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Voltaire à d'Argenlal (pour voua seul). Novembre

AVANT ET PENDANT LA GUERRE DE SEPT ANS, 2o7

vie. « M. de Choiseul, dit-il, m'écrivit plusieurs lettres ostensibles, tellement conçues que le roi de Prusse put se hasarder à faire quelques ouvertures de paix sans que l'Autriche pût prendre ombrage du ministère de France, et Frédéric m'en écrivit de pareilles dans lesquelles il ne risquait pas de déplaire à la cour de Londres. » Les choses allèrent même assez loin (toujours suivant lui) pour qu'il reçût du roi de Prusse une véritable proposition de traité de paix conçue, à la vérité, il en convient, dans des termes assez peu acceptables.

On vient de voir le genre de confiance que méritent les assertions de Voltaire, et avec quel art il sait transformer un fond de vérité pour grossir l'importance qu'il se prête. Il est donc permis de penser que le petit manège dont il parle, s'il eût bien lieu, entre le roi de Prusse et le ministre de France, dans les conditions qu'il rapporte, fut moins sérieux et de nature à tirer moins à conséquence qu'il ne le fait croire.

D'abord, des lettres ostensibles à lui adressées par Choiseul pour être communiquées à Frédéric, aucune ne nous est parvenue, et si

elles avaient eu le caractère vraiment diplomatique qu'il crut y reconnaître, il serait singulier qu'il les ait laissé disparaître K

Quant aux réponses de Frédéric, on en voit bien la trace dans la correspondance de la duchesse de Saxe-Gobourg-Gotha, qui paraît avoir pris, cette fois, le rôle de porte-parole laissé vacant par la mort de la margrave de Bayreuth ; mais, pour éviter les surprises, tout y est mentionné dans un langage de convention, et sous des noms supposés, ce qui rend impossibles la connaissance et surtout l'appréciation des propositions transmises. Quelquefois, à la vérité, Frédéric se décide à parler lui-même; mais c'est alors en vers qu'il s'exprime, et la forme poétique qu'il donne à sa pensée semble choisie à dessein pour déguiser, sous une emphase apparente, une pointe de raillerie.

1. Le seul témoignage autlicnlique qu'on ait d'une participation Yrritable du {iu(; de Ciioiscul aux efforts faits par Voltaire auprès do FrédériL-, est une lettre intitulée : Ob'iervdtions de M. de Cliauvelin l'ambassadeur sur une lettre de M. de Voltaire au roi de Prusse, écrite par ordre du ministère, 175U. (Correspondance générale.)

Cliauvelin, tout en approuvant la lettre, y fait d'imporiantes inodilieatiuns qui y substituent en réalité un autre texte.

Peut-on prendre au sérieux, en effet, des dithyrambes de cette espèce :

Malgré tous les écrits dont vous êtes le père, tJn laurier manque encor sur le front de Voltaire. Avec l'Europe, je croirais, Si, par une habile manœuvre, Ses soins nous ramènent la paix, Que ce sera son vrai cliei-d'œuvre.

« Voilà ce que je pense avec toute l'Europe. Virgile a fait d'aussi beaux vers que vous, mais il n'a jamais fait la paix. Ce sera un avantage que vous aurez sur tous vos confrères, si vous réussissez ' . »

Où était la malice propre à Voltaire s'il ne reconnaissait pas à ce langage que ces airs de pacificateur prêtaient à rire?

Enfin, en supposant môme que cet échange de paroles ait été plus sérieux qu'il n'y a lieu de le croire, si réellement, comme Voltaire le dit, les idées de Paris n'étaient pas connues à Vienne, ni à Londres celles de Berlin, il n'y avait rien de fait ni même rien à faire par ce

