « Je consens que le corps de M. de Voltaire soit emporté sans cérémonie, et je me départs à cet égard de tous droits curiaux. »

2° Il obtint de l'abbé Gautier la déclaration qui suit : « Je

place, tels qu'ils étaient pendant sa vie. On lit sur la porte de cette chambre : Son esprit est partout et son cœur est ici. Le cœur de M. de Voltaire, déposé dans cette chambre, est renfermé et scellé dans l'intérieur d'une pierre tumulaire, dont on peut lire la description faite par un voyageur impartial (dans un Mercure de 1779) flj qui ne s'écrie jamais avec transport ni surprise, mais qui raconte simplement et sans humeur, b) M. de Villette nous renvoie à la description d'un « voyageur impartial ». Il aurait bien ses raisons pour cela, si l'extrait que publient les Mémoires secrets^ et qui n'est autre que la reproduction du Mercure, était, comme le prétend Wagnière, de M. de Villette lui-même. Gustave Desnoiresterres. Voltaire et la société au XVIII^^ siècle. Retour et inoit de Voltaire (Paris, Didier et C^, 1876), p. 462-463.

a) Mercure (journal politique de Bruxelles), p. 133, 134. « M. l'abbc de B***, est-il dit en tète de l'article, nous a adressé la lettre suivante de Genève; elle contient des détails qui peuvent intéresser la plupart de nos lecteurs et que nous nous empressons de transcrire. » Quant à cette inculpation d'ignoble abandon, l'abbé Depen,- la dément positivement. « Le cœur de Voltaire n'a jamais été abandonné, dit-il, à la valetaille, comme l'ont répété quelques biographes; renfermé dans une boîte de vermeil, il est aujourd'hui entre les mains de M. le marquis de Villette, au château de Villette, département de l'Oise.» Biographie des hommes utiles Ju dfpartemer.t de l'Oise (Bourg, 1835), T. I, p. 163.

h) Journal de Paris du 12 août 1783, N° 224, p. 297. Lettre de Villette aux auteurs au Journal ; Paris, ce 3 août 1783. (Notes de l'auteur.)

Troyes une défense d'enterrer M. de Voltaire; mais

la chose était faite et la défense inutile ; on se borna

à destituer le prieur \

(Wagnière, Relation du voyage de M. de Voltaire à Paris et de sa mort, p. 162-163 du T. I des Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages, etc.)

* ... La messe terminée, il fut procédé à l'inhumation. La fosse avait été creusée dans la partie très restreinte de l'église séparée du chœur. Ce fut là qu'en présence de ce clergé nombreux, de ses neveux, de la foule assemblée, l'auteur de Zaïre et du Siècle de Louis XIV fut déposé, en attendant que, conformément à sa dernière volonté, il pût être transféré à Ferney. a) Il est dit dans la relation du prince Bariatinsky, que la dépouille mortelle du poète fut recouverte de deux pieds de chaux vive, qui, en deux heures, l'eurent consumé à ce qu'il n'en restât point vestige, afin d'empêcher qu'il ne vînt dans l'idée de l'évêque diocésain de faire

a) ... Incontinent après la dite messe haute, nous, prieur susdit, célébrant, avons fait l'inhumation du corps du dit défeunt sieur de Voltaire, dans le milieu de la partie de notre église séparée du chœur et en face d'icelui; après laquelle inhumation nous dit Dom de Corbière avons dressé acte d'icelle le dit jour deux juin, sur les registres destinés à cet effet, portant que le corps du dit sieur de Voltaire, inhumé en la dite église (comme dit est), est déposé jusqu'à ce que, conformément à sa dernière 'Volonté, il puisse être transféré au dit lieu de Ferney, où il a choisi sa sépulture » Grosley, Œuvres inrdites (P.iris, 1815 ,T.II, p. 458, 464. Procès-verbal d'inhumation.

soussigné, certifie à qui il appartiendra, que je suis venu à la réquisition de M. de Voltaire, et que je l'ai trouvé hors d'état de l'entendre en confession. »

Lettre de l'évêque de Troyes au prieur de Scellières.

