‹ Voltaire avant et pendant la Guerre de Sept AnsChapitre 2 sur 20 · U Alliance autrichienne, chez Calma nn Lévy · texte numérisé non relu

U Alliance autrichienne, chez Calma nn Lévy

(leric, j'avais eu à constater rintervciUioii de Voltaire, soit réclamée par les agents ofTiciels de la France, ministres ou ambassadeurs, soit spontanément offerte par lui-même. On sait, en elï'et, que ce merveilleux esprit, doué d'une infatigable et universelle activité, ne se résignait pas aisément à la consacrer tout entière aux lettres ou à la philosophie. 11 eut toute sa vie la tt'nlation et le goût de se mêler d'affaires publiques et, à tort ou à raison, ne douta jamais de son aptitude à y prendre part. Cette prétention, qui chez un homme de lettres ordinaire aurait singulièrement choqué les habitudes du temps, paraissait justifiée chez Voltaire par ses rapports familiers avec le roi de Prusse et la confiance que semblait placer en lui l'allié incommode et inquiet dont la France avait à tout moment à surveiller et à pénétrer les desseins. Cette amitié royale semblait lui assurer un crédit dont il aimait à faire montre et (pi'à plusieurs reprises, dans Tintérêt de l'État, on lui avait demandé de mettre à profil. Comment dès lors supposer, et comment comprendre qu'il fût resté inactif et indilférent en voyant se préparer une évolution poli-

AVANT ET l'KNDANT LA GUEBHE DE SEl'T ANS. 3

tique qui devail l'aiic de son prolecteur non plus l'ami douteux, mais l'ennemi déclaré de sa patrie, et modifiait ainsi sa situation personnelle autant que celle de tous les Étals de l'Europe? Il n'est pas non plus sans nitérêt de savoir (tout étant curieux à connaître dans l'histoire d'une telle vie) quelle impression il éprouva d'un événement qui le touchait à un point si sensible, et quel jugement il en a porté. L'examen de ce petit problème historique m'a conduit à jeter un coup d'œil d'ensemble sur les relations entretenues par Voltaire avec tous ceux qui dirigèrent la politique française, — roi, ministres, diplomates et, hélas I il faut bien le dire aussi, maîtresse royale, — pendant les années qui précédèrent et suivirent le mémorable changement survenu dans le système des alliances européennes. J'ai dû rapprocher alors des événements déjà connus de la vie du grand écrivain quelques faits nouveaux dus aux pièces inédites que mes recherches d'histoire générale m'avaient fait rencontrer et qui m'ont paru éclaircir des points obscurs ou inaperçus de sa vaste et curieuse correspondance. J'ai été amené ainsi à reconnaîlre que,

VOLTAIUE

pas plus dans cette occasion que dans aucune des circonstances antérieures, il ne renonça au désir de jouer un rôle dans la politique et qu'il ne se fit pas faute d'offrir son concours, soit pour prévenir la défection du roi de Prusse, soit, une fois la rupture consommée, pour en expliquer les causes au public et pour en réparer les plus fâcheuses conséquences. S'il ne fut pas fait usage de sa bonne volonté, dont une politique avisée aurait (comme j'essaierai de le faire voir), plus d'une fois, tiré utilement parti, c'est en raison seulement de la résolution prise par Louis XV, à partir de celte même époque, de ne plus avoir recours à ses services et de l'éloigner même absolument de sa personne. Est-ce par scrupule religieux que Louis XV se refusa ainsi à toute communication avec un philosophe dont les opinions connues blessaient sa foi ? On hésiterait alors à l'en blâmer, bien qu'on pût faire remarquer que Richelieu, et môme le vertueux Père Joseph ne s'étaient pas montrés si difficiles sur le choix des instruments qu'ils employaient à leurs desseins, et que, dans un intérieur royal où régnait madame de Ponipadour, il y eût

peut-L'tre des cas de conscience plus pressants que colui-là à résoudre.

