HISTOIRE UE CHARLES XH
se croj'ait obligé à des égards. Voltaire dut imprimer et introduire clandestinement dans Paris VHistoire de Charles XII, comme auparavant la Henriade. Cette fois encore, d'ailleurs, la défense ne nuisit pas au succès de l'œuvre, qui attachait tout d'abord par sa forme. Les objections contre maints passages vinrent ensuite. La savante érudition historique hocha la tète. Notre Schlosser jugea que cette histoire ne valait guère mieux qu'un roman. Et malgré le témoignage que l'auteur se fit délivrer plus tard par l'ex-roi Stanislas, le protégé de son héros, que tout dans ce livre était vrai et dans l'ordre réel, il y a peu à relever contre ce jugement ; mais tout aussi peu contre celui d'un critique français (Villemain), qui appelle cette histoire un chef-d'œuvre dans l'art de conter. Et c'était justement ce dont on avait besoin. Les savants, les profonds travaux historiques, les respectables in-folio et in-quarto ne manquaient pas ; il ne manquait que de les pouvoir lire. Nonseulement l'absence de goût, mais même l'absence de pensée se faisait trop sentir dans cette érudition pédantesque. Le jugement des hommes et des choses était étouffé sous le fatras des matériaux, des généalogies et des déductions. Dans le petit livre de Voltaire, au contraire, tout était jugement ; bien qu'en revanche mainte chose laissât cà désirer — les faits étaient d'ailleurs trop récents — en ce qui touche la profondeur dans les recherches. Soit! cette fois on apprenait de lui à conter; avec le temps d'autres viendraient qui uniraient la recherche profonde à la description vivante.
Pour rendre toute justice au mérite de Voltaire, on ne doit pas perdre de vue, qu'à part quelques succès de
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théâtre, chaque pas qu'il faisait était pour lui, dans sa patrie, la source de difficultés nouvelles. Et non pas seulement ceux qu'il nous faut regarder comme audacieux ; par suite de l'imbécillité et de la servilité qui s'agitaient à coté de lui, il était soumis aux tracasseries même pour ce qu'il faisait de bon et de louable. Un an après son retour d'Angleterre, son amie Adrienne Lecouvreur, qui quelques jours auparavant avait joué Jocaste dans Œdipe, était morte subitement, et il avait dû assister à ce spectacle révoltant, de voir l'actrice tant célébrée pendant sa vie, repoussée de la terre consacrée et enterrée sans nulle cérémonie en plein champ. Voltaire châtia cette hypocrite barbarie comme elle le méritait, en une éloquente pièce de vers, qui excita bien des colères dès qu'elle fut connue. L'affaire fut plus grave quand, en 1732, il fit imprimer sous le titre : Épître à Uranie, le poëme à Julie, c'est-à-dire à madame de Rupelmonde, composé il y avait déjà longtemps , comme nous nous en souvenons. Il contient sa profession de foi religieuse , et nous aurons à y revenir. L'effet produit fut tel, surtout dans le monde ecclésiastique, qu'à l'instigation de l'archevêque de Paris, le poëte comparut devant la justice. Il fit comme tant d'autres fois, il désavoua l'œuvre et l'attribua à feu l'abbé de Chaulieu, l'Anacréon de la société du Temple, à qui il prétendit l'avoir entendu lire. On ne le crut pas, mais on accepta sa défaite. Aloi's, comme pour ameuter ceux qui n'avaient pas été froissés par les deux derniers poëmes, peu de mois après V Épître à Uranie, Voltaire fit paraître le Temple du goût, mélange de prose et de vers, comme notre Wieland nous en a donné quelquefois. Sous prétexte d'un
LE TEMl'LE DU (lOlT. 1!)
voyage au temple du goût entrepris par le poëte, les Mécènes privés du goût et les philologues péilants, les gàte-sauce de la littérature et les libellistes sont rudement châtiés ; des peintres et des architectes d'une époque trèsrécente sont condamnés , et mainte chose est franchement blâmée chez les auteurs même les plus vantés. La description de la simple beauté du temple est réellement charmante, et l'idée de faire corriger leurs œuvres dans l'intérieur du sanctuaire par les plus grands écrivains est surtout bien ingénieuse. Mais il s'éleva un cri d'indignation du milieu de toute la société cultivée, parce que tout le monde se sentait touché. Ce petit ouvrage , où à la vérité il ne manquait pas, selon la manière de l'auteur, de quelques légers coups personnels, mais qui en général dénotait une impartialité digne d'éloges , ce petit ou\Tage fut traité d'abominable libelle; le Temple du goût parut sur le théâtre des marionnettes sous forme d'un vaisseau à ordures, et dans une parodie du poëme, les Italiens produisirent A'oltaire lui-même sur la scène comme un fou outrecuidant. Ainsi allèrent les choses, non pas sans froissements et sans colères du poëte, qui n'était que trop irritable, mais au moins sans réel dommage ; mais il avait déjà en portefeuille un ouvrage qui, plus méritoire que tous les précédents, allait devenir la source de dangers d'autant plus grands, et l'obliger à fuir au delà des frontières.
Avant cet orage , Voltaire obtint encore au théâtre un triomphe qui va nous offrir l'occasion de résumer brièvement ce que nous avons à dire sur lui, comme poëte dramatique. Depuis Œdipe, sa première production, aucune de ses pièces n'avait réellement réussi. On sait que la