INJURE DU CHEVALIER DE ROHAX
tière, puis le saisissent par ses habits et font tomber sur ses- épaules une grêle de coups de bâton, tandis que le chevalier était dans une seconde voiture, d'où, comme il s'en vanta plus tard, il « commandait les travailleurs », leur recommandant toutefois de ne pas frapper à la tête. L'insulté rentre à l'hôtel et demande au duc de l'accompagner chez le commissaire et de faire dresser protocole de l'affaire ; le duc s'y refusa. Sans doute il ressentait l'injure faite à un hôte dérangé de sa table pour être maltraité devant sa porte, et à un hôte qu'il traitait depuis dix ans sur le pied de l'amitié, et qui avait reconnu son hospitalité en célébrant en vers brillants la gloire de son aïeul. Mais les Rohan étaient une noblesse puissante et nombreuse, et le poëte n'était qu'un bourgeois. Selon l'idée générale, quand un de ceux-ci élevait trop haut le ton, il méritait un pareil châtiment. Le prince de Conti, dont nous possédons des vers élogieux sur la première tragédie de Voltaire, jugea que les coups avaient été mal donnés, mais bien reçus ; l'évêque de Blois, membre de la famille Caumartin, si amie de Voltaire, dit : « Nous serions bien malheureux si les poëtes n'avaient pas d'épaules; » un journaliste du temps écrit ceci : « Le pauvre battu se montre le plus souvent qu'il peut à la cour, à la ville, mais personne ne le plaint, et ceux qu'il croyait ses amis lui ont tourné le dos. » Il en appela surtout en vain à madame de Prie, et par elle au duc de Bourbon : s'il ne .se secourait pas lui-même, il ne serait pas secouru.
Personne ne demandera que Voltaire ait été un héros. Ses amis eux-mêmes lui reconnaissaient bien la vaillance morale, mais non la vaillance physique. Cependant il était
irritable au plus haut degré, et nous ne devons pas douter que sa démarche pour relever son honneur par un duel, n'ait été tout d'abord très-sérieuse. Il s'exerçait aux armes ; il luttait avec des gardes et des bretteurs. La famille Rohan s'inquiéta; la police le surveilla; on le jugea capable de tenter un mauvais coup. En fin de compte, on l'arrêta. Cela arriva, sur les instances de la puissante famille, dans la nuit du 17 avril 1726. Voltaire connaissait déjà la Bastille; il y fut traité avec toutes sortes d'égards. Il mangeait à la table du gouverneur et pouvait recevoir des visites. On ne voulait pas non plus l'y garder longtemps, ni même en France. Il dut jusqu'à nouvel ordre passer le détroit, ce qu'il avait demandé lui-même. Il brûlait de quitter le pays des lettres de cachet et de l'arbitraire, pour le pays de la loi et de la liberté. Le 2 mai arriva le décret d'élargissement ; mais on voulut être sur qu'il laissait le territoire français. Il put prendre congé de ses amis à Paris, mais le geôlier ne le quitta qu'à son embarquement à Calais.
Je tiens pour une mystification ce que Voltaire écrivit plus tard à Thieriot, touchant un voyage, qu'à peine arrivé en Angleterre, il aurait fait secrètement à Paris. Trouvant prudent de se cacher si bien que même ses amis intimes ne devaient rien savoir de sa présence, il lui eût donc été impossible d'espérer rencontrer son ennemi; le voyage eût alors été une pure comédie. Il la joua plus facilement par Thieriot, qui dut répandre dans Paris que Voltaire y était venu, c'est-à-dire qu'il avait fait pour sauver son honneur le possible et même l'impossible.
Voltaire aborda en Angleterre au milieu de mai 1726, et bien qu'alors déjà âgé de trente -deux ans, ce furent néanmoins les trois années passées presque tout entières dans ce pays, qui du jeune homme firent réellement un homme. En un certain sens, à la vérité, il n'atteignit jamais cette maturité , et même encore dans sa vieillesse il nous surprend, non-seulement par des explosions de passion, mais même par des fredaines que nous pardonnerions à peine à la jeunesse. Il n'a jamais connu la gravité calme, la dignité sereine. Mais en Angleterre lui apparut un monde nouveau, ensemble de matériaux si puissants revêtant de si grandes formes, qu'il voulut se retremper en face de ce monde et employer toutes ses facultés, d'abord pour s'assimiler tous ces matériaux, ensuite pour les mettre en œuvre.
Dans l'État et l'Église, dans la sociétéet, la science, tout lui parut autre, beaucoup meilleur qu'en France. Encore tout au souveïïïr du traitement misérable qui l'avait chassé
de sa patrie, il était en même temps confondu et relevé à ses propres yeux par la haute autorité dont il voyait revêtus les écrivains de talent. Addison, mort depuis peu, de journaliste s'était élevé au ministère ; le satirique Swift, le Rabelais de l'Angleterre, comme l'appelle Voltaire, jouissait de beaucoup de considération, non -seulement comme ecclésiastique, mais comme homme de parti; Pope, le plus correct et le plus justement vanté des traducteurs d'Homère, vivait à sa maison de campagne de Twickenham sur le même pied que ses voisins de la haute noblesse. Une génération auparavant, Locke, le philosophe, celui qui, combattant la doctrine des idées iilnées, avait ramené toute connaissance humaine à l'expérience externe et interneTXbcke, en dehors dès hautes foïîcttôns"quTr exerçait dans l'Etat, avait été l'auteur d'une constitution pour la province de Caroline, en Amérique. Pendant le séjour même de Voltaire en Angleterre mourut Isaac Newton, et la nation reconnaissante prépara dans Westminster un tombeau pour le savant qui avait découvert la loi de gravitation universelle. Les ouvrages de ce dernier et ceux de Locke formèrent la principale étude de Voltaire à cette époque, et depuis lors il resta le propagateur le plus zélé de la doctrine de Newton sur la natui'e, et de la doctrine de Locke sur l'entendement humain!
Dans le domaine théologique, lorsque Voltaire arriva en Angleterre, la dispute soulevée par Collins sur les prophéties de l'Ancien Testament était encore dans tout son feu, et, ces mêmes années, avaient paru six brochures de l'admirable Woolston sur les miracles du Sauveur, desquelles, comme Voltaire le raconte, il fut vendu en très-