‹ Voltaire à ParisChapitre 6 sur 7 · GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE. (E. D · texte numérisé non relu

GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE. (E. D

M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angél}- prit le premier la parole après la lecture de cette lettre.

« Messieurs, dit-il, les restes d'un grand homme appartiennent à la nation. Voltaire est le seul homme qui ait repoussé le fanatisme; il a éclairé l'ignorance. Voltaire a été inhumé à Scellières; les municipalités voisines se disputent l'honneur d'avoir ses cendres ; c'est à la nation entière à prendre un parti sur cette demande. Je demande donc que Voltaire soit mis au rang des grands hommes, et j'ai l'honneur de vous proposer le décret suivant : ,

« L'Assemblée nationale décrète que le corps de » Marie-François Arouet de Voltaire sera transféré » de l'église de l'abbaye de SceUières dans l'église pa- » roissiale de Romilly, sous la surveillance de la mu- » nicipaUté du dit lieu de Romilly, qui sera chargée » de veiller à la conservation de ce dépôt jusqu'à ce » qu'il ait été statué par l'Assemblée sur la pétition » de ce jour, qui est renvoyée au comité de consti- » tution.»

M. Lanjuinais. Un écrivain célèbre, Bayle^, a dit : « Voltaire a mérité les remercîments, mais non pas l'estime du genre humain. » Si ce jugement est vrai, je crois qu'il serait plus sage de passer à l'ordre du jour.

* Lanjuinais commettait ici une grossière erreur : Bayle n'a pu connaître Voltaire écrivain, étant mort en 1706, alors que Voltaire atteignait à peine sa douzième année. (E. D.)

M. Treilhard. Je vous rappellerai que Voltaire, €n 1764, dans une lettre particulière qu'il écrivait, annonçait cette révolution dont nous sommes témoins; il l'annonçait telle que nous la voyons; il sentait qu'elle pouvait être encore retardée, que ses yeux n'en seraient point les témoins, mais que les enfants de la génération d'alors en jouiraient dans toute sa plénitude.

C'est à lui que nous la devons et c'est peut-être un des premiers pour lesquels nous élevons les honneurs que vous destinez aux grands hommes qui ont bien mérité de la patrie. Je ne parle pas de la conduite particulière de Voltaire ; il suffit qu'il ait honoré le genre humain, qu'il soit l'auteur d'une révolution aussi belle, aussi grande que la nôtre, pour que nous nous empressions tous à lui faire rendre au plus tôt les hommages qui lui sont dus. Je demande donc que vous mettiez sur-le-champ aux voix la motion faite par M. Regnaud.

M. l'abbé Couturier. On compare Voltaire à un prophète; je demande que ses reUques soient envoyées en Palestine.

M. GoMBERT. Renvoyez-le à l'abomination de la désolation.

M. Treilhard. Voltaire a été pendant sa vie déchiré par l'ignorance et le fanatisme : Il n'est pas étonnant qu'il puisse encore y être en proie ^.

* Moniteur au 10 mai 1791, p. 535. (E. D.)

L'Assemblée nationale n'ayant eu à rejeter que des amendements semblables à ceux de MM. Couturier et Gombert, adopta sans autre discussion le projet de M. Regnaud, et bientôt après, le 30 mai, elle entendit le rapport suivant de son comité de constitution :

Rapport sur la translation des cendres de Voltaire à Sainte-Geneznève fait an nom du comité de constitution par M. Gossin.

Messieurs, c'est le 30 mai 1778 que les honneurs de la sépulture ont été refusés à Voltaire, et c'est ce même jour que la reconnaissance nationale doit consacrer en s'acquittant envers celui qui a préparé les hommes à la tolérance et à la liberté.

Oui, messieurs, la philosophie et la justice réclament pour l'époque de leur triomphe celle où le fanatisme persécuteur a tenté de proscrire sa mémoire.

Les cendres de Voltaire, qui furent re jetées de la capitale^ avaient été recueiUies dans l'église de l'abbaye de Scellières. La vente du lieu de leur sépulture a excité le zèle de la municipalité de Paris, qui a réclamé la possession de ces restes précieux.

Bientôt les villes de Troyes et de Romilly les ont ambitionnés, et l'une d'elles avait délibéré qu'ils seraient partagés. C'est ainsi qu'en ItaUe deux cités se sont disputé les mânes d'un poëte célèbre. Vous avez ordonné à votre comité de constitution de vous ren-

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dre compte de la pétition de la municipalité de Paris ; son objet est que Voltaire, né et mort dans ses murs, soit transféré de l'église de Romilly, où il est actuellement déposé, dans le monument destiné à recevoir les cendres des grands hommes par la patrie reconnaissante.

Le titre de grand a été donné à Voltaire vivant par l'Europe étonnée; mort, toutes les nations le lui ont consacré, et quand tous ses détracteurs ont péri, sa mémoire est devenue immortelle.

Voltaire a créé un monument qui repose sur les plus grands bienfaits comme sur les plus sublimes productions du génie ; Voltaire a terrassé le fanatisme, dénoncé les erreurs jusqu'alors idolâtrées de nos antiques institutions; il a déchiré le voile qui couvrait toutes les tyrannies. Il avait dit avant la constitution française :

Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux.

Les serfs du mont Jura l'avaient vu ébranler l'arbre antique que vous avez déraciné ; il a crié vengeance pour les Sirven et les Calas assassinés au nom de la justice; il a crié vengeance pour l'humanité entière, avant que vous effaçassiez de vos codes sanguinaires les lois qui ont immolé ces célèbres victimes.

La nation a reçu l'outrage fait à ce grand homme, la nation le réparera ; et les Français, devenus libres, décerneront au libérateur de la pensée l'honneur qu*a reçu d'eux l'un des fondateurs de la liberté.

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Je suis chargé de vous présenter le projet de décret suivant :

« L'Assemblée nationale, après avoir entendu le » rapport du comité de constitution, décrète que » Marie-François Arouet de Voltaire est digne de re- » cevoir les honneurs décernés aux grands hommes; » qu'en conséquence ses cendres seront transférées de » l'égHse de Romilly dans celle de Sainte-Geneviève » à Paris.»

A la suite de ce rapport, M. Regnaud prit encore la parole et s'exprima ainsi :

Quand j'unis ma voix à celle de ceux qui, justes appréciateurs des hommes, réclament pour Voltaire et pour l'honneur de la France le rang qui lui appartient parmi les génies qui l'ont illustrée; quand je viens proposer un amendement au décret du comité, ce n'est pas aux talents seuls que je rends hommage, ce n'est pas au génie le plus distingué de son siècle, à l'homme que la nature n'a pas encore remplacé sur le globe; ce n'est pas à celui qui exerça sur tous les arts, sur toutes les sciences, le despotisme du talent. Ces titres^ tout précieux qu'ils sont, ne suffiraient pas pour décider les représentants de la nation française à décerner au philosophe de Ferney les honneurs qu'on soUicite pour sa cendre. Je les réclame pour le philosophe qui osa un des premiers parler aux peuples de leurs droits, de leur dignité, de leur puissance,

au milieu d'une cour corrompue.

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Voltaire, dont une des faiblesses fut d'être courtisan, parlait aux courtisans l'austère langage de la vérité; il rachetait, par la manière dont il burinait les vices des tyrans qui avaient opprimé les nations, quelques flatteries qui lui échappaient pour les despotes qui les enchaînaient encore. Son regard perçant a lu dans l'avenir et a aperçu l'aurore de la liberté, de la régénération française, dont il jetait les semences avec autant de soin que de courage.

Il savait que pour qu'un peuple devînt libre il fallait qu'il cessât d'être ignorant; il savait qu'on n'enchaîne les nations que dans les ténèbres, et que, quand les lumières viennent éclairer la honte de leurs fers, elles rougissent de les porter et veulent les briser; elles les brisent en eff'et^ car vouloir et faire est la même chose pour une grande nation.