1. Frédéric à Voltaire, 24 février 1760. (Correspondance générale.)

procédé. Des deux parts, les liens des alliances étaient trop serrés pour qu'une seule des parties intéressées eût la liberté de les dénoncer ou la force de les rompre. La paix n'était pas possible à la France tant que Marie-Thérèse n'avait pas renoncé à sa vengeance, ni à la Prusse tant que l'Angleterre n'avait pas pleinement satisfait ses convoitises par la soumission complète de nos colonies des deux Indes. Aussi n'y a-t-il pas lieu d'être surpris qu'après s'être prêté quelque temps à un jeu qui, au fond de l'âme, devait lui sembler puéril, Frédéric ait tout d'un coup jeté brusquement les cartes. Le début de la campagne de 17G0, qui commençait mal pour lui, ne lui permettait plus de passer son temps en plaisanteries, « C'est maintenant, s'écrie-t-il , que je dois déployer toutes les ressources de la politique et de l'art militaire. Les filous qui me font la guerre m'ont appris des exemples que je vais suivre au pied de la lettre. Je ne poserai les armes qu'après avoir fait trois campagnes; nous ne signerons la paix que le roi d'Angleterre à Paris et moi à Vienne. Mandez cela à votre petit duc, et |)Our vous, Monsieur le

Comte (ajouta-t-il faisant une allusion railleuse au nouveau titre acquis par Voltaire à Tournex et dont il avait eu l'iniprudence de se vanter), je vous recommande à la Vierge immaculée et à Monsieur son fds^ »

Congédié de la sorte, Vollaire, de son côté, perdit patience, et il écrivit à d'Argental que, comme il n'y avait décidément rien à faire avec Luc, à aucun prix il ne fallait plus traiter avec lui, mais frapper un dernier coup pour l'écraser : « Vous ne pouvez manquer à vos engagements, disait-il dans une sorte de prosopopée adressée par cette voie indirecte à Choiseul lui-même, et vous ne gagneriez rien à cette honte... Ayez seulement de bonnes troupes, de bons généraux, et vous n'aurez rien à craindre. Si Luc est perdu, vous devenez l'arbitre de l'Empire, et tous les princes sont à vos pieds. L'avantage que M. le duc de Broglie vient de remporter présage les plus grands succès 2. Tout peut finir dans une

1. Frédéric à Voltaire, l^ mai 1760. (Correspondance générale.) — Je supprime ici un affreux blasphème que je n'ai pas le courage de reproduire.

2. Les victoires de Corbach et de Bergen, gagnées le 17 juin et le 15 juillet 1760 par le duc, plus tard maréchal de Broglie.

campagne Je vous en prie, dites à M. le duc de Choiseul qu'il ne doit faire la paix qu'après une Ccimpagne triomphante ^ » Et ainsi tourna court, sur une note belliqueuse inattendue, le dernier effort fait par Voltaire pour donner la paix à l'Europe et pénétrer dans les secrets d'État. C'est une issue un peu ridicule qu'il n'a pas trouvé bon d'ajouter à ses Souvenirs.

A partir de ce moment et jusqu'à la fin de la guerre, la correspondance avec Frédéric cessa à peu près complètement ; elle ne fut reprise avec quelque activité qu'après la paix ; la politique ayant alors fait silence, ils purent s'entendre complètement sur l'attaque à faire en commun à ce que l'un et l'autre appelaient Vinfdme : la religion et l'Église. L'orgueil, la vanité, l'ambition, les avaient constamment séparés ; l'irréligion les réconcilia.

Voltaire n'en restait pas moins très reconnaissant envers le duc de Choiseul de la confiance, au moins apparente, qui lui avait été témoignée, et, à partir de ce moment, il ne parle plus sans effusion de la belle cime et du

1. VolUlire à d'Argental, le 19 juin 1760. (Correspondance générale.)

grand esprit de ce ministre. Puis, derrière Choiseul, il apercevait aussi madame de Pompadour, qui avait fait la fortune de cet homme d'État et qui n'était assurément pas étrangère à la bienveillance dont il venait de recevoir la preuve. Elle aussi s'était intéressée avec bonne grâce à la constitution seigneuriale de la terre de Ferney, et il chercha quelque moyen à la fois de lui témoigner sa gratitude et d'attester publiquement qu'il était rentré dans sa faveur. « Je ne veux point mourir, écrivait-il, sans avoir envoyé une ode à madame de Pompadour. Je veux la chanter fièrement, hardiment, sans faveur. Elle est belle, elle est bienfaisante, c'est un sujet d'ode excellent. » Réflexion faite cependant, il trouva que l'inspiration lyrique ne convenait peut-être pas tout à fait à la nature du sujet, et à l'ode il substitua un témoignage de son état d'âme qui, en causant moins de surprise, pourrait avoir à peu près autant d'éclat. Sa pièce de Tancrède, dernier fruit de sa veine tragique, venait d'être représentée à Paris avec un succès qui faisait fureur. La trace de l'âge était bien déjà sensible dans l'extrême faiblesse de la versification, mais