En tout cas, comme je viens de Je rappeler, cette répugnance était de date récenle ; car elle n'avait pas empêché, à deux reprises différentes. Voltaire d être chargé par les ministres de Louis XV de missions confidentielles. La première fois, c'était au lendemain même de l'avènement de Frédéric, quand il avait dû, en raison de ses relations déjà anciennes avec le jeune souverain, lui porter ses premières félicitations. Loin de le détourner de cet acte de déférence, le cardinal de Fleur}' le chargea de présenter ses compliments à l'auteur de V Anti-Machiavel et ses regrets « de ne pouvoir aller lui-même lui rendre hommage », comme jadis la reine de Saba à Salomon. Mais on disait déjà que le nouveau roi employait les premiers jours de sa puissance à préparer des armements dont la destination était inconnue, mystère dont le vieux ministre s'in(|uiétait à

bon droit, et dont, pour le repos de ses derniers jours, il ne devait avoir que trop tôt l'explication par la brusque invasion de la Silésie. Voltaire fut invité à tâcher d'obtenir, par une insinuation discrète, et de rapporter sur ce point quelque lumière.

Trois ans après, Fleury avait cessé de vivre, et la Silésie était prise; mais le conquérant, qu'une diversion faite par l'armée française avait très heureusement servi, avait faussé compagnie à notre alliance pour jouir en paix du fruit qu'il en avait tiré. Il s'agissait de le faire rentrer en lice par l'appât de nouvelles convoitises, et ce fut le moment où Voltaire arriva juste à point à Berlin, feignant de fuir la défaveur de Versailles et de s'exiler volontairement par dépit de l'échec de sa première candidature à l'Académie. Ce masque percé à jour n'avait trompé personne et Frédéric moins que tout autre; des dépèches, qui existent encore dans nos archives, témoignent que, dans des entretiens prolongés entre le poète couronné et celui qu'il aimait à appeler son maître, il fut question de tout autre chose que de l'examen de ses œuvres lyriques et de

la correction de ses rimes. A la vérité, ni dans l'un ni dans l'autre cas, le succès n'avait pleinement répondu ni aux espérances de Voltaire ni à l'attente de ceux qui avaient recours à ses bons offices. D'un échange de compliments et de caresses auquel Frédéric, toujours affectueux mais parfois railleur, s'était prêté de bonne grâce, n'étaient sorties ni une parole ni encore moins une promesse dont son interlocuteur pût se prévaloir. Mais il y a des choses qu'on ne dit pas et qu'on laisse voir : le silence môme est dans certains cas un langage qu'une oreille fine et intelligente sait entendre. Un témoin tel que Voltaire ne pouvait avoir passé quinze jours dans une intimité royale sans y faire provision de renseignements bons à recueillir. N'eùt-il fait qu'en rapporter sur le personnage principal, sur le choix de ses relations (indice à peu près certain de ses tendances), sur les sentiments de son entourage, des notions prises en quelque sorte sur le vif, c'était un portrait tracé au naturel par une main habile, dont la ressemblance n'était pas douteuse et dont des ministres plus experts que ceux de Louis XV auraient utilement tiré parti.

Ce qui prouve d'ailleurs que si on n'avait pas eu beaucoup à se louer, on n'avait pas du moins à se plaindre de la manière dont Voltaire s'était acquitté de ces deux commissions, c'est que ce fut précisément au retour de cette seconde visite à Berlin que commença à pleuvoir sur lui une véritable série de faveurs royales et ministérielles. Il fut successivement nommé historiographe du roi et gentilhomme de la chambre, deux places très bien rentées : on le chargea de célébrer, en prose d'abord, puis en vers, les victoires de Fontenoy et de Lawfeldt et de présider à toutes les fêtes données en l'honneur de ces glorieuses journées. A la vérité, cet essor inattendu de sa fortune était dû à deux influences protectrices de nature assez différente : un lieureux hasard l'avais mis à la fois en relation familière avec madame Lenormand d'Etiolles, avantqu'ellefùt devenue la marquise de Pompadour, et avec le marquis d'Argenson, avant que, de la retraite où il se livrait à de silencieuses rêveries, il eût été appelé au ministère des affaires étrangères. Ni la maîtresse royale ni le ministre, j)romus presque le même jour

