Voltaire à Frédéric
Car ce n'était pas assez, en effet, de l'invitation de Frédéric, il fallait encore la permission de Louis XV. Outre qu'une fois admis à la cour, on ne pouvait guère s'éloigner du maître sans le prévenir, la condition était encore bien plus nécessaire à remplir pour un homme honoré du titre de gentilhomme ordinaire et du poste d'historiographe. Il semble que Louis XV, ayant moins de goût que jamais pour la société de Voltaire, ne devait pas éprouver grand'peine à s'en passer. Mais s'il l'avait cédé facilement aune cour aussi insignifiante que celle de Lunéville il n'en était pas de même de celle de Berlin qui lui causait, à assez juste litre, beaucoup plus d'ombrage. Là résidait déjà autour d'un confrère couronné dont la bienveillance lui était justement suspecte un groupe de Français savants et lettrés dont il voyait avec déplaisir s'accioître le nombre et l'éclat. Il trouvait déjà déplacé que Frédéric se permît de protéger et de pensionner des écrivains français : c'était lui disputer le patronage que tous ses prédécesseurs, depuis François I*"" jusqu'à iiOuis XIV, avaient toujours considéré comme une des attributions
de la ro3'^auté. Puis il savait bien qu'on n'allait pas à Berlin pour dire et entendre dire du bien de lui : car c'était de là que partait sur son compte, comme sur ses ministres et sa maîtresse, tout un feu roulant de propos railleurs, de brocards et de quolibets dont Frédéric ne se refusait jamais le plaisir et qui circulaient dans toute l'Europe. De plus on comblait ces beaux esprits de telles prévenances à Berlin, qu'une fois revenus à Paris, leurs prétentions n'avaient plus de bornes et il n'y avait plus manière de les contenter, — « Que veut donc Voltaire ? disait Louis XV. Je l'ai aussi bien traité que Louis XIV a traité Bacine et Boileau, je lui ai donné, comme Louis XIV à Racine, une charge de gentilhomme ordinaire et des pensions : ce n'est pas ma faute s'il fait des sottises et s'il a la prétention d'être chambellan, d'avoir une croix et de souper avec un roi : ce n'est pas la mode en France, et comme il y a un peu plus de beaux esprits et un peu plus de grands seigneurs qu'en Prusse, il faudrait une bien grande table pour les réunir tous. » Et il les compta sur ses doigts. Maupertuis, Fontenelle,
La Molhe, Voltaire, Piron, Destouches, Montesquieu, le cardinal de Polignac
— Votre Majesté oublie, dit un de ceux qui l'écoutaient, d'Alembert et Clérault.
— Et Crébillon, dit un autre.
— Pourquoi pas Crébillon fils, dit un troisième, il doit être plus aimable que son père. Enfin il }• a encore l'abbé Prévost et d'Olivet,
— Eh bien, dit le roi, tout ce monde depuis vingt-cinq ans aurait dîné avec moi'. »
Ainsi préparé, l'accueil réservé à Voltaire n'était pas douteux. Le roi lui laissant à peine le temps d'achever sa demande, lui répondit sèchement qu'il pourrait aller où il voudrait et lui tourna le dos.
Il n'}' eut que madame de Pompadour qui, bien que très gênée par la malveillance royale, qu'elle n'osait braver, prît pitié de sa peine et s'approchant de lui, pour trouver quelque chose à lui dire, le chargea de ses compliments pour le roi de Prusse, si loutelois elle osait prendre celte liberté.
C'est un déplaisir du iiiciue genre que le
1. Smivciiirs de madame du Ilausscij, femme de duimbre de madame de Pumpudour.
AVANT ET PENDANT l.A (, U E R II E DE SEPT ANS. JJ
voyageur, avant de se mettre en route, alla chercher au ministère des affaires étrangères. Ce poste était occupé, et assez mal rempli, par un ancien ami et une créature du marquis d'Argenson, M. de Puisieulx, qui l'avait remplacé après avoir aidé sous main à sa disgrâce. Malgré ce souvenir, Voltaire, qui l'avait connu chez son protecteur, crut devoir se présenter à lui et lui demanda s'il n'aurait pas de commissions pour Berlin : « Absolument aucune », lui répondit le ministre, tout en l'engageant seulement à Tentrelenir au besoin des nouvelles courantes de société ou de littérature dont, depuis que tout ce ([ui touchait à Frédéric était à la mode, on causait volontiers à Paris. Combien les temps étaient changés, depuis les jours où le cardinal de Fleury d'abord, et madame de Châteauroux ensuite, l'avaient chargé d une mission secrète, et où il partait les poches pleines d'argent payé d'avance sur ses simples reçus par le banquier du trésor, M. de Montmartel !
Entre ces congés donnés de si mauvaise grâce et l'accueil chaleureux qui l'attendait en Prusse, Voltaire aurait toujours trouvé
lii différence assez t^rande. Mais le hasard fit que le contraste fui de nature à lui causer un véritable éblouissement. Potsdam, séjour d'ordinaire assez sévère ressemblant plus à une caserne qu'à un palais et où on ne voyait guère que des parades militaires, et Berlin, dont l'aspect n'était pas beaucoup plus souriant, s'étaient mis à ce moment (out en fêle. C'était pour faire honneur à la visite de la spirituelle margrave de Bayreuth, celle des sœurs de Frédéric avec qui Voltaire était resté en correspondance habituelle sur un pied de véritable coquetterie. Pendant plusieurs jours il ne fut question que de brillantes réunionsde plaisir. Il y eut entre autres sur la grande place de Berlin un magnifique carrousel que Voltaire décrivait lui-même à son ami, le comte d'Argental, dans un véritable transport d'enthousiasme : « (Quatre quadrilles. Carthaginoises, Persanes, Grecques et Romaines, conduites par qualrc [)riiH'es qui y mettent l'émulation de la magniliceucc;, le tout à la clarté de vingt mille lampions qui changent la nuit vn jour, des prix disliibués par une belle princesse, une foule d'étrangers (jui
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accourent à ce spectacle, tout cela n'est-il pas le temps brillant de Louis XIV qui renaît sur les bords de la Sprée? » Mais ce dont il ne l)arle pas et ce qui le touchait plus encore que tout cet éclat, c'est (jue sa présence, connue de la foule de spectateurs, avait été l'objet des témoignages les [)lus flatteurs de la curiosité populaire. « Peu de temps avant l'arrivée du roi, dit un témoin oculaire, il s'éleva tout d'un coup parmi les spectateurs un murmure d'admiration, et j'entendis répéter autour de moi : « Voltaire I Voltaire! « Je le vis, en effet, au milieu d'une troupe de seigneurs qui traversaient à pied l'arène, pour se rendre dans une des loges de la cour. Sa contenance était modeste, mais la joie se peignait dans ses regards ' . »
Si tout le monde avait les yeux fixés sur lui, ceux qui l'approchaient de plus près, princes, seigneurs, généraux, courtisans, faisaient cercle et étaient tout oreilles pour l'entendre. On voulait recueillir et on se redisait les moindres traits de cette conversation renom-