PRINCESSE DE HESSE PRINCESSE DE GRANDE-BRETAGNE ET D'IRLANDE
qui a bien voulu entendre ces conférences
écrites pour elle
par
son respectueux et dévoué serviteur
David-Frédéric STRAUSS.
Si l'idée venait à quelqu'un d'entreprendre l'éloge de Voltaire, ce quelqu'un n'aurait pas tout au moins à s'arrêter devant cette simple question : mais qui donc l'attaque ? Car attaqué — que dis-je, attaqué ? — injurié, conspué, maudit, nul peut-être ne le fut au même degré que Voltaire. Quiconque donc aurait en vue de l'exalter devrait tout d'abord repousser les attaques dirigées contre lui, si l'éloge ou l'apologie n'étaient pas justement la voie la plus impropre pour pénétrer dans la nature intime d'un homme, et mettre sa valeur en lumière. La seule voie droite consiste, laissant décote toute pensée de louange ou de blâme, à suivre pas à pas l'existence et le développement de celui qu'on a résolu d'étudier et de peindre, à observer ce qu'il emprunta à son époque et l'influence qu'il exerça sur elle, à étudier son œuvre s'il fut un écrivain, à découvrir ses tendances dans ses actes, et ses facultés dans ses écrits, de l'ombre à dégager la lumière, et de la lumière aussi à dé-
gager l'ombre; à obtenir enfin, pour soi et les autres, un ensemble qu'on sera d'autant moins porté à caractériser d'un ternie banal, que l'étude aura été plus sérieuse et l'homme plus important.
Nul homme remarquable ne fut plus exposé que Voltaire à ces termes banals, à cette exécution de toute une personnalité au moyen d'un attribut général. Et pour nul cependant ce mode n'est plus impropre, plus absurde. Il l'est d'ailleurs pour tout homme réellement marquant, bien que parmi ceux-ci il puisse y avoir, pour ainsi parler, des âmes monarchiques, dont les abondantes facultés, les inclinations et les intérêts divers soient subordonnés à une tendance plus élevée et dominant toutes les autres. Dans ce cas, il sera toujours mesquin et plat, mais non totalement absurde, d'employer quelque attribut général, comme noble ou commun , généreux ou égoïste , sérieux ou frivole. Voltaire n'était pas une âme monarchique en ce sens. Quoique les actes émanés de lui se soient peu écartés d'une direction unique, chacun d'eux était néanmoins la résultante de forces différentes qui concouraient en lui, d'instincts purs ou impurs, qui l'animaient également. On m'appelle légion! pouvait dire le démon de Voltaire, à l'instar de celui de Gergesener; mais à côté des mauvais esprits, la légion en comptait nombre de bons, et parmi les premiers même, bien peu auraient choisi de passer dans le corps des pourceaux , les autres préférant les chats ou les singes.
Dans la dernière de ces notes qui rehaussent encore le prix de sa traduction de ce spirituel dialogue : le Neveu de Rmneaii, Goethe, pour faire sentir toute l'importance
historique de Voltaire , se sert , comme on sait , de cette comparaison : De même que parfois, dans les familles qui se sont longtemps maintenues, la nature met au jour une individualité qui résume en elle les qualités de tous ses aïeux, qui réunit et reflète la totalité des facultés jusque-là accidentelles et isolées dans la famille, ainsi en est-il des nations, dont les mérites (et les imperfections) peuvent se condenser, une fois par hasard , dans un même individu. Tel est Louis XIV, ce roi français par excellence; tel est Voltaire, le plus grand parmi les penseurs français, l'écrivain le plus en harmonie avec sa nation. Nous pouvons compléter cette vue par un autre côté, en l'étendant à l'époque où se développa l'activité de Voltaire. Ce fut le dixhuitième siècle; et nous sommes autorisés à appeler Voltaire l'écrivain par excellence du dix-huitième siècle, au même sens que Goethe l'appelle l'écrivain français par excellence. Ces deux caractères concordent d'ailleurs, comme nous le prouve l'examen de la part qui revient à chacun des peuples de l'Europe dans le travail de la civilisation pendant les trois derniers siècles. La grande œuvre du seizième siècle, la réforme, est surtout le fait des Allemands ; pendant l'époque de transition marquée par le dixseptième siècle, tandis que l'Allemagne était déchirée par les luttes civiles , la Hollande et l'Angleterre jetaient les assises de la politique et de la pensée modernes; au dixhuitième siècle, 'des Anglais dispersés en France, comme lord Brolingbroke , des Français visitant l'Angleterre , comme Voltaire et Montesquieu, apportèrent l'étincelle de la nouvelle lumière, qui, grâce aux efïbrts de Voltaire, devait partir de la France pour resplendir sur le monde,
comme lumière du siècle de la vulgarisation. Si les Français et surtout les Parisiens furent le peuple élu pour ce sacerdoce intellectuel , Voltaire en fut le grand prêtre, et nous dirons avec une égale vérité : En France seule, le dix-huitième siècle pouvait trouver son représentant littéraire, ou au dix-huitième siècle seul, la France pouvait produire l'écrivain qui reflétât en lui toutes ses propriétés nationales.