à leurs fonctions officielles, n'oublièrent leur ancien ami. Distraire Louis XV et ne pas laisser l'ennui approcher de la personne royale, c'était la grande afl'aire de madame de Pompadour. Qui mieux que Voltaire pouvait lui rendre ce service? Elle lui conféra le département des plaisirs royaux. D'Argenson, de son côté, esprit généreux mais chimérique, déjà animé du souffle philosophique qui commençait à naître, désirait en faire passer l'inspiration dans des documents diplomatiques de sa façon, l'espèce d'écrits, peut-être, qui s'y prête le moins. C'était une bonne fortune que de pouvoir faire servir Voltaire à ce genre d'office. Aussi fut-il chargé de rédiger plus d'une pièce importante, principalement celles qui étaient destinées à la publicité, et c'était le cas assez fréquemment avec d'Argenson qui, à la difl'érence et même au scandale des politiques du temps, aimait à expliquer ses actes pour les faire juger par l'opinion. Ce fut ainsi que le ministre philosophe emprunta la plume de Voltaire pour rédiger une allocution adressée aux États-Généraux de Hollande, afin de les engager à rester fidèles aux sentiments répu-

blicains et les détourner de retourner à la forme monarchique du stathoudérat.

De la même main fut aussi une proclamation emportée par le duc de Richelieu, commandant une escadre, pour opérer un débarquement en Angleterre, et destinée à rassurer les Anglais qui auraient pu croire leurs libertés menacées par la restauration des Stuarts. D'Argenson poussa même la confiance jusqu'à présenter à la signature du roi luimême une lettre confidentielle adressée à la tsarine Elisabeth, dont il conserva avec soin la minute préparée par cet illustre secrétaire. On y pouvait lire cette maxime touchante qu'on aurait pu croire empruntée au Télémaque, mais peut-être peu faite pour être goûtée par une princesse encore à moitié sauvage : « La véritable gloire des rois, c'est la félicité de leurs sujets. » Enorgueilli, on pourrait même dire un peu enivré par de si hautes confidences, Voltaire alla jusqu'à offrir à d'Argenson, au lendemain de Fontenoy, de mettre à profit une ancienne relation (|u'il s'était découverte avec le secrétaire du duc de Cumberland, pour aboi'der persoimellement le général vaincu et entamer

ainsi par lui une négociation avec l'Angleterre.

Le malheur, c'est qu'introduit ainsi à Versailles dans la maturité de son âge et dans la plénitude de sa renommée, sur ce terrain si nouveau pour lui et, comme toutes les cours du monde, semé de pièges et d'embûches, il ne se montra pas à son avantage. Ce n'est pas qu'on pût lui reprocher rien qui ressemblât à la gaucherie et à l'embarras d'un nouveau venu. On trouvait, au contraire, qu'il y était trop à l'aise et trop pressé de prendre au sens propre le brevet de gentilhomme dont madame de Pompadour l'avait gratifié.

La nature de supériorité dont il avait et laissait voir la conscience était mal appréciée dans ce milieu factice. Cette grâce facile, abondante en répliques heureuses et en traits ingénieux, qui faisait l'agrément de sa conversation, était aussi ce qui lui donnait un air de familiarité ; un peu de réserve eût mieux plu, comme attestant un plus juste sentiment de l'honneur dû à une telle compagnie. Ce vague déplaisir, ce fut le roi surtout qui le ressentit. Non que Voltaire, dans les rares occasions où il approcha de la personne royale,

eût jamais manqué aux règles de déférence profonde et même un peu humble qui étaient imposées par l'étiquette : non qu'il eût jamais oublié que le premier devoir de l'historiographe d'un roi est de faire son panégyrique; ce n'est pas non plus que, comme dit Condorcet, les louanges d'un homme de génie ne touchent que les rois qui aiment la gloire, mais c'est plutôt que l'art de plaire s'apprend comme tout autre et que le génie naturel lui-même ne supplée pas en ce genre à l'éducation. C'est le métier de courtisan essayé de bonne heure qui enseigne à donner même à l'adulation le ton juste et la mesure qu'il est parfois dangereux de dépasseï*. Parmi les nombreux défauts qu'on peut reprocher à Louis XV, on n'a jamais compté le manque d'esprit et de goût. Il était doué d'un sens assez fin pour soupçonner, sous les éloges exagérés de A'^oltaire, une pointe légère d'ironie.

