Voltaire, créancier du Würtemberg
Avant de publier le présent volume, M. Frédéric Rossel avait déjà fait cet été, à la Société d'histoire de la Suisse romande, une communication relative aux finances de Voltaire.
On s'occupe beaucoup en ce moment de Voltaire capitaliste. Tout récemment, M. Fernand Caussy étudiait dans la Revue de Paris son rare génie de propriétaire foncier. Il s'agit cette fois de ses aptitudes au prêt hypothécaire. M. Rossel a retrouvé, dans des papiers de famille, toute une correspondance concernant les relations du créancier philosophe avec un de ses plus illustres débiteurs, le duc Charles-Eugène de Wurtemberg. M. Rossel est de Montbéliard, où Charles-Eugène était suzerain. Au cours de ses longs démêlés avec son ducal client, Voltaire dut se mettre plus d'une fois en instance devant les autorités du comté. Le dossier complet de cette comédie financière ne pouvait être qu'à Montbéliard ; M. Rossel a eu le mérite de le découvrir. Il nous donne ici la série complète des lettres et des pièces comptables. Nous obtenons ainsi d'intéressantes précisions. .M. Rossel a vérifié consciencieusement la comptabilité de Voltaire ; elle lui fait honneur. Il avança à Charles-Eugène plus de 620.000 livres.
Le duc mit vingt-cinq ans à s'acquitter, ce qui permit à
Voltaire de toucher 1.360.000 francs de rentes viagères. Ces chiffres ne manquent point d'éloquence.
Tout non voltairiste accueillera avec sympathie une communication aussi scrupuleusement documentée. Sur le fond même de l'affaire les curieux de la vie privée de Voltaire sont renseignés depuis longtemps, mais l'évaluation exacte des sommes prêtées par le patriarche au duc de Wurtemberg, comte de Montbéliard, a son intérêt. Le capitaliste de Ferney n'a jamais fait mystère de ses rapports d'argent avec Charles-Eugène. L'idée de choisir ce duc comme débiteur lui vint, pendant son séjour à Berlin, au moment où il sentit que Frédéric et lui allaient bientôt cesser de s'aimer.
Que disent les Mémoires, rédigés par Voltaire, vers 1759, au sujet de son séjour en Prusse ? « La Mettrie qui disait au roi tout ce qui lui venait dans la tète, lui dit qu'on était bien jaloux de ma faveur et de ma fortune. Laissez faire, lui dit le roi, on presse l'orange, et on la jette quand on a avalé le jus. La Mettrie ne manqua pas de me rendre ce bel apophtegme, digne de Denys de Syracuse. Je résolus dès lors de mettre en sûreté les pelures de l'orange. J'avois environ 300.000 livres à placer. Je me gardai bien de mettre ce fonds dans les Etals de mon Alcine. Je le plaçai avantageusement sur les terres que le duc de Wurtemberg possède en France. » De Potsdam, Voltaire écrit à Mme Denis : « Je remets entre les main- de M. le duc de Wurtemberg les fonds que j'avais fait venir à Berlin ; il nous entera une rente viagère sur nos deux tètes... Cet emploi de mon bien est d'autant meilleur que le payement est assigné sur les domaines que le duc de Wurtemberg a
on France. Nous avons des souverainetés hypothéquées ; et nous ne serons point payés avec un car tel eut notre bon plaisir... L'affaire est sûre, les paroles sont données ; paroles de princes, il est vrai ; mais ils les tiennent dans les petites occasions ; et puis nous aurons un beau et bon contrat. Les princes ont de l'honneur ; ils ne trompent que les souverains, quand il s'agit du peuple ou de ces respectables et héroïques friponneries d'ambition devant lesquelles l'honneur n'est qu'un conte de vieille. »
Cet optimisme éprouva quelques déboires. Leduc Charles-Eugène était le type du roitelet germain affolé de mégalomanie louisquatorzienne. Il aimait les dames et les bâtiments. Il voulait faire de ses palais de Stuttgart et de Louisbourg des Versailles souabes Sa « chapelle » était somptueuse. L'opéra et le ballet lui coûtaient par an 150.000 florins. 11 avait une académie des beaux-arts, une armée de 15.000 hommes richement habillés, et 800 chevaux dans ses écuries. Les Etats lui firent des remontrances ; il les jugea irrespectueuses. Un de ses ministres, le comte Montmartin, d'origine française, eut une idée, française déjà : établir l'impôt sur le revenu. Un professeur de droit, pour s'être avisé de critiquer cette réforme, fut condamné à cinq années de forteresse. Charles-Eugène arriva ainsi au chiffre de 28 millions de dettes. Là s'arrêtèrent ses dissipations. Il finit par autoriser les Etats à consentir l'impôt et il épousa sa maîtresse pour donner aux W'urlcmbergeois le spectacle d'une vieillesse édifiante.
