‹ VoltaireChapitre 17 sur 113 · LA SOCIÉTÉ DU TEMPLE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ DU TEMPLE

La Fontaine, comme il l'avait conduit plus tard chez Ninon, il l'introduisit jeune homme dans la société dite du Temple, où, dans des festins licencieux, des princes et des ducs, avec des abhés poëtes, se livraient impunément à de spirituelles sorties contre l'intolérance hj'pocrite des derniers temps de Louis XIV, mais aussi à des railleries sur la religion et la morale. Une telle société, que l'étudiant continua à fréquenter, l'eût, vu la nature de son esprit, détourné du droit, même si l'enseignement eût été moins pédantesque qu'il ne se complaisait plus tard à le représenter ; et quand il nous dit que son père le crut perdu parce qu'il faisait des vers et voyait bonne compagnie, la question est de savoir si le brave homme regardait en effet celle-ci comme bonne. Très à son aise , il cherchait à stimuler le zèle de son fils par la perspective de lui acheter au plus tôt une charge; alors il lui fallait entendre de ce fils cette réponse, qu'il ne songeait pas à acheter valeur et considération, mais à les conquéru'.

La poésie lui parut la voie la plus favorable, et dans le but de se faire remarquer, il concourut pour un prix en 1712. L'achèvement du chœur de Notre-Dame par Louis XIV, qui songeait ainsi à remplir un vœu de son père, devait être célébré par une ode, et le jeune poëte n'hésita pas à en composer une, comme il avait déjà fait au collège en faveur de sainte Geneviève, bien qu'il sût déjà qu'il n'était « né pour célébrer les saints ».

En attendant, le père s'alarmait de plus en plus de la conduite irrégulière de son fils; celui-ci rentrait fort avant dans la nuit, ce qui amenait des scènes, et ses dépenses étaient hors de proportion avec ses moyens : peut-être un

autre séjour le changerait-il. L'abbé de Châteauneuf était mort depuis quelques années; mais l'ancien notaire était aussi en relations avec son frère, le marquis, qui, partant comme ambassadeur pour la Haye, prit avec lui l'étudiant, en qualité de page. Là, ce dernier trouva toute une colonie de compatriotes sortis de France pour raison de religion, et avec eux, par malheur, une aventurière de la littérature, une madame Dunojer, qui avait déjà assez mal marié sa fille ainée, mais avait encore auprès d'elle sa plus jeune. Celle-ci d'ailleurs avait été fiancée et à un homme réellement remarquable, à Cavalier, l'ancien chef des Camisars, le héros de l'insurrection des Cévennes, devenu après sa fuite en 1708 colonel au service de l'Angleterre. Venu à la Haye, il s'était épris d'Olympe Dunoyer; les rapports avaient cessé dans. la suite pour des raisons restées inconnues. Le jeune Arouet s'engageait à le remplacer; mais la mère ne voyant pas dans le jeune page et poète une compensation à un colonel anglais, s'adressa à l'ambassadeur français, avec prière de faire cesser le commerce. Quel ne fut pas le désespoir quand monsieur de Châteauneuf annonça au juvénile amant son retour immédiat en France ! Quelques jours de délai lui furent accordés, pendant lesquels la décidée Pimpette le visita une fois, en habits d'homme, à l'hôtel de l'ambassade, où il était consigné. Des plans hardis furent conçus; on voulait mettre en mouvement le pouvoir catholique français, enlever ainsi sa fille à la mère hérétique et la ramener dans son pays près de son père orthodoxe. Dans les lettres et les billets échangés par le couple pendant ces jours et après la séparation, le jeune poëte se montre naïf : il me-

Ui VOLTAIRE ET OLYMPE DU.XOYER.

nace de se tuer si elle ne veut pas le suivre dans sa patrie ; elle, bien qu'animée d'un amour égal, montre plus de raison ; ces paroles : .mon aimable enfant, qu'elle lui adresse, caractérisent toute la liaison. La correspondance continua encore quelque temps après le retour de l'amant ; mais bientôt la mère décida avec un monsieur Winterfeld une union qui se termina aussi malheureusement que la précédente. Enfin, cette femme si fausse mourut en 1719, et Olympe, déjà séparée d'avec son mari, revint en France, où elle mena au commencement une existence difficile; mais au bout de quelques années la mort d'un oncle la plaça dans une situation plus favorable, et elle sut se faire dans la société une place respectée. Voltaire, qui aussitôt après sa rentrée avait tenté de venir à son aide, lui donna plus tard encore des preuves de son constant attachement. Voilà encore un de ces traits qui, se renouvelant dans des circonstances semblables durant toute sa vie, témoignent en faveur de son cœur, et que dès lors nous ne devons pas laisser se perdre.