D'ailleurs, la liberté de la louange suppose toujours plus ou moins celle du blilme, et le plus sûr pour se faire agréer d'un maître qui sent sa faiblesse est de paraître trop ébloui pour avoir le sang- froid de le juger. C'est ce

sentiment, sans doute, qui se peignit sur le visage de Louis XV, dans une petite scène de cour qui est restée assez fameuse pour que tous les biographes de Voltaire, même les plus bienveillants, en aient fait mention. On venait de représenter à Versailles le Temple de la Gloire, intermède l^^'ique dont les vers étaient de Voltaire et la musique de Rameau, et où Trajan apparaissait couroimé de lauriers et donnant la paix au monde après ses triomphes. La pièce finie, Voltaire s'approcha de la loge royale, s'atlendant à recevoir des compliments ; comme ils tardaient à venir, il dit, à assez haute voix pour être entendu, au duc de Richelieu, qui était à quelques pas du roi : « Trajan est-il content? » Louis se retourna, les sourcils froncés, et le regarda fixement sans lui dire un mot.

11 ne fallait pas beaucoup d'incidents de ce genre pour que Voltaire, qui entendait à demi-mot, s'aperçût que le vent ne souillait plus en sa faveur dans les régions supérieures de Versailles et qu'il aurait peine à s'y acclimater. Mais il avait pris goût à l'atmosphère des cours et il lui en coûtait de s'en passer.

I t VOLTAIHE

Or il y avait justement à la même heure, en France même, une autre cour d'allure plus simple et même quelque peu bourp;eoise.

C'était celle que tenait, tantôt à Lunéville, tantôt à Nancy, le vieux roi Stanislas, le père de Marie Leczinska, à qui on avait donné, sa vie durant, la Lorraine à gouverner pour le consoler d'être descendu du trône de Pologne, en le chargeant de préparer ses sujets à faire après lui, par leur annexion à la France, le sacrifice des derniers restes de leur indépendance. Le bon prince menait sa cour comme son peuple d'une main paternelle.

« Point d'étiquette, disait-il, je ne veux pas môme qu'on soit obligé de me faire la révérence. » Voltaire fut amené à Lunéville par son amie, madame du Chàlelct, qui ne lui permettait pas de se séparer d'elle, et que sa naissance comme celle de son mari appelaient à figurer dans les réunions de la haute noblesse lorraine. Il ne pouvait manquer d'être reçu à bras ouverts. Le roi y mit d'autant plus d'empressement qu'il aimait lui-même à charmer ses loisirs par quelques essais littéraires et (pi il fui lavi de les soumettre à

l'arbitre du goût par excellence. Le métier de censeur officiel n'est pas toujours commode, surtout avec les auteurs qui portent couronne et qui ont la peau sensible tout comme les plus simples de leurs confrères, et Voltaire en devait faire plus tard l'épreuve à Berlin; mais celuici était d'humeur bénigne et prêt à prendre toutes les critiques en bonne part. Il faut pourtant qu'il y ait toujours quelque piège caché sous les confidences princières ; car celle-là, qui avait l'air inoffensif, ne fut pas non plus sans inconvénient. Parmi les écrits soumis par Stanislas au jugement de Voltaire, il y en avait un qui portait le titre ambitieux de Philosophe chrétien. Voltaire assure qu'il ne fit qu'en effacer quelques fautes de français : il est probable qu'il ne se gêna pas pour y insérer quelques traits de ce déisme large et vague, étranger à toute rigueur dogmatique, qui fut la profession de toute sa vie. Le roi, qui n'y entendait pas malice, envoya le manuscrit, ainsi rectifié et mis au net, à la reine, sa fille, convaincu qu'elle serait heureuse de voir que, malgré quelques distractions séniles un peu trop vives dont elle s'affligeait, il gardait le

