‹ VoltaireChapitre 5 sur 113 · XIV LETTRE-PREFATE DV TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

XIV LETTRE-PREFATE DV TRADUCTEUR

d'accusation , que le présent s'établit sur les ruines du passé, que le progrès n'est possible qu'à ce prix, et que le progrès est une loi, fatale comme toutes les lois. S'élever contre une loi, quelle naïveté! et quand elle s'appelle la loi de progrès , quelle méconnaissance de ses plus cliers intérêts !

Ceux qui ont voué le démolisseur Voltaire à leurs supplices infernaux, et qui pour plus de sûreté souillent sa mémoire sur la terre, les chrétiens, n'ont-ils pas démoli euxmêmes, et n'ont-ils pas applaudi aux démolitions que la philosophie grecque avait faites tout autour d'eux? Celle-ci a tué le polythéisme, elle a chassé les dieux de l'Olympe, comme Voltaire a chassé le trithéisme du ciel chrétien, afin « qu'on adorât Dieu sans mélange, sans lui donner ni mère, ni fils, ni un père putatif, sans lui dire qu'il est mort par un supplice infâme »; comme le matérialisme a dit à Voltaire lui-même : ton Dieu n'est qu'une illusion; comme le positivisme dit â ce dernier : tous les systèmes pour expliquer l'inconnaissable ne sont que rêves.

Démolisseurs donc Socrate, Platon, démolisseurs les premiers chrétiens, qui n'ont pas ménagé leurs coups au paganisme expirant. Et ces chrétiens encore, qu'on appelle protestants, et qui, eux aussi, détestent Voltaire , que furent-ils jamais, sinon des démolisseurs?

Tous restèrent subjectivistes. Lesubjectivismc produisit, à l'origine, son expression la plus simple et la plus logique : le fétichisme. Depuis, chaque effort nouveau, employant de plus en plus le savoir et la critique, a tendu à éliminer tous ces êtres théologiques , produits d'hypothèses nécessaires. Le christianisme n'a été qu'une étape

A M. E. I.ITTKK. XV "

dans cette démolition. Pourquoi ce qui fut vertu chez lui serait-il crime chez Voltaire î* Inconséquence donc chez le chrétien qui maudit le déisme au moment où le déisme arrive fatalement ; inconséquence chez le déiste qui poursuit le matériaUsme quand Theure du matérialisme est venue ; inconséquence encore chez le matérialiste qui veut s'opposer à la marche du positivisme quand il n'y a plus de place que pour la positivité.

A'oltaire fut l'horame de son siècle ; l'ignorance ou la mauvaise foi — pire que l'ignorance — peuvent seules le nier. La philosophie théologique était en décadence ; l'organisation religieuse, qui avait fait la force du moyen âge, qui avait jadis aidé à l'évolution de l'humanité, n'était plus , depuis déjà bien longtemps , qu'un obstacle à sa marche ascendante, et Voltaire servit la civilisation en lui portant les derniers coups. C'était la fonction de l'époque, fonction nécessaire, indispensable, qui répondait aux besoins du dix-huitième siècle, comme le christianisme avait répondu à un besoin des premiers temps de notre ère. « Une telle opportunité, dit Auguste Comte, se manifeste alors hautement par l'unanime disposition de tous les grands hommes contemporains à seconder spontanément cet indispensable ébranlement philosophique, en sorte que Ton ne peut citer à cette époque aucun esprit éminent qui n'ait réellement participé, sous des formes et à des degrés quelconques, à cette commune élaboration négative. »

Sans doute tous ces grands hommes furent profondément injustes envers le catholicisme ; sans doute ils méconnurent sa haute mission dans le passé ; sans doute nous ne pouvons les suivre dans leur réprobation, et nul, sur les pas

Page 1