Le marquis de Chàteauneuf n'avait pas l'indulgence de feu son frère , car il fit précéder le page d'une lettre au père, laquelle ne contenait rien moins que des éloges. Le vieillard parla de déshériter, d'obtenir une lettre de cachet ; il fut même question d'un envoi aux îles. Il était grand temps de se soumettre, et, conformément aux ordres paternels, d'entrer dans l'étude d'un procureur : ce qui n'amena aucun changement dans les aspirations du jeune homme; si ce n'est que là, comme aujjaravant à l'école de droit, il a dû, grâce à sa facilité d'assimilation, saisir maintes connaissances, qui le servirent grandement dans

VoLTAlUK cm;/ l'N l'HOCl'RKl'K. ' 17

SOS efforts en faveur (les Calas et des Sirveii; quand nous le voyons plus tard, en différentes occasions, soit pour lui soit pour autrui, montrer tant d'aptitude aux affaires, nous pouvons nous souvenir du bureau de maître Alain, et conclure (lue le temps ([u'il y resta ne fut pas pour lui tout à fait sans fruit. D'ailleurs sa manière de vivre le ramena bientôt dans la voie dont l'avait éloigné le séjour à la Haye. Les relations reprirent avec la société du Temple, et dans son étude même il trouva en Thieriot, de deux ans moins âgé que lui, un compagnon partageant son goût pour la belle littérature et les plaisirs de la capitale ; mais à qui il manquait, avec le talent de créer, la force de volonté qui arrachait parfois son ami à cette vie dissipée, et qui à cette époque même lui faisait trouver du temps pour des travaux sérieux, parfois absorbants. Il fréquentait avec Thieriot les théâtres et les cafés, le faisait le confident de ses tentatives et de ses projets poétiques. Avec son ode sur le vœu de Louis XIII il avait échoué ; il fut plus heureux dans le genre satirique et le genre erotique ; mais avec le premier on ne se fait pas d'amis, et avec le second on ne se fait pas une bonne réputation. Au reste, même au collège, le jeune Arouet avait déjà conçu des projets dramatiques : peu à peu se formèrent le plan et la première exécution à' Œdipe. Le père était tout aussi peu satisfait de ces occupations, de cette société et de cette manière de vivre, que le fils de son étude. Une nouvelle rupture était imminente si un bienveillant protecteur ne s'était interposé. Le marquis de Caumartin, homme de grande considération, qui s'intéressait à Voltaire, demanda au père la permission de l'emmener avec lui à son domaine de Saint- Ange, non

loin de Fontainebleau. Caumartin était une chronique vivante du règne de Louis XIV, pendant lequel il avait rempli de hautes fonctions et connu toutes les personnalités marquantes; outre cela, admirateur enthousiaste d'Henri IV et de son digne Sullv. Leurs portraits ornaient la salle du château; le vieux châtelain savait les animer par se"s récits, et il avait trouvé dans son jeune hôte l'auditeur le plus reconnaissant. Le séjour à Saint -Ange déposa dans l'esprit de Voltaire les germes de deux de ses plus grandes œuvres, la Henriade et le Siècle de Louis XIV.

Sur ces entrefaites, Louis XIV était mort en septembre 1715, et son successeur étant mineur, le duc Philippe d'Orléans était devenu régent. Alors fut jeté le masque de la cagoterie et de l'hypocrisie ; mais ce qui se révéla alors fut un bourbier putride de corruption morale. Le régent luimême , le fils de notre excellente princesse palatine Elisabeth-Charlotte, qui d'ailleurs s'était souvent plainte dans ses lettres de se voir enlever toute influence sur son éducation, le régent lui-même se montra exempt d'au moins un défaut des Bourbons, la bigoterie. Mais comme aucune règle morale ne l'avait remplacée, il se laissa choir dans tous les vices qui, pendant les dernières années de son oncle, s'étaient développés sous le nianteau de la cagoterie, et finit par laisser de côté toute dissimulation. Sa fille, la duchesse de Berry, avait peu à lui envier, et les rapports entre le père et la fille ne furent pas toujours purs de tout horrible soupçon. La crainte, qui sous le vieillard despote avait enchaîné les esprits, disparut sous le facile régent, et quiconque voulut rimer put faire son épigramme; pourquoi

VoLTAIUK A LA liASTILLE. lU

le jeune Arouet, qui devait mieux s'en tirer que tout autre, ne Taurait-il pas fait? Pliilii)pe d'Orléans était, d'une part, si débonnaire, de l'autre si étranger à tout sens moral, que personnellement ces choses le touchaient peu; mais comme régent il ne pouvait les laisser se produire : le jeune satirique fut donc exilé de la capitale. La résidence imposée était d'abord Tulle, qui fut changée, à la prière du père, pour Sully-sur-Loire. Les Arouet y avaient des parents; bientôt le banni fit partie de la société du duc de Sully, qui résidait là , et de ses joyeuses fêtes. Entre autres poésies légères , il composa une épitre au régent, où , employant la tactique qu'il suivit toute sa vie, il se plaignait de se voir attribuer d'aussi pauvres rimes; et, en effet, au commencement de l'année 1717, après une durée de huit mois, son exil fut levé. Le régent le reçut dans une audience cordiale; mais le gracié fut bientôt récidiviste. Un poëme contre la cour et le règne de Louis Xl\, qui à la vérité circulait depuis longtemps, lui fut à tort attribué ; mais une satire latine en style lapidaire sur le gouvernement, le ïàmeus. pi/.ero 'régnante, était bien de lui. Il essaya de le nier, mais en vain cette fois ; on avait des preuves trop certaines. Un officier, nommé Beauregard, qui acceptait le métier d'espion, avait su s'insinuer dans sa confiance et faire avouer à sa vanité qu'il en était l'auteur. A la Pentecôte de 1717 il fut donr mis à la Bastille, où il resta jusqu'en avril de l'année suivante, presque onze mois. Sa réclusion d'ailleurs était très-douce. Là, il étudia Homère et Virgile et continua le poëme épique sur Henri IV, déjà commencé à Saint-Ange. A la Bastille succédait d'habitude un exil de quelques temps; cette fois, autant que

Page 1