cœur assez dévot pour composer un ouvrage

de piété. Mais la princesse, mise en défiance,

communiqua le texte à son confesseur qui

n'eut pas de peine à y relever deux ou trois

hérésies notoires. « Je reconnais la main de

Voltaire, dit-elle, c'est lui qui rend mon père

athée sans le savoir. » Et elle ajoutait que

l'exemple donné par l'intimité publique de

Voltaire et de madame du Châlelet était

mauvais à mettre sous les yeux du vieux

prince qui ne se montrait que trop sensible

aux appas de la belle marquise de Boufflers.

Il y eut aussi en cours au môme moment une

épître de Voltaire à madame de Pompadour,

qui blessa assez justement la reine et plus

encore Mesdames ses filles. Le poète, s'a-

dressant à la fois à Louis XV et à la maîtresse,

leur disait :

Soyez lous deux sans ennemis El gardez tous deux vos conquêtes.

L'assimilation des victoires de Fontenoy et de Lawfeldt aux succès faciles que madame de Pompadour avait remportés sur la vertu du roi parut choquer, il faut bien le dire, le goût au moins autant que la convenance.

AVANT ET PENDANT I.A GllEHRE DE SEPT ANS. 17

On sait quelle fut l'aventure tragi-comique qui mit fin au séjour de Lunéville. Ce fut la mort soudaine de madame du Cliâtelet, enlevée par une couche malheureuse à la suite d'une grossesse tardive. La douleur de Voltaire, bien que sincère et touchante, prêtait à rire par certains côtés aux témoins indifférents; et Frédéric, en apprenant l'événement, ne se gêna pas pour le qualifier en termes cyniques que je ne me charge pas de reproduire. Mais il n'en exprimait pas moins vivement ses condoléances à l'ami affligé et saisissait l'occasion pour le presser de venir se consoler auprès de lui. Comme il devenait libre du lien qui l'avait longtemps retenu, rien ne devait plus, disait le roi, l'empêcher de fixer sa demeure d'une manière durable à Berlin.

La proposition, déjà faite à plusieurs reprises, ne pouvait déplaire à Voltaire, qui aimait à passer de roi en roi. Seulement il avait en poche plusieurs pièces toutes prêtes à être mises sur la scène. C'étaient des compositions un peu hàlives, comme toutes ses œuvres tragiques, mais animées, brillantes, dans le goût du jour, et dont il avait recueilli, dans des

lectures privées, des applaudissements qui n'étaient pas uniquement de complaisance. ]1 lui tardait de faire confirmer ce jugement par le public parisien.

Il y tenait d'autant plus que c'était une dernière revanche à prendre sur son ancien rival Crébillon, dont, en son absence, une cabale qui lui était hostile avait tenté de ressusciter la réputation. On avait fait un succès factice à deux détestables pièces, Electre et Catilina, où on ne trouvait en réalité aucune trace de la veine de talent, d'ailleurs assez pauvre, qui avait fait la réputation de l'auteur de lihadaîimti'. Toute aflaire cessante. Voltaire tenait à mettre ù néant, une fois pour toutes, cette concurrence qui n'avait jamais été bien redoutable ; et pour faire mieux éclater sa supériorité, il avait fait choix des mêmes sujets que le vieux poète, en changeant seulement les titres par la substitution tVOrcslc à Elvrtra et de Rome sauvée à Catilina.

