‹ Voltaire à ParisChapitre 5 sur 7 · ADIEUX A LA VIE · texte numérisé non relu

ADIEUX A LA VIE

A Paris, 1778.

Adieu, je vais dans ce pays

D'où ne revint point feu mon père :

Pour jamais, adieu mes amis,

Qui ne me regretterez guère.

Vous en rirez, mes ennemis,

C'est le requiem ordinaire.

Vous en tâterez quelque jour ;

Et lorsqu'au ténébreux rivages

Vous irez trouver vos ouvrages,

Vous ferez rire à votre tour.

Quand sur la scène de ce monde Chaque homme a joué son rôlet, En partant il est à la ronde Reconduit à coups de sifflet.

Dans leur dernière maladie,

J'ai vu des gens de tous états,

Vieux évèques, vieux magistrats,

Vieux courtisans à l'agonie.

Vainement, en cérémonie,

Avec sa clochette arrivait

L'attirail de la sacristie;

Le curé vainement oignait

Notre vieille àme à sa sortie ;

Le public malin s'en moquait;

La satire un moment parlait

Des ridicules de sa vie,

Puis à jamais on l'oubliait :

Ainsi la farce était finie.

Petits papillons d'un moment.

Invisibles marionnettes.

Qui volez si rapidement,

De Polichinelle au néant,

Dites-moi donc ce que vous êtes!

Au terme où je suis parvenu

Qjuel mortel est le moins à plaindre?

C'est celui qui ne sait rien craindre,

Qui vit et qui meurt inconnu.

Voltaire Poésies mêlées].

Extjarit^ des Mémoires de Bachiumont , T. XII, p. 28, du 23 ^ juin fS?^ : «Entre les différentes épitaphes faites pour M. de / ' Voltalfe, il faut encore distinguer celle-ci, soit à cause de sa concision, de sa justesse et de son impartialité, soit à cause de l'illustre auteur auquel on l'attribue, M. Rousseau, de Genève :

Plus bel esprit que grand génie, Sans loi, sans mœurs et sans vertu, Il est mort comme il a vécu.

Couvert de gloire et d'infamie.

« Quel excès d'ineptie ou quel excès d'impudence d'attribuer

quatre vers aussi faux qu'outrageants contre la mémoire du vieillard illustre que la France venait de perdre, à un vieillard infirme, retiré à la campagne à dix lieues de Paris, accablé de souffrances et touchant lui-même à sa dernière heure ! J.-J. Rousseau, dont les poésies n'offrent pas la plus légère trace de satire, et qui, malgré une inimitié réciproque, a toujours rendu justice au génie de Voltaire ! » — Note de l'éditeur des Mémoires sur Voltaire, par Longchamp et Wagnière, ses secrétaires (Paris, Aimé André, 1826), T. I, p. 501. (E. D.)

Testainent de Voltaire.

Le testament de M. de Voltaire à son ouverture a étonné tout le monde. On comptait y trouver des dispositions qui feraient honneur à son esprit et à son cœur. Rien de tout cela; il est très plat et sent l'homme dur qui ne songe à personne et n'est capable •d'aucune reconnaissance. Ce qui augmente l'indignation, c'est qu'il a deux ans de date et a été fait conséquemment avec toute la maturité de jugement possible. Voici les principaux articles :

A M. Wagnière, son secrétaire, son bras droit, dont il ne pouvait se passer, qu'il appelait son ami, son fidus Achates, 8000 liv. une fois payées; rien à sa femme et à ses enfants.

A son domestique, nommé Lavigne, qui le servait -depuis trente-trois ans, une année de gages seulement.

A la Barbara, sa gouvernante de confiance^ 800 livres payées une fois seulement.

Aux pauvres de Ferney, 300 liv. une fois payées.

Six livres anglais à un M. Durieu. Du reste, rien à qui que ce soit.

A M'"'' Denis, 80,000 liv. de rente et 400,000 liv. d'argent comptant, en ce qu'il la fait sa légataire universelle. 100,000 liv. seulement à l'abbé Mignot, son autre neveu et autant à M. d'Hornoy.

(Mémoires secrets j dits de Bacbatcmont. T. XII, p. 15 et 14 du 12 juin 1778.)

Le testament de M. de Voltaire contient les dispositions dont on parle ici; mais j'observe que le nommé Lavigne servait M"'^ Denis et non M. de Voltaire; qu'au lieu de six volumes anglais à un M. Durieu, il légua tous ses livres anglais à M. Rieu, et il en avait beaucoup. A l'égard du reste, particulièrement de ce qui me concerne et des réflexions que se permet ici le rédacteur des Mémoires de Bachaiimont , je prie le lecteur de voir mes Additions au Commentaire historique et ma Relation.

(Wagnière, Examen des Mémoires de Bachaumonty p. 496 du T. I des Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages.)