Pour prétendre à une aussi haute situation, qui domine tout un siècle, et pour y atteindre, avec les dons naturels et la faveur des conditions sociales, une longue vie est encore particulièrement nécessaire. Ni Louis XIV en France, ni Frédéric le Grand en Allemagne n'auraient imprimé à leur époque le sceau de leur génie distinctif, si le premier était mort au temps de la paix de Nimègue, ou si le second était tombé à Kollin ou à Hochkirch. Goethe aurait pu tout aussi peu devenir le prince de la poésie allemande s'il avait cessé de vivre après Gœlz ou Werther, s'il n'avait pas traversé trois générations d'hommes, jeune, adulte avec elle, vieillard quand elle touchait à la décadence. A l'égard de la poésie française, Voltaire fut un des fils de sa période classique; mais il suivit le siècle de la vulgarisation, et l'accompagna jusqu'à l'heure où il déposa ses conquêtes sur le seuil de la révolution. Son enfance et sa première jeunesse coïncident avec les dernières années de Louis XIV ; les dernières années de celle-ci et les premières de son âge d'homme s'écoulent sous la régence de Philippe d'Orléans; le long règne de Louis XV s'étend sur le milieu et sur le déclin de sa vie, et, octogénaire, il put saluer l'aurore de Louis XVI, qui. hicii peu le pressentaient alors, annonçait un
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jour plein do tempêtes. Et comme un fleuve porte avec lui, jus((uau terme de sa course, les éléments constitutifs de la montagne et de la vallée qu'il lave sur son chemin , ainsi l'on peut reconnaître durant toute l'existence de Voltaire les impressions reçues par lui dans les diverses périodes de son inconstante carrière, surtout celle de sa jeunesse.
Son existence ne suit pas seulement les divisions politiques de ces règnes, mais par elle-même elle se divise également en quatre périodes. La première est celle de la jeunesse, pendant laquelle se dessinent son talent, sa nature et sa destinée ; elle prend fin en 1726, à l'âge de trente-deux ans, par une catastrophe qui le mène en Angleterre. Le séjour dans ce pays, qui dure près de trois années, et qui commence la seconde, est de la plus grande importance; car Voltaire y enrichit son esprit des puissants matériaux de la culture anglaise, matériaux qu'après son retour dans sa patrie, il s'efforça de mettre en œuvre sous les formes les plus diverses et avec un succès toujours croissant. Le caractère de ce qui suit dans cette page de sa vie, est déterminé surtout par son union avec sa spirituelle amie, madame du Chàtelet, et par la savante retraite au château de Cirey; comme aussi c'est la mort de la marquise, en 1749, qui pose à cette période un terme inattendu. C'est seulement alors qu'il se rend, à l'jige de cinquantecinq ans, à l'invitation maintes fois renouvelée, depuis dix années, par son admirateur couronné, Frédéric de Prusse; et le séjour à Berlin et à Potsdam ouvre une troisième période, qui, après un brillant début, forme dans la vie de Voltaire l'époque la plus agitée et la plus désagréable. Toute de transition, elle fut heureusement aussi la plus
courte. Repoussé d'Allemagne, accueilli par les gouvernants français plus froidement qu'il ne l'aurait désiré, il finit par se fixer, après bien des pérégrinations, d'abord dans la Suisse française, puisa la frontière de sa patrie. De l'acquisition de Ferney (1758), où il s'établit définitivement en 1760, date une période de vingt ans, la dernière, qu'à tous égards, qu'il s'agisse de la situation de l'homme, du nombre et de la valeur de ses œuvres, de l'étendue de son action et de la splendeur de sa gloire, nous devons considérer comme la plus importante et la plus belle de cette longue et féconde existence.