Voltaire écrivit donc l'histoire et l'écrivit, entouré d'esclaves, de censeurs royaux et de despotes, en homme Hbre et en philosophe courageux. J'emprunterai ici les expressions d'un ami de la liberté, qui le louait, il y a douze ans, comme il faut le louer aujourd'hui, M. Ducis (Discours de réception à V Académie française).

L'histoire moderne avant lui, vous le savez, messieurs, portait encore l'empreinte de ces temps barbares où les oppresseurs et les tyrans des nations seuls étaient comptés parmi l'espèce humaine, où le peuple et tout ce qui n'était qu'homme n'était rien.

Les gouvernements avaient changé, l'homme était rentré dans une partie de ses droits; mais l'histoire,

frappée encore de l'ancienne servitude, sans faire un pas en avant, semblait restée au «siècle de la féodalité ; elle n'osait en quelque sorte croire à l'affranchisseinent du peuple, et le repoussait de ses annales comme autrefois esclave il était repoussé de la cour et des palais de ses tyrans.

C'est M. de Voltaire, messieurs, qui le premier a senti, a marqué la place que la dignité de l'homme ■devait occuper dans l'histoire; il a donc voulu que l'histoire désormais, au lieu d'être le tableau des cours €t des champs de bataille, fût celui des nations, de leurs moeurs, de leurs lois, de leur caractère, et il a lui-même exécuté ce grand projet.

Polybe avait écrit l'histoire guerrière; Tacite et ' Machiavel, l'histoire politique ; Bossuet, l'histoire religieuse; M. de Voltaire écrivit le premier l'histoire philosophique et morale. Aussi cet homme extraordinaire, qui a renouvelé parmi nous presque tous les champs de la Uttérature, a fait, par son exemple, une révolution dans l'histoire. Hé bien! cette révolution a préparé la nôtre (aux voix! aux voix!). Je ne résiste point à l'impatience de l'Assemblée. Mon amendement n'a sans doute pas besoin d'être motivé; je l'énonce simplement :

Il sera élevé aux frais de la nation une statue A Voltaire.

Cette motion fut adoptée; mais l'Assemblée fit ^6^ f^^

mieux. Elle décréta la translation des cendres de Vol- ^ ?^

taire au Panthéon. (E. D.) ^.^^

Apothéose de Voltaire ^

Dimanche, 10 de ce mois, M. le procureur-syndic du département et une députation du corps municipal se sont rendus, savoir : le premier-syndic aux limites du département, et la députation de la municipalité à la barrière de Charenton, pour recevoir le corps de Voltaire-. Un char de forme antique portait

^ L'exhumation de Voltaire avait eu lieu le 9 mai, en présence du clergé, des officiers municipaux et de la garde nationale de Romilly. (E. D.)

- « Le convoi funèbre, dit M. Gustave Desnoiresterres, s'était mis en route et le cortège était allé coucher, le 6, à Provins. La. seconde station fut à Langis, le 7, le 8 à Guignes, le 9 à Briecomte-Robert. Il arrivera le lendemain, à Paris, vers les dix heures du soir. Toutes les municipalités riveraines s'empressaient autour du char, que l'on couvrait de couronnes et de fleurs et (ce qui était mieux et plus inattendu) on lui disait des.

le sarcophage dans lequel était contenu le cercueil. Des branches de laurier et de chêne, entrelacées de roses, de myrtes et de fleurs des champs, entouraient et ombrageaient le char, sur lequel étaient deux inscriptions ; Tune,

Si riiomme est créé libre, il doit se gouverner; l'autre,

Si rhomme a des tyrans, il doit les détrôner*. Plusieurs députations, tant de la garde nationale que des sociétés patriotiques, formaient un cortège nombreux et ont conduit le corps sur les ruines de la Bastille. On avait élevé une plateforme sur l'emplacement qu'occupait la tour dans laquelle Voltaire fut enfermé. Son cercueil, avant d'y être déposé, a été montré à la foule innombrable des spectateurs qui l'environnaient, et les plus vifs applaudissements ont succédé à ce religieux silence. Des bosquets garnis de

messes. Une lettre du département annonçait, le 9, à l'Assemblée nationale, l'approche du corps, pour le dimanche. Le procureur-syndic et les maires allèrent au-devant de l'auteur de la Henriade, le premier aux confins du département, le second aux limites de Paris. Le cortège franchissait les murs à dix heures... Voltaire et la société au XFJII^ siècle. Retour et mort de Voltaire (Paris, Didier, 1876), p. 491-492.

* Ce vers et celui qui précède commencent un discours sur VEnvie, qui est le troisième de ceux que Voltaire a réunis sous le titre de Discours en vers sur l'homme. (E. D.)

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verdure couvraient la surface de la Bastille. Avec les pierres provenant de la démolition de cette forteresse, on avait formé un rocher sur le sommet et autour duquel on voyait divers attributs et allégories. On lisait sur une de ces pierres :

Reçois en ce lieu où t'enchaîna le despotisme,

Les honneurs que te rend la patrie.

La cérémonie de la translation au Panthéon français avait été fixée pour le lundi 1 1 ; mais une pluie survenue pendant une partie de la nuit et de la matinée avait déterminé d'abord de la remettre au lendemain. Cependant, tout étant préparé et la pluie ayant cessé, on n'a pas cru devoir la retarder ; le cortège s'est mis en marche à deux heures après midi.

Voici l'ordre qui était observé : Un détachement de cavalerie, les sapeurs, les tambours, les canonniers et les jeunes élèves de la garde nationale, la députation des collèges, les sociétés patriotiques, avec diverses devises. On a remarqué celle-ci :

Qui meurt pour sa patrie, meurt toujours content.

Députation nombreuse de tous les bataillons de la garde nationale, groupe armé de forts de la halle. Les

portraits en relief de Voltaire, J.-J. Rousseau, Mirabeau et Desilles^ environnaient le buste de Mirabeau, donné par M. Palloy à la commune d'Argenteuil. Ces bustes étaient entourés des camarades de d'Assas et des citoyens de Varennes et de Nancy. Les ouvriers employés à la démolition de la Bastille, ayant à leur tète M. Palloy, portaient des chaînes, des boulets et des cuirasses trouvés lors de la prise de cette forteresse. Sur un brancard était le procès-verbal des électeurs de 178^ et V insurrection parisienne, par M. Dussaulx. Les citoyens du faubourg Saint-Antoine, portant le drapeau de la Bastille, avec un plan de cette forteresse représentée en relief, et ayant au milieu d'eux une citoyenne en habit d'amazone, uniforme de la garde nationale, laquelle a assisté au siège de la Bastille et a concouru à sa prise ; un groupe de citoyens armés de piques, dont une était surmontée du bonnet de la liberté et de cette devise : De ce fer naquit la liberté; le quatre-vingt-troisième modèle de la Bastille, destiné pour le département de Paris, porté

' Jeune officier (i 767-1 790) au royal infanterie qui, lors de la révolte à Nancy des régiments de Mestre de Camp et de Châteauvieux, reçut la mort en se dévouant pour éviter une lutte fratricide entre les rebelles et les troupes de Bouille, envoyées pour réprimer l'insurrection. (E. D.)

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par les anciens gardes-françaises, revêtus de l'habit de ce régiment ; la société des Jacobins (on a paru étonné que cette société n'ait pas été réunie avec les autres); les électeurs de 1789 et de 1790; les centsuisses et les gardes-suisses; dépuration des théâtres précédant la statue de Voltaire, entourée de pyramides chargées de médaillons portant les titres de ses principaux ouvrages. La statue d'or, couronnée de laurier, était portée par des hommes habillés à l'antique. Les académies et les gens de lettres environnaient un coffre d'or renfermant les soixante-dix volumes de ses œuvres, donnés par M. Beaumarchais. Dépuration des sections, jeunes artistes, gardes nationaux et officiers municipaux de divers lieux du département de Paris, corps nombreux de musique vocale et instrumentale; venait ensuite le char portant le sarcophage dans lequel était renfermé le cercueil.