C'était un assez mauvais calcul: cet acharnement à provoquer tiii duel dramatique parut, non sans raison, (Vuw goût douteux. La Comédie- Française se soucia médiocrement

d'en devenir le champ clos. Oreste^ joué sans élan, même par mademoiselle Clairon, n'eul que neuf représentations, et Home sauvée dut être ajournée. 11 fallut se borner à en donner la représentation sur des théâtres de société, devant un auditoire choisi de dames et d'admirateurs. Mais ce qui fut peut-être aussi sensible à l'auteur, c^est que la cour pensa comme le public. Crébillon était censeur royal et, à ce titre, il était en relation avec des hommes d'une situation élevée qui l'appréciaient. Sa vieillesse était pleine de dignité; madame de Pompadour avait pour lui un attachement de longue date ; elle s'était compromise, en assistant à la première représentation de Calilina, dont elle avait fait au roi lui-même un grand éloge. Le mot d'ordre donné à Versailles fut donc de dire qu' Oreste était un essai manqué, et que Home sauvée^ qu'on ne connaissait pas encore, n'aurait guère meilleure chance. Le roi goûtait fort la tragédie (ÏAlzire ; aussi la donnait-on souvent sur le, théâtre des cabinets royaux, et madame de Pompadour y prenait le rôle de l'héroïne américaine. Un soir que celte représentation venait

iO VOLTAIRE

d'avoir lieu, Louis XV dit assez liaut pour être entendu: «Croirait-on que l'auteur d'une telle pièce est le même que celui qui vient de faire VOi'esle ? » C'est le duc de Luynes qui rapporte ce propos dans son Journal, où les événements littéraires tiennent généralement peu de place, et il ajoute qu'on faisait circuler ces deux méchants vers :

Voltaire a cru venger Sophocle et Cicéron, Il n'a vengé que Crébillon.

La comparaison entre les mauvais bruits qui lui venaient de Versailles et les instances passionnées qui lui arrivaient de Berlin décida enfin Voltaire à prendre un parti, et il lit savoir à Frédéric (|u'il était prêt à se rendre auprès de lui. Mais quelques arrangements préliminaires étaient nécessaires. Le voyage de Fi'ance en Prusse, dans les conditions de largeur et d'aisance dont Voltaire, accoutumé à bien vivre, ne croyait pas pouvoir se passer, représentait une dépense assez considérable. Riche comme on le connaissait, surtout en Allemagne (car il avait j>lacé ses fonds à gros

intérêts entre les mains de plusieurs petits princes besogneux), il sentait bien qu'il aurait mauvaise grâce à demander au prince qui lui ofi'raitdéjà une très large hospitalité, de prendre encore cette charge à son compte : aussi il imagina un détour assez singulier pour rengager indirectement à lui venir en aide. Il ofirit d'emprunter la somme qui lui était nécessaire à un banquier de Paris, qui avait des correspondants à Berlin et à qui le roi ferait dire qu'il le verrait avec plaisir faire cette avance. L'insinuation était assez claire; Voltaire y donna la forme la plus gracieuse, mais ne mit aucun art à la déguiser.

« Il ne faut pas tromper son héros. Sire, lui écrivait-il le 8 mai 1750. Vous verrez. Sire, un malingre mélancolique à qui Votre Majesté fera beaucoup de plaisir et qui ne vous en fera guère : mon imagination jouira de la vôtre. Je suis réellement dans un triste état, mais enfin vous savez que j'aime cent fois mieux mourir auprès de vous que vivre ailleurs. Il y a encore une difïiculté : je vais parler, non pas au roi, mais à l'homme qui entre dans les

^2-1 VOLTAIIIE

détails des misères humaines. Je suis riche et même très riche pour un homme de lettres. J'ai, ce qu'on appelle à Paris, monté une maison, où je vis en philosophe avec ma famille et mes amis. Voilà ma situation et, malgré cela, il m'est impossible actuellement de faire aucune dépense extraordinaire : premièrement, parce qu'il en a beaucoup coûté pour établir mon ménage ; en second Heu, parce que les affaires de madame du Ghâtelet, mêlées avec ma fortune, m'ont coûté encore davantage. Mettez, je vous en prie, selon votre coutume philosophique, la majesté à part, et souffrez que je vous dise que je ne veux pas vous être à charge. Je ne puis ni avoir un bon carrosse de voyage, ni partir avec les secours nécessaires à un malade, ni pourvoir à mon ménage pendant mon absence à moins de quatre mille écus d'Allemagne. Si Mettra, qui a des marchands correspondants à Berlin, veut me les avancer, je lui l'erjii une obligation et le rembourserai sur la partie de mon bien la i)lus claire qu'on liquide actuellement. Cela peut être ridicule à pro[)oser, mais je puis assurer Votre Majesté (pic cet arrangement ne me gênera point.

