‹ VoltaireChapitre 50 sur 113 · S6 ESPRIT DE I/ŒUVRE · texte numérisé non relu

S6 ESPRIT DE I/ŒUVRE

lait tout aussi peu croire à la pureté virginale. Ce que Méphistophélès dit à Faust, son élève, qu'il ne trouve déjà que trop savant : « tu parles déjà presque comme un Français, » ou auparavant : « tu parles comme Hans Liederlich, voulant pour lui toute fleur gentille, et s'imaginant qu'il n'est bonheur ou faveur qu'il ne puisse cueillir , » cela était l'idée du cercle pour lequel Voltaire composait sa Pucelle. Avec l'héroïne d'Orléans, il pouvait, pour ainsi dire, faire d'une pierre deux coups : attaquer la croyance à la révélation divine et la croyance à la pureté féminine; ce qu'il réalisa dans son poëme, en conservant la machinerie merveilleuse. Saint Denis, patron de la France, distingue l'héroïne et l'assure de son concours dans des apparitions répétées , ce qui amène une lutte entre lui et saint Georges, le protecteur de l'Angleterre; mais tout cela est marqué de traits si burlesques — qu'on se souvienne seulement de l'âne ailé qui se présente pour lui servir de monture — que tout apparaît comme une pure parodie. Aussi n'est-ce que le côté bouffon, le dernier plan ; le premier plan est la mise en œuvre du second thème, où il s'agit beaucoup moins de l'héroïne elle-même, que du défilé des autres figures féminines du poëme, depuis la belle Agnès Sorel jusqu'aux nonnes et aux abbesses. Pour toutes, c'est l'occasion seule qui décide si elles resteront ou non pures et fidèles, et la violence même qui les oblige à ne plus l'être n'est pas entièrement détestée. Jeanne, au contraire, conserve sa dignité; la rudesse de cette fille de village, qui, dans la nécessité, sait écarter l'importun par un vigoureux soufflet., lui vient tout d'abord en aide; comme son rôle patriotique lui tient réellement

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au cœur, et qu'elle partage l'idée que son exécution est liée à la conservation de sa virginité, elle sait y veiller de près jusqu'à nouvel ordre. Cet esprit du poëme se manifeste ainsi dès le début :

Je ne suis né pour célébrer les saints : Ma voix est faible et même un peu profane. Il faut pourtant vous chanter cette Jeanne, Qui fit dit-on, des prodiges divins.

Elle affermit, de ses pucelles mains, Des fleurs de lis la tige gallicane.

Sauva son roi de la rage anglicane Et le fit ceindre au maître-autel de Reims. Jeanne montra sous féminin visage, Sous le corset et sous le cotillon, D'un vrai Roland le vigoureux courage.

J'aimerais mieux, le soir, pour mon usage, Une beauté douce comme un mouton; Mais Jeanne d'Arc eut un cœur de lion. Vous le verrez, si lisez cet ouvrage.

Vous tremblerez de ses exploits nouveaux; Et le plus grand de ses rares travaux Fut de garder un an son pucelage.

Avec de telles vues, le poëme de Voltaire était inspiré par l'esprit de la haute société de l'époque, et répondait aux mœurs du temps. Comme il ne fut écrit que peu à peu et qu'il ne circula de longues années que par des copies, posséder une de ces copies était un but ardemment poursuivi par des princes et des princesses ; c'était le mets des fins gourmets, et le connaître était une preuve qu'on appartenait à la bonne compagnie. Aussi le poëme n'était-il que trop vrai pour son temps; les femmes des plus hautes classes étaient en grande partie telles qu'elles y étaient

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