Le haut était surmonté d'un Ht funèbre, sur lequel on voyait le philosophe étendu, et la Renommée lui posant une couronne sur la tète. Le sarcophage était orné de ces inscriptions :

// vengea Calas, La Barre, Sirven et Montbailly. Poète, philosophe, historien, il a fait prendre un grand essor a V esprit humain et nous a prépares a devenir libres.

Le char était traîné par douze chevaux gris-blanc ', attelés sur quatre de front et conduits par des hommes vêtus à la manière antique. Immédiatement après le char venaient la députation de l'Assemblée nationale, le département, la municipalité, la cour de cassation, les juges des tribunaux de Paris, les juges de paix, le bataillon des vétérans ; un corps de cavalerie fermait la marche.

Le cortège a suivi les boulevards depuis l'emplacement de la Bastille, et s'est arrêté vis-à-vis de l'Opéra-. Le buste de Voltaire ornait le frontispice du bâtiment; des festons et des guirlandes de fleurs entouraient des médaillons sur lesquels on lisait : Pandore, le Temple de la gloire, Samsofi. Après que les acteurs eurent couronné la statue et chanté un hymne, on se remit en route et on suivit les boulevards jusqu'à la place Louis XV, le quai de la Conférence, le Pont-RoyaP, le quai Voltaire.

1 Deux de ces chevaux avaient été offerts par la reine Marie- Antoinette. (E. D.)

2 L'ancien théâtre de la porte Saint-Martin. (E. D.)

^ Cette fête avait lieu quinze jours après le retour de Varennes. « Toutes les fenêtres des Tuileries, dit la Ch-onique de Paris, étaient ouvertes et garnies des valets du roi, à l'exception d'une seule, dont la jalousie était fermée, et c'est à travers ce guichet que ce prince et son épouse, glacés sans doute d'épouvante aux

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Devant la maison de M. Charles Villette, dans laquelle est déposé le cœur de Voltaire, on avait planté quatre peupliers très élevés, lesquels étaient réunis par des guirlandes de feuilles de chêne, qui formaient une voûte de verdure, au milieu de laquelle il y avait une couronne de roses que l'on a descendue sur le char au moment de son passage. On lisait sur le devant de cette maison :

Son esprit est partout et son cœur est ici.

M""* Villette a posé cette couronne sur la statue d'or. On voyait couler des yeux de cette aimable dame des larmes qui lui étaient arrachées par les souvenirs que lui rappelait cette cérémonie. On avait élevé devant cette maison un amphithéâtre qui était rempli de jeunes demoiselles vêtues de blanc, une guirlande de roses sur la tête, avec une ceinture bleue et une couronne civique à la main. On chanta devant cette maison, au son d'une musique exécutée en partie par des instruments antiques, des strophes d'une ode

fiers accents de la philosophie, du patriotisme et de la liberté qui retentirent de toute part, ont été les témoins des honneurs rendus à un simple citoyen, honneurs que leur liste civile ne pourra jamais leur procurer. » (Mardi, 12 juillet 1791, No 193, p. 781.) (E. D.)

de MM. Chénier et Gossec ^ M'''^ Villette et la famille Calas ont pris rang. A ce moment, plusieurs autres dames, vêtues de blanc, de ceintures et rubans aux trois couleurs, précédaient le char.

* Ah! ce n'est point des pleurs qu'il est temps de répandre; C'est le jour du triomphe, et non pas des regrets. Que nos chants d'allégresse accompagnent la cendre Du plus illustre des Français !

Jadis par les tyrans cette cendre exilée, Au milieu des sanglots fuyait loin de nos yeux : Mais par un peuple libre aujourd'hui rappelée, Elle vient consacrer ces lieux.

Salut, mortel divin, bienfaiteur de la terre; Nos murs privés de toi, vont te reconquérir; C'est à nous qu'appartient tout ce qui fut Voltaire : Nos murs t'ont vu naître et mourir.

Ton souffle créateur nous fit ce que nous sommes : Reçois le libre encens de la France à genoux; Sois désormais le dieu du temple des grands hommes, Toi qui les as surpassés tous.

Le flambeau vigilant de ta raison sublime Sur des prêtres menteurs éclaira les mortels ; Fléau de ces t}'rans, tu découvris l'abîme

Qu'ils creusaient au pied des autels.

Tes tragiques pinceaux, des demi-dieux du Tibre Ont su ressusciter les antiques vertus ; Et la France a conçu le besoin d'être libre Aux fiers accents des deux Brutus.

Sur cent tons différents, ta lyre enchanteresse, Fidèle à la raison comme à l'humanité.

Aux mensonges brillants inventés par la Grèce, Unit la simple vérité.

On a fait une autre station au-devant du théâtre de la Nation. Les colonnes de cet édifice étaient décorées de guirlandes de fleurs naturelles. Une riche

Citoyens, courez tous au-devant de Voltaire; Il renaît parmi nous, grand, chéri, respecté. Comme à son dernier jour, ne prêchant à la terre Que Dieu seul et la liberté.

Il cherche en vain ces tours, cet enfer du génie, Dont son aspect deux fois fit le temple des arts; La Bastille est tombée avec la tyrannie Qui bâtit ses triples remparts.

Il voit ce Champ-de-Mars, où la liberté sainte De son trône immortel posa les fondements ; Des Français rassemblés dans cette auguste enceinte Il reçoit les seconds serments.

Le Fanatisme impur, cette sanglante idole, Suit le char du triomphe avec des cris affreux ; Tels Emile ou César, aux murs du Capitule Traînaient les rois vaincus par eux.

Moins belle fut jadis sa dernière victoire, Lorsqu'au jeu du théâtre un peuple transporté, A ce vieillard mourant sous le poids de la gloire, Décernait l'immortalité.

La Barre, Jean Calas, venez, plaintives ombres, Innocents condamnés dont il fut le vengeur, Accourez un moment du fond des rives sombres, Joignez-vous au triomphateur.

•Chantez, peuples pasteurs, qui des monts helvétiques Vîtes longtemps planer cet aigle audacieux : Habitans du Jura, que vos accens rustiques Portent sa gloire jusqu'aux cieux.

draperie cachait les entrées; sur le fronton on lisait cette inscription : // fit Irène à quatre-vingt-trois ans. Sur chacune des colonnes était le titre d'une des piè-

Fils d'Albion, chantez, Américains, Bataves, Chantez ; de ht raison célébrez le soutien : Ah ! de tous les mortels qui ne sont point esclaves, Voltaire est le concitoven.

Vous, peuples, qu'en secret lasse la tyrannie, Chantez ; la liberté viendra briser vos fers ; Sa main dresse en nos murs un hôtel au génie : C'est un beau jour pour l'univers.

Dieu des dieux, Roi des rois. Nature, Providence, Etre seul immuable et seul illimité, Créateur incréé, suprême Intelligence, Bonté, Justice, Eternité,

Tu fis la liberté ; l'homme a fait l'esclavage ; Mais souvent dans son siècle un mortel inspiré. Pour les siècles suivans, de ton sublime ouvrage Conserve le dépôt sacré.

Dieu de la liberté, chéris toujours la France, Fertilise nos champs, protège nos remparts ; Accorde-nous la paix, et l'heureuse abondance, Et l'empire immortel des arts.

Donne-nous des vertus, des talents, des lumières, L'amour de nos devoirs, le respect de nos droits, Une liberté pure, et des droits tutélaires.

Et des mœurs dignes de nos lois !