Je viens d'apprendre, Monsieur, que la famille de M. de Voltaire, qui est mort depuis quelques jours, s'était décidée à faire transporter son corps à votre abbaye, pour y être enterré, et cela parce que le curé de Saint-Sulpice leur avait déclaré qu'il ne voulait pas l'enterrer en terre sainte.

Je désire fort que vous n'ayez pas encore procédé à cet enter-

exhumer le cadavre, a) L'ambassadeur avait été mal informé; peut-être avait-on, dans les premiers instants, fait courir ce bruit pour calmer le zèle des dévots fanatiques qui eussent voulu (et le voudront jusqu'au succès) que cet abominable ennemi de leur Dieu et de leur foi n'eût d'autre sépulture que la voirie qu'il avait tant appréhendée pour ses cendres. — Gustave Desnoi- RETERRES. Voltaire et la Société au XVI 11^ siècle. Retour et mort de Voltaire (Paris, Didier et Ce, 1876), p. 396.

aj Journal des Dihats du saiiudi ]0 Janvier iS6<). Le bruit en courut, en effet, et les papiers publics d'Angleterre rappelleront cette circonstance, à laquelle ils feindront d'ajouter foi lors de la translation des cendres au Panthéon. (Note de l'auteur.)

rement, ce qui pourrait avoir des suites fâcheuses pour vous ; et si l'inhumation n'est pas faite, comme je l'espère, vous n'avez qu'à déclarer que vous n'y pouvez procéder sans avoir des ordres exprès de ma part.

J'ai l'honneur d'être bien sincèrement. Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.

2 juin 1778. Evêque de Troyes.

Nota. (Ce digne homme se nommait Claude-Mathias-Joseph de Barrai; il était alors âgé de 62 ans.)

Réponse du Prieur.

A Scellières, 3 juin 1778.

Je reçois dans l'instant, Monseigneur, à trois heures après midi, avec la plus grande surprise, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du jour d'hier 2 juin : il y a maintenant plus de vingt-quatre heure que l'inhumation du corps de M. de Voltaire est faite dans notre église, en présence d'un peuple nombreux. Permettez-moi, Monseigneur, de vous faire le récit de cet événement, avant que j'ose vous présenter mes réflexions.

Dimanche au soir, 31 mai, M. l'abbé Mignot, conseiller au grand conseil, notre abbé commendataire, qui tient à loyer un appartement dans notre monastère, parce que son abbatiale n'est

pas habitable, arriva en poste pour occuper cet appartement. Il me dit, après les premiers compliments, qu'il avait eu le malheur de perdre M. de Voltaire, son oncle; que ce Monsieur avait désiré dans ses derniers moments d'être porté après sa mort dans sa terre de Ferney, mais que le corps, qui n'avait pas été enseveli, quoique embaumé, ne serait pas en état de faire un voyage aussi long; qu'il désirait, ainsi que sa famille, que nous voulussions bien recevoir le corps en dépôt dans le caveau de notre église; que ce corps était en marche, accompagné de trois parents, qui arriveraient bientôt. Aussitôt M. l'abbé Mignot m'exhiba un consentement de M. le curé de Saint-Sulpice, signé de ce pasteur, pour que le corps de M. de Voltaire pût être transporté sans cérémonie ; il exhiba, en outre, une copie collationnée par ce même curé de Saint-Sulpice, d'une profession de foi catholique, apostolique et romaine, que M. de Voltaire a faite entre les mains d'un prêtre, approuvée en présence de deux témoins, dont l'un est M. Mignot, notre abbé, neveu du pénitent, et l'autre un M. le marquis de Villevieille. Il me montra, en outre, une lettre du ministre de Paris, M. Amelot, adressée à lui et à M. Dampierre d'Hornoy, neveu de M. l'abbé Mignot, et petit-neveu du défunt, par laquelle ces Messieurs étaient autorisés à transporter leur oncle à Ferney ou ailleurs. D'après ces pièces, qui m'ont paru et qui me paraissent encore authentiques, j'aurais cru manquer au devoir de pasteur, si j'avais refusi les secours spirituels dus à tout chrétien et surtout à l'oncle d'un magistrat qui est depuis vingt-trois ans abbé de cette abbaye, et que nous avons beaucoup de raison de considérer; il ne m'est pas venu dans la pensée que monsieur le curé de Saint-Sulpice ait pu refuser la sépulture à un homme dont il avait légalisé la profession de foi, faite tout au plus six semaines avant son décès, et dont il avait permis le transport tout récemment au moment de sa mort. D'ailleurs, je ne savais pas qu'on pût refuser la sépulture à un homme quelconque, mort dans le corps de l'Eglise, et j'avoue que, selon mes faibles lumières, je ne crois pas encore que cela soit possible. J'ai préparé en hâte