AVANT ET PENDANT LA G i: E R R E DE SEPT ANS. 2:3

Vous n'aurez, Sire, qu'à dire un mot au correspondant de Mettra ou de quelque autre banquier résidant à Paris : cela sera fait à la réception de la lettre, et quatre jours après je partirai. Mon corps aurait bien à souffrir ; mon âme la ferait bien aller, et celle àme, qui est à vous, serait heureuse. Je vous ai parlé naïvement et je supplie le philosophe de dire au monarque qu'il ne se fâche pas. En un mot, je suis prêt, si vous daij<nez m'aimer. Je quille tout, je pars et je voudrais passer ma vie à vos pieds * »

Frédéric comprit, et je dois dire que ce calcul d'une mesquine économie ne lui causa aucune surprise : il savait d'avance que l'hôte dont il pressait la venue avec force et compliments en vers et en prose (mais dont il avait déjà, au })oint de vue moral, la plus pauvre opinion) ('Lait décidé à mettre son amitié au plus haut [trix possible.

L'année i)récédente, c'était un petit chiffon noir, autrement dit le ruban de son ordre,

1. Voltaire à Frédéric, 9 mai 1750 (Curresjjondiuicc générale).

que Voltaire réclamait comme une décoration qui lui était nécessaire pour que sa présence à Berlin parût motivée par la convenance d'aller en témoigner sa reconnaissance. La demande avait paru déplacée, sans doute parce que tous les statuts des ordres allemands exigeaient des preuves de naissance dont Voltaire aurait eu peine à justifier et dont la dispense aurait fait du bruit. Frédéric avait donc fait la sourde oreille. Cette fois, comme il ne s'agissait que d'un peu d'argent à débourser, — bien que lui aussi lut économe et regardât de près à la dépense, — il se montrait volontiers plus accommodant, et il offrit tout de suite de tirer sur un banquier de Paris une lettre de change dont Voltaire pourrait toucher le montant, sans qu'il fût question de remboursement. Mais il ne put Vempèclier de faire sentir ce qu'il pensait du procédé par un persiflage versiûé :

Pour une brillante beauté, lui disait-il,

Oui (enlait son désir lubrique .Iiipilcr avec dignité

AVANT ET PENDANT LA G U E R 11 E DE SEPT ANS. :2o

Sut faire l'amant magnifique, L'or plut et son pouvoir magique, De celte amante trop pu(li(iue, Fléchit l'austère cruauté...

Ah ! si dans sa gloire immortelle, Ce dieu si galant s'attendrit Sur les appas d'une mortelle Stupide, sans talent, mais belle, Qu aurait-il fait pour votre esprit ?

Pour moi qui n"ai pas l'honneur d'être L'image de ce dieu puissant,

Je veux imiter celte pluie Que sur Danac son galant Répandit très abondamment ; Car, de votre puissant génie, Je me suis déclaré l'amant.

Et il ajoutait, pour que personne ne pût s'y méprendre : « Vous êtes comme Horace, vous aimez à mêler de l'utile à l'agréable. Pour moi, je crois qu'on ne saurait assez payer le plaisir ! Je compte avoir fait un très bon marché avec le sieur Mettra : je payerai le mark d'esprit à proportion que le change hausse K »

1. Frédéric ù Voltaire, 25 mai ITjù (Correspondance générale).

iG VOI.TAlHt;

Vollaire était décide à prendre l'argent et la [tlaisaiiterie ('t;alement en bonne part.

Votre lies \icille Danaé,

lui répondit-il,

Va quitter son petit ménage Pour le beau séjoiif étoile.