M.-J. Chénier. Hymne sur la translation du corps de Voltaire au Panthéon français, chanté à Paris, le 12 juillet 1791 ; musique de Gossec. Poésies de M.-J. Chénier (Bruxelles, Mélines, 1842), pages 227-230.

ces du théâtre de Voltaire, renfermées dans trentedeux médaillons. On avait placé un de ses bustes devant l'ancien emplacement de la Comédie-Française,

— A la même époque on reprit au Théâtre-Français les Muses rivales ou V Apothéose de Voltaire, pièce dramatique de La Harpe, déjà jouée en 1779. L'auteur avait ajouté à la scène VIII les vers ci-après, lesquels n'ont pas été reproduits dans ses Œuvres choisies, publiées par Petitot (4 vol. in-80, Paris 1806). C'est Apollon qui parle :

.... Pourriez-vous bien le croire?

Le fanatisme encor insulte à sa mémoire. Ce monstre dont sa main renversa les autels, Veut le punir du bien qu'il a fait aux mortels, Lui disputer des morts la demeure dernière. Oui, les tyrans sacrés, qu'il osa mépriser. Se vengent sur sa cendre. Il est trop vrai, Voltaire Leur avait arraché l'empire de la terre ;

On lui défend d'y reposer.

Je vous vois tous frémir de cet indigne outrage,

Nous plaignons un si lâche et si triste esclavage

Rassurez-vous, il doit finir.

Le destin à mes yeux rapproche l'avenir ; L'avenir m'est présent, et déjà se consomme L'ouvrage que longtemps prépara ce grand homme. Vous, enfants du génie, admirez son pouvoir. Voltaire a, le premier, affranchi la pensée. Il instruisit la France, à le lire empressée. La France aux nations a montré leur devoir. Tous les droits sont remis dans un juste équilibre, Le peuple est éclairé, l'homme pense, il est libre. Il rejette ses fers dès qu'il connaît ses droits; Il n'a plus de tyrans dès qu'il connaît des lois.

rue des Fossés-Saint-Germain ; il était couronné par deux génies, et on avait mis au bas cette inscription : A dix-sept ans il fit Œdipe. On exécuta devant le

La France est délivrée, elle peut être juste.

Aux talents bienfaiteurs elle ouvre un temple auguste

Où ces amis du ciel et de l'humanité

Reposent dans la gloire et l'immortalité.

Quel contraste ce jour à nos regards expose !

L'outrage fut honteux : que le retour est beau !

Celui qu'on privait d'un tombeau,

Voltaire obtient l'apothéose :

Sur un char de triomphe il entre dans Paris. Quel appareil pompeux ! quel concours ! la patrie L'appelle et tend les bras à cette ombre chérie. De la Bastille en poudre il foule les débris. Magistrats, citoyens de tous rangs, de tout âge,

La valeur, la beauté, les arts.

En foule autour de lui confondent leur hommage. Voltaire de sa gloire a rempli ces remparts. O Calas ! O Sirven ! Sortez de la poussière : Innocents opprimés qu'il servit constamment. Pour qui sa voix parla devant l'Europe entière,

Jouissez encore un moment.

Vous, serfs du mont Jura, ce jour est votre fête. Il adoucit le joug que vous avez porté : Il voulut le briser : agitez sur sa tête

Le bonnet de la liberté !

Que le Fanatisme rugisse

Que le Despotisme pâlisse !

Que de ces deux fléaux l'univers soulagé Répète un même cri qui partout retentisse : « Le monde est satisfait, le grand homme est vengé ! »

théâtre de la Nation un chœur de l'opéra de SamsoJtK Après cette station, le cortège s'est remis en marche, et est arrivé au Panthéon à dix heures. Le cercueil a été déposé ; mais il sera incessamment transféré dans l'égHse Sainte-Geneviève et sera placé auprès de ceux de Mirabeau et de Descartes.

Cette cérémonie a été une véritable fête nationale. Cet hommage rendu aux talents d'un grand homme, à l'auteur de la Henriade et de Brutiis, a réuni tous les suffrages. On a cependant remarqué quelques émissaires répandus dans la foule et qui critiquaient avec amertume le luxe de ce cortège, mais les raisonnements des gens sensés les ont bientôt réduits au silence-. Partout on voyait des bustes de Voltaire

* Peuple, éveille-toi, romps tes fers, La liberté t'appelle.

Peuple fier, tu naquis pour elle ; Peuple, éveille-toi, romps tes fers.

2 Lors des préparatifs pour l'apothéose, un groupe de deux cents personnes au plus, et pour la plupart ecclésiastiques. Jansénistes et curés, avaient protesté dans une pétition contre ce qu'elles appelaient « le transport de Voltaire ».

« La fidélité de l'histoire nous oblige de dire que les applaudissements qui partaient des beaux hôtels du quai Voltaire étaient un peu moins vifs que ceux du peuple, qui semblait déifier son libérateur. » Chronique de Paris, du mardi 12 juillet 1791, No 193, p. 782.

«Le clergé, résolu à la lutte jusqu'à la dernière heure,

devait se montrer particulièrement implacable contre celui qui

couronnés; on lisait les maximes les plus connues de ses immortels ouvrages. Elles étaient dans la bouche de tout le monde.

Dans toute la longueur de la route que ce superbe cortège a traversée, une foule innombrable de citoyens garnissait les rues, les fenêtres, les toits des

lui avait porté les plus funestes coups. En septembre 1789, Palissot avait sollicité de l'Assemblée qu'elle voulût bien accepter la dédicace de l'édition qu'il préparait des œuvres de Voltaire. Mais un membre du clergé faisait tout aussitôt observer le peu de convenance qu'il y aurait à accepter l'hommage d'oeuvres entachées d'impiétés et d'impuretés. Palissot, il est vrai, s'engageait à faire disparaître tout ce qui était une attaque à la religion et aux moeurs. A la bonne heure, mais encore n'y avait-il pas à délibérer sur ce qui n'était qu'en projet. Cet argument de l'abbé Grégoire était appuyé par l'archevêque de Paris, qui finit, toutefois, par convenir qu'une édition expurgée des œuvres de Voltaire ne pourrait être que profitable. Le rapporteur voulut insister, mais sa voix était étouffée, et il fut décrété non-seulement qu'il n'y avait pas lieu à délibérer, mais qu'aucune dédicace ne serait reçue, a) Palissot sera plus heureux avec la Convention, à laquelle il faisait accepter l'hommage des vingt premiers volumes de son édition. Mais cinq ans s'étaient alors écoulés, et l'ancienne société s'était effondrée entraînant ses défenseurs avec elle. » b) Gustave Desnoiresterres. Voltaire et la société au XVIII^ siècle. Retour et mort de Voltaire (Paris, Didier et Ce, 1876), pages 481-482.

a) Condorcet, Mémoires sur la Rn'ohitiou française (Paris, Pouthieu, 1824), T. II, p. 36. Moniteur universel du 23 au 25 septembre 1789. Séances des jeudi 24 et vendredi 2$ septembre 1789.

h) Ibid., Sextidi, 26 prairial, an II (14 juin 1794). — Le Brun, Œuvres (Paris, Nané, 181 1), T. IV, p. 284. Lettre de Palissot à Lebrun; messidor, an II (25 juin). (Notes de l'auteur).

maisons. Partout le plus grand ordre, aucun accident n'est venu troubler cette fête. Les applaudissements les plus nombreux accueillaient les divers corps qui composaient la marche. On ne peut trop louer le zèle et l'intelligence de ceux qui ont ordonné cette fête. On doit particulièrement des éloges à MM. David et Cellérier. Le premier leur a fourni les dessins du char, qui est un modèle du meilleur goût. Le second s'est distingué par son activité à suivre les travaux de cette fête et par le talent dont il a fait preuve dans l'ingénieuse décoration de l'emplacement de la Bastille.