En raison du caractère littéraire de son époque et aussi de sa propre activité, les sources à consulter pour la vie de Voltaire sont presque surabondantes. En dehors de ses œuvres, qui chez un écrivain sont aussi des actes et des documents, et entre tous chez Voltaire, à côté de nombreux traits semés çà et là, se trouve encore une autobiographie, et en dehors des milliers de ses lettres, cet homme remarquable, on le conçoit facilement, joue encore un grand rôle dans les correspondances et les mémoires de ses contemporains et de ses compagnons. Ajoutons à cela que trois de ceux qui se succédèrent comme secrétaires de Voltaire se sont trouvés disposés à consigner dans des notes détaillées ce qu'ils avaient observé pendant les années qu'ils avaient passées auprès de lui. Et ces notes s'étendent justement sur les chapitres de sa vie les plus féconds et les plus remplis, en même temps les plus précieux pour l'histoire ; elles sont en outre incontestablement dignes de foi, bien qu'inégales en valeur littéraire, et malgré des différences dans l'esprit et la moralité de leurs auteurs. Le premier de ces secré-
taires, Longchamp, passa en 1745 du service de la marquise du Châtelet dans celui de Voltaire, en qualité de valet de chambre. Grâce à sa belle écriture il devint bientôt secrétaire, et son habileté en fit une sorte de majordome. Il écrivit ses mémoires à un âge avancé, quand depuis longtemps il n'était plus au service de Voltaire ; d'où des erreurs de mémoire, à quoi il faut ajouter quelques transpositions dues à la vanité, et toutes sortes de subterfuges pour dissimuler les soustractions de manuscrits, cause de son renvoi. Mais l'auteur avait les yeux ouverts à l'observation, et même dans la rédaction étrangère que pour nous revêtent ces notes, on sent encore la justesse de mainte tournure et de mainte expression originale. Le second secrétaire, le Florentin CoUini, se montre tout d'abord comme plus distingué. Entré au service do Voltaire à Berlin, il nous a légué sur la rupture de ce dernier avec Frédéric, son arrestation à Francfort, sur ses vovages jusqu'à son établissement au bord du lac de Genève, de précieuses révélations, qui, cependant, par suite des préventions de l'auteur pour son héros, sont parfois partiales en ce qui regarde les rapports avec Frédéric, et ont besoin d'être contrôlées au moven des sources immédiates, lettres ou actes originaux. C'est d'ailleurs un excellent témoignage en faveur de Voltaire, que ses trois secrétaires, aA^ant eu tant d'occasions de le voir de près et d'observer ses faiblesse s personnelles, outre une admiration naturelle pour son génie, s'accordent encore dans un profond attachement pour sa personne, sentiments portés au plus haut degré chez le dernier des trois, le Suisse Wagnière. Relevé par Voltaire d'une situation inférieure dès l'âge de quatorze ans.
il passa les vingt-quatre années qui précédèrent la mort de celui-ci dans un commerce incessant avec lui, et nous a laissé sur sa manière de vivre à Fernej et surtout sur son voyage à Paris des renseignements inestimables. A tout cela il faut encore ajouter une série, s'étendant depuis la mort de Voltaire jusqu'à nos jours, en partie de biographies complètes, en partie de monographies n'embrassant que certains chapitres de son existence. Cette série commence avec les ouvrages bien connus de Duvernet et de Condorcet, très-estimables pour leur temps, et va jusqu'au : Voltaire et la société française au dix-huitième siècle, de Gustave Desnoiresterres, une œuvre qui, dans ses trois volumes parus jusqu'ici, satisfait à toutes les exigences de notre époque par la découverte des sources, même les plus cachées, par la coordination complète, le groupement habile, la mise en œuvre intelligente de la matière historique.
Les documents pour une vie de Voltaire ne manquent donc pas ; mais peindre trait pour trait d'après eux cette vie dans toute sa fécondité, toute l'étendue de ses relations, toute la portée de son action, ce serait écrire l'histoire de la civilisation française, de la civilisation européenne pendant le siècle qui nous a précédés ; il faudrait pour cela de tout autres moyens et plus de courage que le conférencier n'en dispose pour cette fois. Mais cet homme merveilleux lui a jeté un charme; il ne peut le quitter sans faire une largesse à sa mémoire. On va pouvoir juger comment il s'est tiré d'affaire. Par bonheur, une circonstance toute spéciale vient à mon secours. Je dois communiquer mes vues sur Voltaire à un public d'élite, qu'il ne convient pas d'écraser sous cette masse de matériaux dont le cher-