‹ Voltaire avant et pendant la Guerre de Sept AnsChapitre 20 sur 20 · Voltaire à d'Argental, 20, 27 septembre · texte numérisé non relu

Voltaire à d'Argental, 20, 27 septembre

Effectivement l'épître connue et approuvée partit et parut. Naturellement, on comptait sur un mot de remerciement, les jours se passèrent, et ce témoignage n'arriva pas. Voltaire ne comprit rien à ce silence, dont, après plusieurs mois d'attente, il fallut finir par prendre son parti. On dit qu'il ne put jamais deviner à quelle cause était dû ce refroidissement d'humeur inattendu. Ce sont les commérages que la femme de chambre de madame de Pompadour, madame du Hausset, a intitulé ses Souvenirs, qui nous la font connaître. Dans ce chef-d'œuvre dont le moindre mot devait avoir été pesé, une phrase pourtant avait échappé, dont le sens pouvait être équivoque ; c'était celle-ci : « Si quelque censeur pouvait désapprouver l'hommage que je vous dois, ce ne pourrait être qu'un cœur né ingrat ; je vous dois beaucoup, madame, et je dois le dire. »

« Que signifient ces phrases, disait une lettre anonyme que madame de Pompadour reçut et lut avec stupeur, si ce n'est que Voltaire sent qu'on doit trouver extraordinaire qu'il dédie son ouvrage à une femme que le

public juge peu estimable, et que le sentiment de la reconnaissance doit lui servir d'excuse? Pourquoi supposer que cet hommage trouvera des censeurs?... Ce n'est donc point un hommage, c'est une insulte, et vous en jugerez comme le public si vous le lisez avec attention. »

Le trait allait bien à son adresse, et il était décoché avec cette perfidie qui est propre aux intrigues de la cour. « Madame, dit madame du Ilausset, en fut atterrée. M. de Marigny, son frère, M. Collin, son intendant, M. Quesnay, (son médecin), trouvèrent que l'anonj-me était très méchant, qu'il blessait Madame, et voulait nuire à Voltaire, mais qu'au fond il avait raison. » On jugea donc qu'il valait mieux s'abstenir d'une approbation publique dont on pourrait rire et enterrer le compliment avec la malice dans l'oubli et dans le silence.

La leçon, cette fois, était-elle complète et f a l-elle comprise? Voltaire allait-il enfin renoncer à lourner ses regards constamment attachés vers les régions de la faveur et du pouvoir dont l'accès lui était interdit? En tout cas, qu'il ait |)ris ou non ce parti de résignation,

ce détachement involontaire a rendu à sa renommée et à sa mémoire un service que ne prévoyaient pas ceux qui l'y condamnaient.

Qu'eût-il gagné, en vérité, à être mêlé de sa personne, avec son activité fébrile et une ambition toujours en éveil, à toutes les misères des dernières années de Louis XV, à passer ainsi avec la fortune de Choiseul à d'Aiguillon et de Pompadour à Du Barry ? L'éloignement, au contraire, prêtait à sa retraite une attitude de dignité et d'indépendance; affranchie des égards que lui aurait imposés la crainte de la disgrâce, sa parole a pu attaquer tous les pouvoirs humains et divins avec une hardiesse sans péril. En face de Versailles qui lui était fermé, il a pu se créer à lui-même, à Ferney, une royauté d'un genre nouveau, à laquelle n'a manqué rien de ce qui fait le prestige d'une cour, ni les hommages ni surtout les adulations. Le jour allait venir où ce serait à qui, parmi les souverains d'Europe, se disputerait quelques lignes de sa main et où nul voyageur, même issu de sang royal, ne voudrait visiter la France sans aller faire auprès de lui un pèlerinage philosophique. Puis, quand les

portes de Paris lui furent enfin ouvertes, ce fut pour y revenir en triomphe et mourir dans une ivresse d'orgueil. Le pouvoir arbitraire trompe assez souvent les espérances de ceux qui Texercent, mais l'histoire n'offre pas, je crois, d'exemple d'une proscription plus maladroite et qui ait plus directement tourné contre son but.

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