Le temps, qui avait été très nuageux toute la matinée, a été assez beau tout le temps que le cortège était en marche, et la pluie n'a commencé qu'au moment où il arrivait à Sainte-Geneviève'. Cette fête a attiré à Paris un grand nombre d'étrangers.

Moniteur du. 13 juillet 1791.

* « On doit bien regretter, dit la Clironiquc de Paris, que le jour n'ait pas été aussi beau que Texigeait une pareille fête. Une partie intéressante du cortège y manquait; si le temps eût été serein, il devait y avoir une foule de femmes costumées dans le goût antique, les unes en Muses, les autres en Grâces, etc. » Du mardi 12 juillet 1791, N» 193, p. 782.

«Voici, dit M. Gustave Desnoiresterres, deux mots bien différents qui peignent, on ne peut mieux, l'état des esprits et des cœurs, dans cette foule bigarrée, pour laquelle la surexcitation

est devenue déjà un besoin de toutes les heures. Le catafalque était soutenu par quatre superbes roues de bronze, qui étaient l'objet de ladmiration générale. « Voilà de bien belles roues », dit quelqu'un. — Oui, répondit son voisin, elles écrasent le fanatisme. » Cest le lieu commun de la situation : ce qui suit a un tout autre caractère ; c'est une note harmonieuse et touchante au milieu de ces éclats discordants, de ces voix dissonnantes. Kous avons dit que l'on avait placé sur la façade de la maison de Villette ce vers à effet : « Son esprit est partout, et son cœur est ici. » Des femmes du peuple, qui ne savaient pas que le cœur de Voltaire fût véritablement dans l'hôtel, lisaient sans trop comprendre l'inscription : «Eh! dit l'une d'elles, son cœur c'est M"ie de Villette ». Ce mot est d'une délicatesse, d'un sentiment exquis, et il n'y a pas, comme le fait remarquer la CJnvfîiqtie, à en faire l'éloge. Ce serait le gâter. » Voltaire et la société £111 XVIII^ siècle. Ret.iur et mort de Voltaire (Paris, Didier et C^, 1876), p, 501- (E. D.)

Voltaire à la voirie

...x\u commencement de ce siècle, on menait volontiers les enfants voir ces deux tombes*. On leur disait : C'est ici. Cela faisait une forte vision sur leur esprit. Ils emportaient à jamais dans leur pensée cette apparition de deux sépulcres côte à côte, Tarche surbaissée du caveau, la forme antique de deux monuments revêtus provisoirement de bois peint en marbre, ces deux noms : Rousseau, Voltaire, dans le crépuscule, et le bras portant un flambeau qui sortait du tombeau de Jean-Jacques.

Louis XVIII rentra. La restauration des Stuarts avait arraché du sépulcre Cromwell; la restaura-

* Celles de Voltaire et de J.-J. Rousseau. (E. D.)

SEPULTURE DE VOLTAIRE lôl

tion des Bourbons ne pouvait faire moins pour Voltaire ^

En mai 1814, une nuit, vers deux heures du matin, un fiacre s'arrêta près de la barrière de la Gare,

* Nous croyons devoir placer parallèlement au récit si dramatique de Victor Hugo, un autre récit tout aussi intéressant, des plus circonstanciés, et qui est du bibliophile Jacob (M. Paul Lacroix). « Aussitôt après la rentrée des Bourbons à Paris, au mois d'avril 18 14, les hommes du parti royaliste qui avaient le plus contribué à la restauration se préoccupèrent de la sépulture de Voltaire et regardèrent comme un outrage à la religion la présence du corps de cet excommunié dans une église. Il y eut plusieurs conférences à ce sujet, il y fut décidé qu'on enlèverait sans bruit et sans scandale les restes mortels du philosophe antichrétien, que la Révolution avait déifié. L'autorité avait été sans doute prévenue, et quoiqu'elle n'intervint pas dans cette affaire, on peut croire qu'elle approuva tacitement ce qui se passa sous la responsabilité de quelques personnes pieuses, qu'on ne nous a pas nommées. Nous savons seulement que les deux frères Puvmorin étaient du nombre. Il faut supposer que le curé de Sainte-Geneviève avait des ordres auxquels il dut obéir.

» Une nuit du mois de mai 1814, les ossements de Voltaire et de Rousseau furent extraits des cercueils de plomb où ils avaient été enfermés ; on les réunit dans un sac de toile et on les porta dans un fiacre qui stationnait derrière l'église. Le fiacre s'ébranla lentement, accompagné de cinq ou six personnes, entre autres des deux frères Puymorin. On arriva vers deux heures du matin, par des rues désertes, à la barrière de la Gare, vis-à-vis Bercy. II y avait là un vaste terrain, entouré d'une clôture en planches, lequel avait fait partie de l'ancien périmètre de la Gare qui devait être créée en cet endroit pour servir d'entrepôt au commerce de la Seine, mais qui n'a jamais existé qu'en projet. Ce terrain, appartenant alors à la ville de Paris, n'avait pas

l82 SÉPULTURE DE VOLTAIRE

qui fait face à Bercy, à la porte d'un enclos de planches. Cet enclos entourait un large terrain vague, réservé pour l'entrepôt projeté, et appartenant à la ville de Paris. Le fiacre arrivait du Panthéon, et le

encore reçu d'autre destination : les alentours étaient déjà envahis par des cabarets et des guinguettes.

)) Une ouverture profonde était préparée au milieu de ce terrain vague et abandonné, où d'autres personnages attendaient l'arrivée de l'étrange convoi de Voltaire et de Rousseau; on vida le sac rempli de chaux vive, puis on rejeta la terre pardessus, de manière à combler la fosse sur laquelle piétinèrent en silence les auteurs de cette dernière inhumation de Voltaire. Ils remontèrent ensuite en voiture, satisfaits d'avoir rempli, selon eux, un devoir sacré de royalistes et de chrétiens. « Plût à Dieu, )) disait M. de Puymorin, qu'il eût été possible d'ensevelir à » jamais avec les restes de ces deux philosophes impies etrévo- » lutionnaires, leurs doctrines pernicieuses et leurs détestables )) ouvrages ! » (IJ Intermcdlaire des chercheurs et des curieux, première année (15 février 1864), p. 25, 26. La tombe de Voltaire a-t-elle été violée en 1814? P.-L. Jacob, bibliophile. Voir pour d'autres détails racontés par le même écrivain, même année, 28 août, p. 162, 163.)

« Cette question, dit M. Gustave Desnoiresterres, posée par un érudit dans une publication ouverte à tous les curieux, mais plus particulièrement, on le comprend, à la spéculation littéraire et historique, allait bientôt passionner la publicité tout entière, intéressée à démêler le vrai de l'inexact, dans ce récit que quelquesuns trouvèrent trop complexe et trop romanesque pour ne pas mettre en défiance. Nous ne parlons pas de ceux qui avaient un motif de le discréditer, tel que le petit-fils de l'un des acteurs de cette comédie lugubre. Le baron de Puymorin s'inscrivait en faux, quant à ses ancêtres, par des arguments tirés du caractère et des opinions de son grand-père, homme dévoué sans doute à la

cocher avait eu ordre de prendre par les rues les plus désertes. La clôture de planches s'ouvrit. Quelques hommes descendirent du fiacre et entrèrent dans l'enclos. Deux d'entre eux portaient un sac. Ils étaient

