‹ VoltaireChapitre 103 sur 113 · SA PROFESSION DE FOI · texte numérisé non relu

SA PROFESSION DE FOI

avait une tout autre idée que ce dernier de ce qu'un liomme doit à ses convictions et à sa dignité. Quelques jours auparavant, il l'avait prié de lui dire expressément quelle était réellement sa pensée dans ces circonstances sérieuses. Voltaire s'était fait donner ce qu'il fallait pour écrire et avait tracé ces mots, qu'on peut lire encore aujourd'hui à la Bibliothèque nationale :

« Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis, et en détestant la superstition.

« 28 février 1778.

« Signé : Voltaire. »

C'étaient d'ailleurs certainement, en exceptant seulement ce qui a trait au pardon des ennemis, à quoi il ne faut pas trop avoir confiance, les réels sentiments de Voltaire, avec lesquels la profession de foi donnée à l'abbé n'a rien à voir; et il n'est rien de plus absurde que la prétention du clergé donnant cette déclaration comme une preuve que Voltaire abandonna ses opinions dans sa dernière maladie. Ceux qui ajoutent foi à cette idée s'appuient sur ce fait, qu'il n'est pas rare de voir ceux qui se sont le plus répandus en railleries sur la religion, ramper au pied de la croix à leurs derniers moments. Mais Voltaire n'avait pas seulement raillé la religion chrétienne, il l'avait scrutée, et ses railleries étaient, d'un côté, le produit de cette étude ; de l'autre, celui d'un naturel enjoué. Il ne croyait pas d'ailleurs, en se détachant du christianisme, abandonner toute religion. Il n'est rien de plus assuré que la constance des convictions religieuses de Voltaire, soit par leur côté né-

VOLTAIRE SE RÉTABLIT. SOLENNITlÔ THÉÂTRALE. 289

gatif, soit par leur coté affirmatif. Cela résulte clairement de ce qui suivit la scène de confession. Après l'absolution, l'abbé voulut encore donner au malade la communion ; mais celui-ci lui fit remarquer qu'il crachait encore du sang, « et il faut bien se donner de garde, dit-il, de mêler celui du bon Dieu avec le mien, » et quelques jours après il répondit à un ami qui lui demandait s'il s'était réellement confessé, qu'il fallait un peu hurler avec les loups, et que, s'il habitait au bord du Gange, il voudrait mourir avec une queue de vache dans la main.

Voltaire se rétablit et se rendit le 30 mars à l'Académie, qui le reçut avec les plus grands honneurs et l'élut directeur; puis au théâtre, pour assister à la représentation tVIrène. Dans les deux cas l'affluence fut énorme; on poussait des hourras, on montait sur sa voiture, et, descendu devant le théâtre au bras du marquis de Villette, il put à peine en gagner l'entrée, malgré la garde qui s'efforçait de lui frayer un chemin. A l'intérieur la foule se pressait également, surtout les dames, ou pour le voir de près, ou pour toucher ses habits. La reine, alors à l'Opéra, voulait venir à la représentation ; mais on raconta qu'elle en avait été détournée par un billet du roi. Sur ces entrefaites le public et les acteurs préparèrent une apothéose à Voltaire. Lui-même dans sa loge et son buste sur la scène furent couronnés, et on le célébra dans une pièce de vers, tandis que les vivat et les bis ne finissaient point. « On veut m'étoufier sous des roses, » s'écria le vieillard profondément ému.

A Versailles, où l'on prêchait contre Voltaire devant le roi, dans la chapelle du château, ce triomphe excita un

vif mécontentement, et Voltaire, qui voyait alors clairement comment y étaient les choses, pensa d'autant plus sérieusement à retourner àFerney.Son secrétaire, qui à la vérité y avait sa femme et ses enfants, l'affermissait dans cette idée ; mais il le faisait également par un loyal souci de la vie de son maitre. Tronchin, le médecin genevois alors établi à Paris, y poussait également, ainsi que le brave Dupuits, aussi à Paris en ce moment. Mais la nièce était hors d'elle-même. « Est-il possible ! s'écria-t-elle une fois, il va s'en retourner à Ferney et je serai forcée encore de le suivre. » Les Villette étaient de son côté ; mais aussi des amis de Voltaire bien intentionnés, qui ne prenaient pas assez en considération son état de santé : ainsi d' Alembert, quand il détermina l'Académie à nommer le grand homme directeur pour un trimestre ; ainsi les francs-maçons de la loge des Neuf-Sœurs, qui lui préparaient une réception solennelle. Il se laissa aller à acheter dans la rue Richelieu une maison alors en construction ; néanmoins il voulait retourner sous peu de temps à Ferney, pour y mettre ordre à ses affaires. Mais on devait s'en garder; car qui pouvait savoir si un séjour où il avait vécu si longtemps ne le retiendrait pas ?