L'intention de mon maître était qu'après sa mort

j'eusse vingt mille écus, y compris les huit mille francs portés sur son testament, et de me donner le surplus de la main à la main, en billets à mon ordre sur son banquier, M. Shérer, à Lyon. Il me les remit en mains en 1777; mais je crus, par respect et par crainte de lui laisser apercevoir le moindre doute sur sa bonne volonté à mon égard, que je ne devais pas les garder, et je les lui rendis. Je ne prévoyais point alors que par une fatalité et des circonstances bien étranges, je ne serais pas auprès de lui à sa mort, malgré ses instances, et que dans ses derniers moments il ne pût obtenir que son notaire vînt vers lui, quoiqu'il me le demandât.

Ainsi mon cœur ne doit pas être moins sensible, après la connaissance parfaite que j'ai toujours eue des bonnes intentions de M. de Voltaire pour moi^ et que le public ne pouvait ignorer.

(Additions au Commentaire historique sur les œuvres de l'auteur de la Henriade, par Wagnière, p. 15 du T. I des Mémoires sur Voltaire et ses ouvrages ^ etc.)

M. de Voltaire voulait, par la modicité de la somme énoncée dans son testament, forcer M""^ Denis, sa nièce, dont il supposait l'âme noble et généreuse, d'avoir aussi la gloire de contribuer à mon bien-être;

c'est même ce qu'il lui recommandait expressément dans les instructions qu'il lui donnait dans une feuille séparée, qui accompagnait son testament, et il pouvait d'autant mieux espérer qu'elle y aurait égard, qu'il la laissait son héritière universelle, avec cent ou cent vingt mille livres de rente ' .

(Relation du voyage de M. de Voltaire à Paris, en ij'jS, et de sa mort, p. 167 du T. I des Mémoires sur Voltaire, etc.)

* Elle hérita en outre de six cent mille francs en argent comptant et en billets à ordre, et de la terre de Ferney. M. de Voltaire donnait à ses domestiques une année de leurs gages, et son héritière n'a voulu la payer qu'à un petit nombre ; tous les autres en ont été frustrés. Note de l'auteur .

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Cérémonie junèhre en Yhonneur de Voltaire, célébrée à la loge maçonnique des Neuf-Sœurs, le 28 novembre lyjS.

La cérémonie funèbre dont la loge des Neuf-Sœurs se proposait d'honorer la mémoire du frère Voltaire, en suppléant en quelque sorte à celle que lui avait refusée l'Eglise, a eu lieu hier, jour indiqué...

Après la célébration des mystères, interdite aux profanes, on a fermé la loge et l'on s'est transporté dans une vaste enceinte en forme de temple, où la fête devait se célébrer. Le Vénérable, frère Lalande, les frères Franklin et comte de Strogonoff, ses assistants, ainsi que tous les grands-officiers et frères de la loge, étant entrés pour faire les honneurs de l'assemblée, le grand-maître des cérémonies a introduit les frères visiteurs deux à deux, au nombre de plus de cent cinquante. Un orchestre considérable, dans

une tribune, jouait pendant cette marche celle d'Alceste; il a été exécuté ensuite différents morceaux de Castor et Poîlux, et tout le monde étant en place, le frère-abbé Cordier de Saint-Firmin, agent général de la loge et celui auquel on doit l'imagination de la fête, est venu annoncer que M""*^ Denis et M""^ la marquise de Villette désiraient recevoir la faveur de jouir du spectacle. La permission accordée, ces deux dames sont entrées, l'une conduite parle marquis de Villette, et la seconde par le marquis de Villevieille. Elles n'ont pu qu'être frappées du coup d'œil imposant du local et de l'assemblée, qui était restée décorée de ses différents cordons bleus, rouges, noirs, blancs, jaunes, etc., suivant les grades.

Après avoir passé sous une voûte étroite, on trouvait une salle immense, tendue de noir dans son pourtour et dans son ciel, éclairée seulement par de tristes lampes, avec des cartouches en transparents où l'on lisait des sentences en prose et en vers, toutes tirées des œuvres du frère défunt. Au fond se voyait le cénotaphe.