Restauration, mais esprit modéré, tout à fait incapable d'avoir trempé dans une telle aventure. Le Bibliophile avait parlé « de deux frères Puymorin », et M. de Puvmorin de 1814 n'avait pas de frère. C'était là une erreur de détail, qui indiquait au moins chez le narrateur une infidélité de souvenirs, quoique légère, a) Etait-ce suffisant pour faire rejeter la totalité du récit d'un narrateur aussi sérieux que loyal et qui savait la portée de sa révélation ? La curiosité publique était éveillée, elle voulait être satisfaite, elle tenait à être fixée, et les divers organes de l'opinion se mirent en campagne pour trouver le mot de l'étrange énigme. Les renseignements ne tardaient pas à affluer, mais un peu confus, pris à la légère, de nature à dérouter plutôt qu'à éclairer les recherches. On voulut faire croire à un malentendu ou à une mystification ; mais il fallut bien convenir qu'on ne pouvait en demeurer là, devant des affirmations comme celle que nous allons reproduire, et qui paraissait dans le Figaro du 28 février. « On avait parlé, dit M. Dupeutv, l'auteur de l'article, de la » profanation nocturne des cendres de Voltaire, mais la ques- » tion était restée indécise. Maintenant il n'}- a plus à douter : » elles ne sont plus au Panthéon. Le tombeau, pèlerinage quo- » tidien des étrangers, et devant lequel des dévots de Kart et de » l'esprit français s'inclinaient avec émotion, croyant saluer les » reliques du grand homme, ce tombeau est complètement vide; » bien plus, on ne sait ce que sont devenues les reliques. «

» Mais comment était-on si bien instruit, et sur quoi reposaient ces affirmations si précises, si sûres d'elles-mêmes ?

a) « J'ai écrit de souvenir, répond à cela le Bibliophile, la note envoyée à V Intermédiaire, et j'y ai fait entrer, par mégarde, deux frères Puymorin, au lieu de cette simple désignation que j'avais consignée dans nies Mémoires, les deux Puymorin. (Note de l'auteur).

l84 SÉPULTURE DE VOLTAIRE

conduits, à ce qu'affirme la tradition^ par le marquis de Puymaurin, plus tard député à la Chambre introuvable et directeur de la Monnaie, accompagné de son frère, le comte de Puymaurin. D'autres hommes, plu-

M. Dupeuty ajoutait que, lorsque le cœur de l'auteur de la Henriade fut offert à l'Etat, comme revenant légitimement à la Nation, Napoléon III pensa que ce qu'il y avait de plus naturel c'était de le réunir à l'ensemble des dépouilles du poète. Le Panthéon étant rendu au culte, cela ne se pouvait faire sans en référer à l'archevêque de Paris. Mgr Darboy répondit qu'avant de prendre un parti quelconque, il était prudent de vérifier si les cendres de Voltaire étaient encore là, ou si, depuis 1814, il n"y avait plus rien au Panthéon qu'un tombeau vide. L'empereur, étonné, ordonna des fouilles. « Une de ces nuits dernières, » ajoutait M. Dupeuty, on est descendu dans les caveaux du » Panthéon, on a soulevé la pierre qui, selon la croyance popu- )) laire devait recouvrir les cendres de Voltaire, Il n'y a en » EFFET PLUS RIEN. Que sont-ellcs devenues?» a)

» Les violents et les intolérants ne pouvaient admettre que les deux tombeaux de Voltaire et de Rousseau demeurassent à la place que la révolution leur avait assignée dans ce temple trop longtemps profané et rendu, grâce à Dieu, au culte catho-

a) Un autre écrivain, M. Auguste Villemot, disait à ce sujet dans la Naiiori : « Maintenant, il semble que cette affaire n'en peut rester là.. . Le sentiment public demande une réparation . . . C'est donc à l'opinion de se manifester ...» A son tour, VOpiiiiov nalicnale du 22 avril (1864) s'exprimait en ces termes : «Nous pensons aussi qu'il y a quelque chose à faire pour le sentiment public, et que la France de 89, dont les principes forment la base de la Constitution impériale, aurait le droit de se montrer profondément blessée et d'espérer une légitime satisfaction, s'il est vrai que les restes des grands hommes qu'elle plaça sous la garde et la protection de la reconnaissance nationale n'eussent pas été respectés par la Terreur blanche. Ce fut en vertu de deux actes solennels de l'Assemblée constituante que les cendres de Voltaire et de Rousseau reçurent les honneurs du Panthéon. Un décret du 30 mai 1791 les décerna à Voltaire, un second décret du 27 août de la même année les accorda a j.-j. Rousseau. . .» — «Il est regrettable, ont écrit les annotateurs de l'édition du iiiècle des Œuvres complètes de Voltaire, qu'on n'ait pas instruit le public du résultat de cet examen ; comme il est regrettable aussi qu'aujourd'hui encore les deux pauvres sarcophages soient chacun enclos dans une sorte de niche en bois, prison moins humide, mais non moins indigne que les caves obscures de la Restauration. (E. D.)

sieurs en soutane, les attendaient. Ils se dirigèrent vers un trou fait au milieu du champ. Ce trou, au dire d'un des assistants, qui a été depuis garçon de cabaret aux Marronniers à la Râpée, était rond et

lique. Le gouvernement, qui pressentait l'effet que produirait sur l'opinion d'une grande partie de la population une complète expulsion, ne consentit ouvertement qu'à un déplacement, et il fut convenu que les deux cercueils seraient transférés au dessous

de l'escalier du péristyle » (Voltaire et la société an XVIIh

siècle. Retour et mort de Voltaire [Paris, Didier et Ce, 1876], pages 520-522.)

Voici le texte même du procès-verbal de transfèrement :

«L'an 1821, le 29 décembre, dix heures du matin, en exécution de la décision de son excellence Monseigneur le ministre de l'intérieur, en date du 25 de ce mois, à nous transmise par M. le conseiller d'Etat, directeur des travaux de Paris, et relative aux dispositions à faire dans la chapelle souterraine de la nouvelle église de Sainte-Geneviève, où se trouvent déposés provisoirement, depuis plusieurs années, les deux sarcophages de Voltaire et de J.-J. Rousseau; la dite décision portant que M. le maire du douzième arrondissement et le commissaire du quartier Saint-Jaques seront appelés à présider au déplacement de ces deux monuments, qui seront sur-le-champ rétablis dans les deux caveaux d'une salle voûtée qui se trouve à l'extrémité de la principale galerie souterraine, et qu'il sera dressé procès-verbal de cette opération; — Nous, C.-E. Delvincourt, adjoint au maire du douzième arrondissement, doyen de la faculté de droit, membre de la Légion d'honneur, chancelier de l'ordre Saint- Michel, etc., et M. fi.-N. Marrigue, commissaire de pohce, etc., nous nous sommes transportés en la nouvelle église Sainte-Geneviève, où étant, nous avons trouvé le sieur L.-P. Baltard, architecte de la due éghse, et le sieur P. -S. -A. Boucauh, inspecteur des travaux, F. -M. Jay, inspecteur-adjoint, et J. Etienne, gardien des souterrains, lequel nous a conduits de suite dans la

l86 SÉPULTURE DE VOLTAIRE

ressemblait à un puits perdu. Au fond du trou il y avait de la chaux vive. Ces hommes ne disaient pas un mot, et n'avaient pas de lumière. Le blêmissement du jour éclairait. On ouvrit le sac. Il était plein

chapelle souterraine, dont la porte d'entrée se trouve placée en face des bâtiments du collège Henri IV.

» Le dit sieur Baltard nous a présenté deux sarcophages ea menuiserie, que nous avons reconnus pour être ceux de Voltaire et de J.-J. Rousseau, parles emblèmes, bas-reliefs et inscriptions qui les décorent, dont plusieurs sont dégradés par le temps.

)) Ayant invité le chef-ouvrier qui accompagnait le dit sieur Baltard à procéder à l'enterrement du sarcophage de Voltaire, qui était posé du côté du Midi, et ayant sa statue en marbre blanc placée en face dans une niche, il a fait renverser ce sarcophage sur le côté, et on a retiré de dedans une caisse de chêne, longue de i mètre 92 centimètres, large de 56 centimètres, fermée par deux plates-bandes en fer, formant équerre, et rattachant le dessus aux deux côtés, ainsi que par dix-sept fort clous, les extrémités des côtés de caisse assemblés à queue d'aronde.