tout ce qui était nécessaire. Le lendemain matin sont arrivés dans la cour de l'abbaye deux carrosses, dont l'un contenait le corps du défunt, et l'autre était occupé par M. d'Hornoy, conseiller au parlement de Paris, petit-neveu de M. de Voltaire; par M. Marchand de Varennes, maître d'hôtel du roi, et M. de la Houllière, brigadier des armées, tous deux cousins du défunt. Après midi, M. Mignot m'a fait à l'église la présentation solennelle du corps de son oncle, qu'on avait déposé; nous avons chanté les vêpres des morts; le corps a été gardé toute la nuit dans l'église, environné de flambeaux. Le matin, depuis cinq heures, tous les ecclésiastiques des environs, dont plusieurs sont amis de M. Mignot, ayant été autrefois séminaristes à Troyes, ont dit la messe en présence du corps, et j'ai célébré une messe solennelle à onze heures, avant l'inhumation, qui a été faite devant une nombreuse assemblée. La famille de M. de Voltaire est repartie ce matin, contente des honneurs rendus à sa mémoire et des prières que nous avons faites à Dieu pour le repos de son ârhe. Voilà les faits, monseigneur, dans la plus exacte vérité. Permettez, quoique nos maisons ne soient pas soumises à la juridiction de l'ordinaire, de justifier ma conduite aux yeux de votre grandeur : quels que soient les privilèges d'un ordre, ses membres doivent toujours se faire gloire de respecter 1 episcopat, et se font honneur de soumettre leurs démarches, ainsi que leurs mœurs, à l'examen de nos seigneurs les évéques : comment pouvais-je supposer qu'on refusait, ou qu'on pouvait refuser à M. de Voltaire la sépulture qui m'était demandée par son neveu , notre abbé commcndataire depuis vingt-trois ans , magistrat depuis trente ans. ecclésiastique qui a beaucoup vécu dans cette abbaye et qui jouit d'une grande considération dans notre ordre ; par un conseiller au parlement de Paris, petit-neveu du défunt; par des officiers d'un grade supérieur, tous parents et tous gens respectables? Sous quel prétexte aurais-je pu croire que M. le curé de Saint-Sulpice eût refusé la sépulture à M. de Voltaire, tandis qu'il a écrit et signé de sa propre main un consentement que ce corps fût transporté sans cérémonie? Je ne sais ce qu'on impute

à M. de Voltaire; je connais plus ses ouvrages par sa réputation qu'autrement; je ne les ai pas lus tous; j'ai ouï dire à monsieur son neveu, notre abbé, qu'on lui en imputait de très repréhensibles qu'il a toujours désavoués : mais je sais d'après les canons qu'on ne refuse la sépulture qu'aux excommuniés, lata sententia^ et je crois être sûr que M. de Voltaire n'est pas dans ce cas. Je crois avoir lait mon devoir en l'inhumant sur la réquisition d'une famille respectable, et je ne puis m'en repentir. J'espère, monseigneur, que cette action n'aura pas pour moi des suites fâcheuses; la plus fâcheuse, sans doute, serait de perdre votre estime; mais, d'après l'explication que j'ai l'honneur de faire à votre grandeur, elle est trop juste pour me la refuser. Je suis avec un profond respect.

Le Prieur de Sceîlières,

Dom POTHÉRAT DE CORBIERRES.

(Voltaire. Œuvres coniplèles [Paris, Garez. Thomine et Fortic, 1820], T.I, p. 509-513. Supplément aux Pièces justificatives pour la Vie de Voltaire, par Condorcet.) (E. D.)

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