Les discours d'appareil ont commencé. Le Vénérable a d'abord fait le sien, relatif à ce qui allait se passer; l'orateur de la loge des Neuf-Sœurs, frère Changeux, a parlé après lui un peu plus longuement; frère Coron,

l'orateur de la loge de Thalie, affiliée à celle des Neuf- Sœurs, a débité son compliment de mémoire, et quoique plus court, il a paru le meilleur. Enfin frère La Dixmerie a commencé l'éloge de Voltaire. Il a suivi la méthode de l'Académie française et a lu son cahier, ce qui refroidit beaucoup le panégyriste et l'auditoire. On y a observé quelques traits saillants, mais peu de faits et point d'anecdotes. Frère La Dixmerie s'est étendu trop amplement sur les œuvres de ce grand homme, qu'il a disséquées en détail, et n'a point assez parlé de la personne. Nulle digression vigoureuse, nul écart, nul élan; on voyait que l'auteur, continuellement dans les entraves, ne marchait qu'avec une circonspection timide, qui l'obligeait de faire de la rétixence sa figure favorite. Le seul endroit où il se soit animé et ait mis un peu de chaleur, a été dans son apostrophe aux ennemis fougueux de son héros, où, après avoir dit tout ce qui pouvait les toucher, les attendrir : « Si sa mort enfin ne vous réduit pas au silence, » a-t-il ajouté, « je ne vois plus que la foudre qui puisse, en vous écrasant, vous y forcer. » A l'instant des coups redoublés de tonnerre d'opéra se font entendre; le cénotaphe a disparu; et l'on n'a plus vu dans le fond qu'un grand tableau représentant Vapothéose de Voltaire. On aurait désiré que, par une

heureuse adresse, on eût en même temps fait succéder à la décoration lugubre de la salle une décoration brillante et triomphale.

Frère Roucher a terminé la séance en déclamant un morceau du mois de janvier, de son Poëme des mois. Il faut se rappeler la persécution excitée déjà contre son ouvrage, quoiqu'il ne soit pas encore imprimé ; son zèle contre le fanatisme s'est animé et lui a fait enfanter la tirade en question relative à la mort de Voltaire et au refus de l'enterrer; il a comparé cette injustice avec les honneurs accordés aux cendres d'un prélat hypocrite, d'un ministre concussionnaire. Dans ces deux portraits, il a désigné sensiblement le cardinal de La Roche-Aymon et l'abbé Terrais, morts peu avant, et a fini par annoncer que « toute terre où reposerait la cendre de Voltaire serait une terre sacrée.»

Où repose un grand homme un dieu doit habiter.

Un enthousiasme général a saisi tous les spectateurs transportés; on a crié bis, et il a fallu qu'il recommençât. On ne sait comment le clergé et le gouvernement prendront ce morceau ; on craint qu'il ne mérite à l'auteur l'animadversion de l'un et la vengeance de l'autre.

(Mémoires secrets, dits Mémoires de Bachaumont, T. XII, p. 193, du 29 novembre 1778.)

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Les honneurs du Panthéon sont décernés à Voltaire

A l'ouverture de la séance de l'Assemblée nationale du 8 mai 1791, un secrétaire donna lecture de la lettre ci-après de Charron, officier municipal, adressée au président:

« L'abbaye de Scellières, près Romilly (département de l'Aube), où reposent les cendres de Voltaire, vient d'être vendue. En ma qualité de commissaire chargé par le corps municipal de l'examen de la demande en translation de ses cendres à Paris, on vient de m'adresser une lettre ci-jointe, par laquelle on m'apprend que les amis de la constitution, de Troyes, en réclament la possession ; on y ajoute une délibération prise par le conseil général de la commune de Romilly, par laquelle il est arrêté que les restes de Voltaire seraient partagés.

» Alarmé de ces dispositions, n'ayant pas le temps de demander la convocation du corps municipal, pensant que l'Assemblée nationale voudra payer à la

156 SÉPULTURE DE VOUrAIRE

mémoire de Voltaire le tribut de reconnaissance dont il reste à la nation à s'acquitter, convaincu que la ville de Paris plus qu'aucune autre a le droit de réclamer la possession des cendres de ce grand homme, né et mort dans ses murs, où la patrie reconnaissante vient ■de consacrer un monument pour les grands hommes*, j'ose vous supplier, monsieur le président, de demander provisoirement un décret par lequel il soit ordonné que le corps de Voltaire sera transporté surle-champ dans l'église de Romilly ; autorisant le sieur Favereau, maire du dit lieu, à ce que les restes précieux de ce grand homme soient conservés sains et saufs jusqu'à ce qu'il plaise à l'Assemblée nationale d'en ordonner le transport à Paris.

» J'aurai l'honneur de vous faire observer, monsieur le président, que l'époque du 30 mai, anniversaire de la mort de Voltaire, semble être désignée par toute la France. Ce jour, l'intolérance et le fanatisme exercèrent contre le philosophe de Ferney leurs fureurs, leurs persécutions; que pareil jour soit celui du triomphe de la philosophie, de la raison et de la justice.

» Je suis avec respect, etc.»

* Le 4 avril 1791, l'Assemblée constituante, sur la demande du département de Paris, et à l'occasion de la mort de Mirabeau, décréta que l'église Sainte-Geneviève serait destinée à recevoir la sépulture des grands hommes. Le monument fut appelé Panthéon français, et l'on inscrivit, en lettres de bronze, dans la frise du fronton, l'inscription suivante, qui s'y voit encore : Aux

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