» Le sieur Etienne, gardien, nous a dit que cette caisse renferme les ossements de Voltaire.

» En conséquence, nous avons reconnu qu'il était impossible, à raison de la dimension, de faire transporter ce sarcophage au travers des galeries souterraines; nous l'avons fait démonter avec soin, et l'avons fait transporter par parties dans la sallevoûtée qui se trouve à l'extrémité de la principale galerie souterraine.

» Là, nous l'avons fait remonter, et poser de suite dans le caveau à gauche pratiqué dans la salle, et avons fait replacer dessus, SANS qu'elle Arr été ouverte, la caisse qui a été reconnue pour contenir les ossements de Voltaire a)

» De tout ce que dessus, nous, etc., avons dressé en triple expédition le présent procès-verbal, que nous avons signé, etc^

a) La suite du procès verbal a trait au sarcophage de J.-J- Rousseau.

SÉPULTURE DE VOLTAIRE iSj

d'ossements. C'étaient, pêle-mêle, les os de Jean- Jacques et de Voltaire, qu'on venait de retirer du Panthéon. On approcha l'oriiîce du sac de l'ouverture du trou et l'on jeta ces os dans cette ombre. Les

)) Fait et clos à Paris, les jour, mois et an que dessus, à troisheures de relevée.

)) Delvixcourt. H.-N. Marrigue.

Baltard. Boucault. Jay.

Etienne. «

Reprenons maintenant le récit, si plein d'intérêt, de M. Gustave Desnoiresterres : « Des bruits de violation des tombeaux, dit-il, avaient circulé, et c'était le cas ou jamais de leur donner le démenti le plus formel, en constatant l'existence et l'état des deux cadavres. Mais on se fût bien gardé de chercher la lumière, et l'on s'en tint à la simple assurance du gardien, qui déclarait que l'une des caisses renfermait les ossements de Voltaire, et l'autre ceux de Rousseau. Et après ces trop sommaires dispositions on faisait replacer, « sans qu'elle ait été ouverte », la caisse qui avait été reconnue (reconnue est admirable) pour contenir les ossements de l'auteur de la Henriade. L'opposition, qui avait l'éveil, jugea l'occasion belle d'intervenir, et Stanislas de Girardin, à propos de la discussion du budget, interpella le ministre à la tribune (2j mars 1822). Après avoir blâmé une ordonnance qui s'attaquait aux cendres de deux grands hommes que la patrie avait déclarés avoir bien mérité d'elle, il se plaignit du silence inqualifiable du ministre à l'égard de rumeurs plus ou moins fondées, mais qui avaient inquiété et alarmé le public. « Je dois, poursuivit-il, comme député de la France, sommer le » ministre de dire enfin ce que ces dépouilles sont devenues; il » en est responsable, non-seulement envers la nation, mais aussi » envers les étrangers, car les hommes de génie ont l'univers

» pour patrie Au nom de la France, au nom des hommes-

» éclairés de tous les pays, je demande au ministère de vouloir

l88 SÉPULTURE DE VOLTAIRE

deux crânes se heurtèrent; une étincelle, point faite pour être vue par ces hommes, s'échangea sans doute de la tête qui avait fait le Dictionnaire philosophique à la tète qui avait fait le Contrat social, et les réconcilia.

» bien nous dire enfin où reposent les cendres de Voltaire et de » Rousseau!.... » A cela le ministre répondait que les deux hommes qui, par des lois successives, avaient été transférés au Panthéon, avaient été déposés dans les caveaux et qu'ils y étaient encore. « C'est bon à savoir», s'écriait M. de Lameth; a) mais le ministre ne disait point si cette assurance était un peu moins illusoire que celle du procès-verbal de la commission, et si, comme elle, il s'en était tenu à l'affirmation du gardien Etienne. Ces paroles ne convainquirent personne, et M. de Montrai écrivait, quatre ans plus tard, ces quelques lignes relatives à l'abbaye de Scellières, dans son Résumé de l'histoire de la Champagne : « C'est là que furent déposés les restes de Voltaire. On les transporta depuis au Panthéon; ils en ont été enlevés avec ceux de Rousseau, pour être jetés où il a paru convenable aux manœuvres employés pour cette profanation, et sans que personne aujourd'hui puisse indiquer peut-être le lieu qui les recèle. » C'était une accusation directe qui devait être relevée. Elle ne le fut pas. Disons pourtant que Tannée suivante, 26 mars 1827, M. de Thury fit établir une double clôture qu'il eut le soin de faire poser en sa présence; ce qui pouvait protéger le cercueil contre les indiscrets mais ne l'empêchait assurément pas d'être vide». Voltaire et la société au XVIII^^^ siècle. Retour et mort de Voltaire [Paris, Didier et Ce, 1876], p. 523-525.

« Les sarcophages restèrent enfouis dans leurs trous jusqu'en 1830. Quand, le 4 septembre de cette année-là, on les sortit de leur prison pour les réinstaller à leur place primitive, ils étaient à moitié pourris, moisis, détruits. On les remit à neuf, mais

a) Moniteur universel, mardi 26 mars 1822. Séance de k Chambre des députés du ^5. (Note de l'auteur.)

Quand cela fut fini, quand on eut secoué le sac,, quand on eut vidé Voltaire et Rousseau dans ce trou, un fossoyeur saisit une pelle, rejeta dans l'ouverture le tas de terre qui était à côté et combla la fosse. Les

aucune vérification de leur contenu ne fut encore faite alors, comme l'atteste le procès-verbal suivant. (Les annotateurs de l'édition du Siècle) :

« L'an 1850, le 4 septembre, à quatre heures de relevée. Nous, D.-L.-V. Raffeneau, commissaire de police de la ville de Paris, quartier Saint-Jaques, etc. En conséquence des instructions en date du 26 août dernier, par lesquelles M. le conseiller d'Etat préfet de police nous charge de nous concerter avec MM. les délégués de M. le directeur des travaux publics de Paris, pour rétablir, conformément aux intentions du ministre de l'intérieur, à la place qu'ils occupaient précédemment dans la nef souterraine du Panthéon, les sarcophages de Voltaire et de Rousseau, qui, en 1821, ont été enlevés et transférés dans les caveaux situés sous le porche de ce monument, nous nous sommes transportés au Panthéon, où ayant trouvé M. Baltard, architecte de ce monument, spécialement délégué à cet effet par M. le directeur des travaux publics, nous sommes descendus, accompagnés du sieur Boucault, inspecteur, dans les galeries souterraines, et y avons vu deux sarcophages, l'un contenant le cercueil de Rousseau, placé à la seconde trouée de la galerie du Nord, et l'autre contenant le cercueil de Voltaire, placé vis-àvis, à la seconde trouée du côté du midi.

» M. Baltard nous ayant dit que, d'après les intentions de M. le directeur des travaux publics, ces deux sarcophages ont été, il y a peu de jours, retirés des caveaux où ils pourrissaient, et transportés au lieu où ils sont actuellement, et qui est celui où ils étaient antérieurement à 1821, nous avons procédé à leur examen et nous avons constaté ce qui suit : (Vient l'examen du cercueil de Rousseau.)

