‹ VoltaireChapitre 6 sur 113 · XVJ LETTRE-PREFACE DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

XVJ LETTRE-PREFACE DU TRADUCTEUR

d'Auguste Comte, n'a employé plus d'éloquence que vousmême à la réhabilitation de cette organisation religieuse, nul n'a mieux fait ressortir la grandeur de son rôle pendant plus de mille ans. Mais pouvons-nous leur en faire un reproche? L'histoire science et par suite l'iiistoire impartiale n'était pas née. Ils occupaient une position de combat incompatible avec la justice. « Détruisez, détruisez tout ce que vous pourrez, écrivait Voltaire à d'Alembert, vous servirez l'Etat et la philosophie. »

Le dix-huitième siècle avait contre lui l'Église à son déclin ; elle le gênait, parce qu'elle s'opposait à l'essor de la pensée moderne ; elle voulait lui imposer la foi, quand il ne connaissait plus que la raison et qu'il cherchait la science ; elle lui enseignait des dogmes qu'il savait inacceptables. Il hii fallait lutter sans cesse. Que lui importait, à lui combattant, si le catholicisme avait été un progrès sur le paganisme? Comparant au présent une doctrine, une civilisation à ses yeux oppressives et mauvaises, il bafouait, maudissait cette doctrine et cette civilisation. L'histoire, au contraire, comparant toute institution à l'institution qui l'a précédée, constatant un progrès dans toute étape nouvelle, applaudit aux efforts de chaque génération, et reconnaît, à travers les souffrances et l'ignorance de riiumanité, un progrès incessant, une évolution qui ne s'arrête pas.

Mais pour le démolisseur ce point de vue n'existe pas. Quand une ville a reconnu la nécessité d'une voie nouvelle, le travailleur qui frappe, infatigable, ne songe pas, ne peut pas songer à la splendeur passée du monument qu'il lui faut abattre. Où l'archéologue, le savant se souviennent que telle maison a été grande et belle, qu'elle a abrité de nobles fa-

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milles, des hommes d'élite, des intelligences sublimes, lui, tout à l'œuvre du moment, ne voit plus que lézardes, que murs chancelants, que toitures brisées, que ruines enfin, menace pour le passant, obstacle à la viabilité nouvelle.

Ainsi fit Voltaire. Il détruisit sans relâche, et son œuvre fut bonne. Il déblaya la voie pour les travailleurs qui devaient suivre, et prépara ainsi la reconstruction finale ; car, c'est vous-même qui l'avez dit, « il n'est pas une ruine à côté de laquelle ne s'élève un nouvel abri ; plus la destruction se hâte, plus la restauration devient active. »

Jusqu'où a-t-il poussé son œuvre ? Qu'a-t-il laissé debout? Strauss semble avoir voulu nous le faire toucher du doigt en plaçant en appendice, à la fin de son étude, le Dîner du Comte de Boulai a\: illier s, ce dialogue fameux que je me serais bien gardé de faire disparaître de la présente édition, ce résumé des opinions définitives de Voltaire, qui fit si grand scandale à son apparition, et qui même eut l'honneur d'être brûlé par la main du bourreau.

Nous y retrouvons ce que nous avaient déjà appris ses autres écrits philosophiques : que Voltaire conservait une foi, c'est-à-dire qu'en un point il croyait ce qu'il ne savait pas.

Il n'y a là nul paradoxe. Ce sceptique universel, qui versait les îlots de sa raillerie sur les saints, les diables, les anges, cet observateur si réservé, qui craignait de se décider sur la question de l'âme, parce que l'anatomie n'avait pas encore pénétré dans la constitution intime du cerveau, qui n'acceptait d'autre critérium de la connaissance que l'expérience, Voltaire était déiste. Et sa foi était vive; il la défendait contre toute attaque, et faisait tous ses efforts pour l'étayer par quelques raisons. Mais celles-ci,

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qui n'étaient que les raisons communément alléguées, montrent bien que cette conviction n'était pas le résultat d'une étude profonde, mais celui d'une tradition de jeunesse qui lui imposait son joug.

11 prouvait sa thèse déiste comme prouvent la leur les théologiens, décidés qu'ils sont à y croire encore quand ces preuves seraient insuffisantes et cent fois réfutées.

Ce fut là le point faible de la philosophie de Voltaire, et la source chez lui do bien des contradictions. Celui qui proclama un des premiers que l'homme ne peut rien découvrir de l'origine des choses, celui-là cherchait à découvrir ces origines ; adversaire de la métaphjsiq^ue, il y employait la métaphysique, il réconstituait, sans autres moyens que son imagination, le grand architecte de l'univers qu'avaient conçu ses pères.

Ce dernier vestige de théologie montre assez combien est puissante l'influence de l'hérédité et du milieu, puisqu'il est si difficile d'arracher les intelligences même les plus saines aux conceptions qui ont dominé sur les siècles ; il montre en outre tout le danger de la méthode négative, au-dessus de laquelle le dix-huitième siècle ne pouvait s'élever. Procédant par voie d'élimination, on se débarrasse une à une des hypothèses qui ont fait la foi des ancêtres, jusqu'à ce qu'on se butte à une dernière que l'on conserve, les attaches étant trop puissantes encore. Cette dernière devait être, chez Voltaire, le déisme; et nous comprenons qu'il n'en pouvait être autrement pour lui, quand nous lisons dans la facétie intitulée Pot-pourri : « Mais, monsieur Jean-Jacques, comment vous êtes-vous fait théiste? quelle cérémonie faut-il pour cela? Aucune, nous dit Jean-Jacques;

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je suis né protestant; j'ai retranché tout ce que les protestants condamnent dans la religion romaine; ensuite j'ai retranché tout ce que les autres religions condamnent dans le protestantisme; il ne m'est resté que Dieu, je l'ai adoré. » Jean-Jacques ici c'est Voltaire, avec la seule différence que ce dernier n'était pas né protestant.

Partout ailleurs il redevient lui-même. Nul ne pouvait à son époque rien décider d'une façon strictement scientifique sur la grave question de la pensée ; force était de s'en tenir à l'hypothèse. Aussi Voltaire attend-il que l'anatomie ait répondu; il repousse toute solution définitive, parce qu'il manque de toute observation probante. Il s'en tient « à l'expérience bien avérée de tous les hommes et de tous les temps. Cette expérience est que nous marchons par nos pieds et que nous sentons par tout notre corps , que nous voyons par nos yeux, que nous entendons par nos oreilles et que nous pensons par notre tète. »

Depuis lors ce qu'il appelait l'anatomie, et qui est aujourd'hui la biologie, a commencé son œuvre ; le problème est devenu moi-ns obscur, et l'on peut, sans trop de présomption, espérer le voir bientôt résolu dans ce qu'il a d'essentiel. Déjà vous avez reconnu, avec d'autres savants, qu'il n'y a là qu'une propriété spéciale d'un système spécial d'organes, la névrilité, et nul ne doute plus maintenant — j'entends nul qui soit compétent — que la pensée ne soit une propriété de la substance cérébrale.

Vous avez cette fois encore encouru les attaques des théologiens et des métaphysiciens; mais qu'ils pleurent, si bon leur semble, sur l'immatérialité qu'ils s'imaginaient porter en eux, et qui les mettait au-dessus de la commune

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