rien ne résistait à l'émotion entraînante des situations vraiment pathétiques, et mademoiselle Clairon, dans Aménaïde, tournait toutes les têtes. Voltaire pensa que ce serait une attention délicate que d'associer madame de Pompadour à la popularité d'une œuvre qu'on portait aux nues. Il sollicita l'honneur de lui en offrir la dédicace.

La permission obtenue, il s'adonna à la mettre à profit avec un soin tout particulier. Cette épître dédicatoire, mise en tête de la tragédie de Tancrhde, est encore aujourd'hui intéressante à lire : c'est une véritable œuvre d'art. Rien n'est oublié de ce qui peut flatter, aux points les plus sensibles, la vanité de madame de Pompadour. Elle y est représentée comme la protectrice éclairée des arts et des lettres. « Il la remercie du bien qu'elle a fait à un grand nombre de gens de lettres, de grands artistes, d'hommes de mérite de plus d'un genre. Elle s'est acquis aussi le suffrage de tous ceux qui savent penser. » C'est à son goût que le grand auteur tragique fait appel pour la faire juge des innovations qu'il a introduites dans les traditions de ses prédéces-

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seurs. Enfin, ce n'est pas seulement à madame de Pompadour, c'est au duc de Choiseul (à qui la pièce devait certainement être communiquée) qu'il s'adresse, quand il arrive par une transition insensible à rappeler et à traiter de fausse ou du moins exagérée l'opinion, assez générale alors, qui peignait en noir l'état et la fortune de la France. « Je ne suis pas, dit-il, de l'avis de ceux qui, au sortir des spectacles, dans des soupers délicieux, dans le sein du luxe et des plaisirs, disent gaiement que tout est perdu. Je suis assez près d'une ville de province, aussi peuplée que Rome moderne, et beaucoup plus opulente, qui entretient plus de quarante mille ouvriers et qui vient de construire en même temps le plus bel hôpital du royaume et le plus beau théâtre. De bonne foi, tout cela existerait-il si nos campagnes ne produisaient que des ronces?» On ne voit pas trop, dans cet écrit si habilement composé, ce qui aurait pu offenser des protecteurs auxquels il voulait plaire : ce n'étaient assurément pas les dernières lignes : les gouvernants , en général , aiment assez qu'on leur dise que tout va bien et que les censeurs et les pessimistes ont tort. Voltaire

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paraît pourtant avoir pensé (je no sais pourquoi) que par le seul fait qu'il s'écartait des banalités ordinaires, il faisait un acte de courage et d'indépendance qui le recommandait à l'admiration de ses amis. « Vous connaissez, écrivait-il à d'Argental, ce que sont mes dédicaces. Elles sont un peu hardies, un peu philosophiques, je tâche de les rendre instructives. Si on les veut de cette espèce, je suis prêt ; sinon, point de dédicace. » Et en envoyant le morceau achevé : « Comment trouvez-vous , dit-il encore, s'il vous plaît, ma petite épître pompadourienne ? Ne suis-je pas un grand politique, et cette politique n'est-elle pas très désinvolte'^ Ne suis-je pas bien fier? Est-ce là une triste d'Ovide? Ai-je l'air d'un exilé? Ai-je la bassesse de demander des grâces ?» Et comme on essayait cependant de lui donner quelque inquiétude sur l'accueil qui lui serait fait: « Il faudrait, disait-il, que madame de Pompadour, fût une grande poule mouillée pour craindre ma fière dédicace, mais elle n'est pas poule mouillée, ni moi non plus K »

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