Dont elle est indigue à son âge, L"or par Jupiter envoyé N'est pas l'objet de son envie.

Elle aime d'un cieur dévoué Son Jupiter et non sa pluie*.

Une fois les frais faits, Frédéric voulait en avoir pour son argent, mais il se méfiait toujours de quelque exigence ou de quelque caprice nouveau qui aurait pu retarder indelininient le départ. Pour y couper court, il imagina une malice qui, s'il n'eût pas su à qui il avait alïaire, aurait pu, au contraire, tout compromettre, et (jiii ('lait ettectivement de mauvais présage pour l(3s relations futures du prince et du poète. 11 avait ivçii, à Berlin, sur la recommandation de Voltaire lui-même, un petit

f.Vulluiirà l'iédérie, 0 juin \làQ (lUid.).

auteur de poésies médiocres nommé Baculard d'Arnaud, qu'il charf^eait, moyennant une rétribution, d'entretenir une correspondance pour le tenir au courant des nouvelles littéraires de Paris. Puis il avait pris assez de goût pour ce jeune homme qui était, à ce qu'il paraît, de bonne mine et de façons agréables. D'Arnaud en remerciements lui avait adressé une épître louangeuse qui avait été accueillie avec bienveillance. Mais qui aurait pu croire qu'en échange de cet hommage banal, ce débutant, auquel jusque-là personne n'avait fait attention, recevrait de la main royale elle-même une réponse en vers aussi et sur un ton enthousiaste où il se verrait traité d'émulé et bientôt de successeur de Voltaire ?

Déjà...

disait le roi

L'Apollon do la France S'achemine à sa décadence, Venez briller à voire tour, Élevez- vous s'il baisse encore.

Ainsi le couchant d'un beau jour Promet une plus belle aurore.

Frédéric complaît bien que d'Arnaud, enivré de ce témoignage inattendu, ne garderait pas la pièce pour lui, lui ferait prendre le chemin de Paris et qu'elle passerait ainsi sous les yeux de Voltaire.

Effectivement, elle lui fut apportée tout de suite par des amis officieux qui, ne désirant pas le voir partir, pensaient peut-être que le dépit qu'il éprouverait le ferait renoncer à une visite dont le début était si peu gracieux. L'effet que Frédéric avait prévu l'ut précisément le contraire. Voltaire était au lit, occupé à travailler avant de se lever, suivant son habitude, quand on lui apporla à la fois l'épître d'Arnaud et la réponse royale.

« Voyons donc ces deux chefs-d'œuvre » , dit-il d'un air d'indifférence et en faisant d'avance une moue dédaigneuse: mais quand il arriva aux deux derniers vers, sautant à bas du lit et se démenant en chemise à traveis la chambre : — Ali! dit-il, Voltaire est à son couchant et Baculard à son aurore! et c'est lui qui écrit des sottises comme celle-là I Qu'il se môle donc de régner! J'irai et je lui a|i[ir('U(lrai à se connaître en hommes. »

Et, dus ce moment, le jour du départ fut fixé. Il s'écoula pourtant encore assez de temps pour que ce moment d'irritation se calmât, et Voltaire sentit à la réflexion que, du moment où il partait, arriver pour faire une scène de colère, ce serait se donner pour un sot personnage. Tout se borna donc à une épltre plaintive oîi il reprochait affectueusement au roi de lï'gratigner d'une main pendant qu'il le caressait de l'autre, et où, en convenant qu'à plus de cinquante-cinq ans il était possible que le poids de Tàge se fît déjà sentir, il terminait par ces vers charmants :

Bienlôt nos beaux jours sont passés, L'esprit s éteint, le temps l'accable.

Les sens languissent émoussés Comme des convives lassés Qui sortent tristement de table.

Mais le cœur est inépuisable.

Et c'est vous qui le remplissez,

La lettre était datée de Compiègne, où, disail-il, je ne suis que pour demander au plus grand roi du Midi la permission d'aller me mettre aux pieds du plus grand roi du Nord \

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