XXX LETTRK-PREFACE A M. E. LITTRE
gueur des lois contre ceux qui n'ont pas un corps robuste et sans défauts.
Vous faites de la tolérance une conception scientifique, après que Voltaire en a proclamé la justice et la nécessité. Cette nécessité d'ailleurs est tacitement reconnue par les intolérants eux-mêmes, qui se sentent impuissants ; et certes ils ne trouveraient nulle part un pouvoir civil pour leur prêter ses écliafauds ou seulement ses prisons. Et la sécurité des philosophes, même de ceux qui les efFraj'-ent le plus — vous en êtes — n'est nullement menacée en notre dernier quart du dix-neuvième siècle.
Combien de cris de colère n'ont pas été poussés contre vous! et cependant, grâce à cette conquête de l'esprit laïque, vous vivez paisible au milieu des vôtres, entouré de vos vieux amis, vos livres; vous pouvez vous livrer en toute liberté à ces beaux travaux, devant lesquels certains se signent, et que j'admire.
Vous n'êtes plus même obligé de soutenir, comme Voltaire, une lutte de tous les instants. Vous pourriez presque dire : Je ne combats pas, j'expose. Vous suivez sans vous arrêter la voie droite, la seule compatible avec votre nature, dédaignant toute polémique oiseuse, opposant à l'attaque l'impassibilité la plus complète, vous contentant de dire, si vos adversaires travestissent vos paroles : Ils ne m'ont pas compris, et s'ils s'oublient jusqu'à l'injure : Ils ne savent ce qu'ils font.
Louis NARVAL.
Mai 1876.