» Le cercueil renfermant les cendres de Voltaire est extérieurement en bois de chêne, parfaitement intact; deux bandes de

autres piétinèrent dessus pour lui ôter son air de terre fraîchement remuée, un des assistants prit pour sa peine le sac comme le bourreau prend la défroque, on sortit de l'enclos, on referma la porte, on

scellés, que M. Boucault déclare y avoir été apposés en 1821, •existent encore, ainsi que les cachets; seulement, la bande placée du côté du midi est légèrement endommagée, mais sans qu'il y ait aucune trace d'eftraction. Le sarcophage, également en bois, est aussi très dégradé, mais beaucoup moins cependant que celui de Rousseau, parce qu'il était déposé dans un caveau au midi, où les infiltrations sont moins abondantes et l'humidité moins permanente. Le couvercle est surmonté d'une boule et d'une Ivre; presque tous les ornements sont brisés et tombent de vétusté.

» On lit encore sur les côtés de ce sarcophage les inscriptions ■ci-après, savoir : 1° Sur le petit côté, vers l'est : Aux nianes de Foliaire. LAssemUée nationale a décrété, le ^0 mai i']<)i, qu'il avait mérité les honneurs dus aux grands hommes. 2° Sur celui de l'ouest : // défendit Calas, Sirven, de La Barre, Monthailly, etc. 30 Sur le grand côté, vers le nord : Poète, historien, philosophe, il agrandit l'esprit humain, et lui apprit qu'il devait être libre. 40 Sur celui du midi : Il combattit les athées et les fanatiques, il inspira la tolérance. Il réclama les droits de l'homme contre la servitude de la féodalité.

» Ensuite du dit examen, nous avons été conduits dans les caveaux où les deux sarcophages avaient été déposés en 1821, €t nous sommes assurés que c'est seulement à leur humidité et au défaut d'air que doit être attribué l'état de dégradation des dits sarcophages.

» A cinq heures un quart, les jour et an que donné, a été clos le présent procès- verbal, etc., et nous avons signé, etc.

» RaFFENEAU. BaLTARD. BoUCAULT. ))

Le gouvernement de juillet ne fut pas plus franc dans cette triste question des dépouilles de Voltaire que le gouvernement de la Restauration.

« La branche cadette, qui inaugurait un régime plus libéral,

remonta en fiacre, et sans se dire une parole, en hâte,

avant que le soleil fût levé, ces hommes s'en allèrent.

Victor Hugo. William Shakespeare (Paris, librairie internationale, 1864), p. 342-344.

■dit M. Gustave Desnoiresterres, n'avait pas les mêmes raisons de 5e faire inaccessible, et il n y avait pas à douter qu'elle ne prêtât tout au moins son concours à l'investigation historique. Beuchot, qui travaillait, dès lors, à sa belle édition de Voltaire, s'adressait en 183 1 au ministre des travaux publics et lui demandait, au nom de l'érudition, au nom de l'histoire et des lettres, l'autorisation de se présenter au Panthéon et d'y faire toutes les recherches qui pourraient conduire à la vérité, « même l'ouverture du cercueil au lieu contenant ses restes», offrant de prendre à sa charge les frais des fouilles indispensables. M. d'Argout lui faisait répondre par son directeur, M. Hély d'Oissel, qui avait assisté aux premiers déplacements en 1821 et, par conséquent, avait été, lui aussi, édifié par l'honnête gardien, qu'il eût à se tranquilliser, que tout s'était passé en bon ordre, avec toute la régularité désirable, comme il s'en convaincrait par le procès-verbal de la translation, dont il envoyait copie. C'était tout ce qu'on pouvait faire pour lui être agréable. « M. le comte d'Argout n'a pas cru devoir consentir à l'ouverture du cercueil ; mais il me charge de vous annoncer qu'il est exposé aux regards du public dans la nef souterraine du Panthéon. >) Il est à croire que M. Beuchot savait cela. Au moins on avait le droit de révoquer en doute une histoire bien vieille, forgée par la mauvaise foi et la passion. L'empereur, en se faisant ouvrir les deux cercueils de Voltaire et de Rousseau, dosait le débat : la violation des sépultures devenait un fait acquis. Qu'avait-on fait des ossements des deux philosophes? A en croire les continuateurs du Dictionnaire Feîîer a) et Michaud,

a) Dictionuaire historique de Fi'iier, continué par Henrion, 8* édition (Paris, 1832), T .1, p. 162.

dans son édition de VAhrcgê chronologique, du président Hénault, a) les restes de Voltaire et de Rousseau auraient été transportés au Père-Lachaise, le 3 janvier 1822. Mais alors M. de Corbière, en déclarant à la Chambre, le 23 mars, trois mois après, que les cercueils renfermaient leurs dépouilles, faisait donc un audacieux mensonge? Oui, il faisait un mensonge; mais MM. Henrion et Michaud en faisaient un autre, pour dépister sans doute toute enquête. Les registres du Père-Lachaise sont restés muets. Ce n'est pas là qu'il faut chercher les sérieuses traces de ceux qui écrivirent VEssai sur Us mœurs et le Contrat social. Mais où pouvaient les transporter des furieux qui n'avaient pas reculé devant la plus lâche, la plus infâme des profanations, si ce n'est à la voirie ? Voltaire aura bien réellement prophétisé la destinée dernière de ses cendres, destinée qu'il essaya de conjurer, au prix souvent de la dignité du caractère : il aura bien positivement été jeté â la voirie, â la honte, il est vrai, d'une époque qui se disait éclairée, charitable, religieuse, et qui ne savait même point pardonner à des tombes. » (Voltaire et la société au XV [11^ siècle. Retour et mort de Voltaire [Paris, Didier et C^, 1876], p. 525-526.)

Après la mort du marquis de Villette (1793), c'est à sa veuve, la Belle et Bonne de Voltaire, qu'échut le cœur de ce grand homme, conservé dans une boîte de vermeil. Le dernier marquis de Villette, h) à défaut de postérité, institua un évêque de France son légataire universel, mais ce n'était là qu'un fidéi-commis; le véritable destinataire était le comte de Chambord (3 juin 1859). Le testament fut attaqué par les héritiers naturels du marquis, MM. de Roissy et de Varicourt, et un jugement de la cour d'Amiens (icr août 1861) en prononça l'annulation. « Les reliques

a) Abrégé chrot7ologlij ne (Paris, 1836), in-8, p. 867. (Note de l'auteur.)

b) Ce dernier marquis de Villette était Voltaire- Villette. Ce prénom de Voltaire lui avait été donné par son père, lors de sa naissance, en novembre 1792. Le patron choisi par Charles Villette, disait le Moniteur, a fait des miracles plus certains et plus utiles à riiumanité que les Dominique, les Thomas-d'Aquin, et d'autres inscrits au Martyrologe (Moniteur universel du mercredi 7 novembre 1792'. (E. D.)

Voltairiennes, dit M. Gustave Desnoiresterres, furent vendues à

l'encan sans plus de façon Mais le cœur du patriarche de

Ferney? C'est un dépôt qu'on se montrait peu jaloux de joindre à l'actif de la succession, et l'on ne trouva rien de mieux (et rien au fait n'était plus convenable) que de le rendre à l'Etat, dont il était la véritable et naturelle propriété. M. Léon Duval, membre de l'ordre des avocats de la cour, fut chargé par MM. de Roissy de prendre les ordres de l'Empereur, qui décida que le cœur de l'auteur de tant de livres serait recueilli d'une manière définitive par notre bibliothèque nationale, où le ministre de l'instruction publique, M. Duru}-, se transportait le i6 décembre 1864, pour le recevoir des mains du célèbre avocat. On constata que le cœur était enfermé dans un récipient en métal doré, sur lequel étaient gravés ces mots : « Le cœur de Voltaire, mort à Paris le XXX mai MDCCLXXVIIL » M. Duruy, en présence de l'administrateur général et des membres du comité consultatif, après avoir accepté ces précieux restes, arrêta qu'ils seraient conservés au département des médailles, jusqu'au moment où l'état d'avancement des travaux permettrait de les installer au premier étage de la rotonde qui se trouve à la jonction des rues de Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs. (Retour et mort de Voltaire.) (E. D.)

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