Ce Souabe, francisé jusqu'à la manie, amateur de spectacles et galantin, n'était pas pour déplaire à Voltaire historien. Il plut moins à Voltaire créancier. Les rentrées se faisaient péniblement. Le seigneur de Ferney écrivait à
l'avocat Dupont : Il faut que je vous avoue, mon cher ami que j'ai soixante et quatorze ans ; que j'ai donné tout mon bien à M. le duc de Wurtemberg qui ne me paye point. 11 me doit une année entière. M. le duc devrait savoir qu'il faut payer ses dettes avant de donner des fêtes. » Il fit opérer des saisies en Alsace et en Franche-Comté. Pour intimider Charles-Eugène, il s'adressa à son vieil ennemi intime, Frédéric II. « Je ne sais plus, sire, où j'irai mourir. M. le duc de Wurtemberg régnant me doit quelque argent qui aurait servi à me procurer une sépulture honnête ; il ne me paye point. Sérieusement parlant, je suis un petit Job ratatiné sur mon fumier de Suisse. » Le petit Job jouissait alors de 177.000 livres de rentes. Frédéric était renseigné sur la misère de son ancien chambellan ; néanmoins, il consentit à intervenir : « J'ai écrit dans le Wurtemberg pour vous donner assistance pour une dette qui m'est connue. Je crois cependant vous devoir avertir que je ne suis pas trop bien en cour chez Son Altesse Sérénissime et, de plus, que ladite Altesse a une forte fluxion sur les oreilles, chaque fois que ses créanciers le haranguent. » Charles-Eugène avait été pourtant, dans sa jeunesse, l'hôte el l'élève de Frédéric. Le « Salomon du Nord » avait même écrit son Miroir des princes pour l'édification de cetétudiant en souveraineté. A la cour de Prusse, le jeune duc s'était entendu expliquer les droits des peuples et les devoirs des rois. Mais le maître et le disciple ne se souvenaient plus de Marc-Aurèle qu'après boire.
Et le duc de Wurtemberg mettait toujours à servir les rentes viagères de Voltaire la moins stoïcienne des nonchalances. Frédéric II, l'honnête courtier, consolait de son mieux le philosophe de Ferney : « Je vous envoie ci-joint
copie de l;i réponse que j'ai reçue de M. le duc de Wurtemberg. Ce prince qui tend au sublime veut imiter en tout les grandes puissances ; et comme la France, l'Angleterre, la Hollande et l'Autriche sont surchargées de dettes, il veut ranger son duché dans la même catégorie. Et s'il arrive que quelqu'une de ces puissances fasse banqueroute, je ne garantirais pas que piqué d'honneur il n'en fil aillant. J'avais bien prévu que Son Altesse Sérénissime serait récalcitrante sur le fait des remboursements, et je vous assure de plus que ce soi-disant pupille n'a jamais écoute nies avis, ni suivi mes conseils. »
Les documents retrouvés par M. Rosse! prouvent que, tout compte fait, Voltaire finit par avoir raison du prince mauvais payeur. Il n'eut donc pas besoin des exhortations sublimes que lui prodiguait le froid railleur de Sans-Souci: « Que ces misères ne troublent point la sérénité de vos jours. Tranquille, du palais des sages, vous pouvez contempler de cette élévation les défauts et les faiblesses du genre humain. »
Frédéric, lui aussi remboursait Voltaire ; à défaut de prêts hypotécaires, il était avec le philosophe en compte d'ironies. Il tenait à acquitter cette vieille dette.
Novembre 1908.