Aux excitations du clergé contre \'oltaire, le roi avait répondu que puisque ce A'ieillard devait s'en retourner bientôt, il fallait lui laisser tranquillement finu* ses jours dans sa retraite. Mais la nièce se fît au contraire écrire par un courtisan que si A'oltaire s'en retournait à Ferney, on allait lui faire défense expresse d'en sortir et de revenir jamais à Paris, et qu'il fallait absolument qu'il ne partit pas, pour éviter la persécution. Ce à quoi il se décida alors ;

et, afin qu'il ne revint pas sur cette décision, Wagnière, dont on craignait l'influence, fut envoyé à Ferney, pour en rapporter les papiers les plus importants. On veilla également à ce qu'il ne fût pas de retour de sitôt ni même du vivant do son maitre. Depuis ce moment donc, c'est-à-dire depuis le l^'' mai , il nous manque ses notes circonstanciées ; nous savons seulement ce que lui-même apprit plus tard, après son retour à Paris, et ce que nous pouvons emprunter aux lettres et aux indications d'autres personnes. Voltaire se livra avec zèle à ses fonctions de directeur de l'Académie française; il proposa à celle-ci, dans une allocution animée, de remanier son dictionnaire, en prenant pour lui la lettre A. Quand les forces lui manquaient pour un travail aussi assidu, il cherchait à y remédier par une consommation exagérée de café, et comme il sentait s'aggraver son ancien asthme, il pensait apaiser la douleur par des remèdes qu'il choisissait lui-même, surtout par l'opium, et ne parvint ainsi qu'à ruiner complètement son organisme. En ce qui concerne le cours ultérieur de la maladie, et les derniers jours de Voltaire, les récits de d'Alembert et de Tronchiu, appelé trop tard, semblent se contredire. Dans des lettres détaillées du premier au roi de Prusse sur la mort de Voltaire, ce dernier serait resté, après avoir pris Topium, dans un assoupissement constant, interrompu seulement par quelques moments lucides, pendant lesquels il se serait plaint, bien que tranquillement et doucement, d'être venu à Paris pour y mourir, et, selon ce que rapporte plus tard Wagnière, d'être délaissé de tout le monde, d'avoir été séparé de son fidèle serviteur, et de ne point voir son notaire, qu'il avait demandé. Tronchin, au con-

traire, dans une lettre à Bonnet, parle d'une agitation terrible chez le mourant; il compare sa fin à une tempête, il se rappelle les furies d'Oreste. Mais si l'on peut soupçonner d'Alembert d'avoir adouci en vue d'une apologie, eu qualité d'ami partageant les idées de A^oltaire, Tronchin, assurant que la fin de celui-ci l'eût encore affermi dans ses principes si cela eût été nécessaire, se montre comme un homme qui regarde les opinions de son malade comme funestes et parle sous l'influence de cette idée. Tous deux du reste s'accordent à reconnaître, ce que d'Alembert dit expressément, que Voltaire est mort à regret. Mais quand Tronchin lui-même nous montre le mourant agité par l'idée du dictionnah'e de l'Académie, et non par des reproches de sa conscience, nous reconnaissons clairement que c'était la douce habitude d'agu^ et de produire qui retenait davantage à la vie le plus laborieux de tous les hommes, et dont il pouvait le moins se détacher.Dans ses derniers moments, Goethe donne lieu à la même observation; seulement ce qui en celui-ci, dont tout l'être formait un ensemble harmonique, lui donnait résignation et espérance, semble être devenu en Voltah'e, chez qui cette harmonie manquait, une impatience, une précipitation qui laisse une pénible impression. Lorsqu'on vit que la fin était proche , on envoj'a chercher l'abbé et le curé. Le premier se contenta de quelques exhortations à la patience ; mais l'autre demanda d'une voix rude au mourant s'il cro3"ait à la divinité du Sauveur, sur quoi A'oltaire, se retournant brusquement de l'autre côté, s'écria : « Laissez-moi mourir en paix ! » La mort vint en effet deux jours plus tard, le 30 mai, à onze hernies un quart du soir. Sept ans auparavant, A'oltaire avait écrit

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