‹ VoltaireChapitre 34 sur 113 · ZAÏRE · texte numérisé non relu

ZAÏRE

France d'alors était essentiellement galante, et sur ce point Voltaire ne satisfaisait pas ses compatriotes. Dans sa dernière pièce, Brutus, ils avaient surtout blâmé la faiblesse de l'intrigue amoureuse. Une fois le poëte se trouva disposé à suivre leur volonté, et composa, en trois semaines à ce qu'il prétendit, Zaïre, toute d'amour et de jalousie. Aussi, lorsqu'elle fut rejDrésentée en août 1732, après quelques objections au début et maintes améliorations de la part du complaisant auteur, le succès fut-il décisif et durable. Avec Zaïre, nous pouvons dire que Voltaire atteignit au faîte de sa gloire dramatique. Il se soutint à ces hauteurs pendant près de trente ans ; une de ses meilleures tragédies, qui le cède peu à Zaïre pour le feu et l'entraînement, Tancrède , fut composée vingt-huit ans après celle-ci. Voltaire étant âgé de soixante-cinq ans ; dans sa quatre-vingt-troisième année même il fit représenter une tragédie qui ne pouvait avoir, il est vrai, qu'un succès d'estime, et il songeait à en mettre au jour une nouvelle quand il mourut. L'art dramatique était le terrain favori de Voltaire ; parmi toutes les couronnes qu'il sut conquérir, nulle ne le réjouissait autant que les lauriers cueillis au théâtre. C'est en effet à ces succès qu'il dut son premier essor et la situation qui le désignait aux regards de tous et lui permettait d'agir jusque sur les régions les plus lointaines. Mais le centre de cette action était sur un tout autre champ ; et si à ce point de vue ses pièces de théâtre viennent en ligne de compte, ce n'est pas par ce qui les distingue comme œuvres dramatiques, mais par les idées et les maximes qui s'j trouvent répandues.

Dans le groupe des grands tragiques de sa nation. Vol-

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taire vient le troisième, en quelque sorte comme l'Euripiile de la triade française, semblable en effet à ce dernier, non-seulement parce qu'il exprime plus que ses prédécesseurs, dans ses œuvres théâtrales, sa pensée philosophique, religieuse ou politique; mais aussi parce que, reconnaissant que ces prédécesseurs, et parmi eux Racine, ne peuvent être dépassés sous maints rapports , il cherche à le faire à d'autres points de vue. Corneille et Racine avaient eu, eux aussi, les anciens pour modèles; mais Voltaire apporta à l'étude des anciens d'autres vues et y joignit l'influence des Anglais, surtout de Shakespeare. Dans la tragédie grecque , il avait avant tout remarqué que l'amour était loin de jouer le rôle dominant, comme dans la tragédie française; ce qu'il s'expliquait, il est vrai, en partie par ces circonstances transitoires : que les femmes menaient en Grèce une vie très-retirée, que les rôles féminins étaient joués par des hommes. Mais en tout cas il lui semblait inacceptable que Corneille, par exemple, ait fait le fond de son Œdipe d'une inclination amoureuse de Thésée pour Dircé, fille que Jocaste avait eue de son premier mariage; qu'en outre, dans V Electre de Crébillon, cette héroïne de la vengeance ait été représentée comme éprise d'un fils, et Oreste d'une fille d'Egiste. Voltaire avait de l'impropriété de ces amours épisodiques un sentiment juste et puissant, sans être au commencement ou assez clair ou assez hardi pour se jeter en travers du goût dominant. Il faut toujours, écrivait-il en 1719 dans l'introduction de son Œdipe, donner des « passions » aux principaux personnages ; quel rôle insipide aurait joué Jocaste, si elle n'avait eu du moins le souvenir d'un amour réel! Il fut

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