LK .MONDAIN. DISCOURS SUR L HO-MME
riqiie avait soulevé une tempête moins agréable. Dans la satire le Mondain, il chantait les louanges de la culture et de l'art, et vantait même, pour son influence sur la douceur des mœurs humaines, le luxe tant décrié. Par suite, l'état primitif de l'humanité lui paraissait celui de la rudesse et de la barbarie, et, avec une ironie légère, il esquissait d'Adam et d'Eve un portrait qui certes répondait peu aux idées alors reçues sur la condition paradisiaque. Au fond, ce qu'il nous montrait de nos premiers parents était bien inofFeusif : des ongles longs et crasseux, une chevelure mal ordonnée , une peau bise , une nourriture grossière et une couche dure; mais on y trouva une moquerie de la doctrine de l'Église, touchant l'état d'innocence, et le poëte fut encore o])ligé de fuir, cette fois pour tout un hiver. Deux ans plus tard, 1-738, il publia en Hollande les sept Discours sur l'homme, où, pour la forme et la matière, il s'engageait sur les traces de Pope, donnant en de gracieux vers le bonheur intime comme indépendant de l'état de fortune, montrant la modération comme la condition de ce bonheur, et faisant de la bienfaisance la vertu réellement humaine.
Mais aucun de ces ouvrages n'a autant fait parler de lui, ni contribué à rendre son auteur le favori des gens du monde et l'horreur des personnes graves et pieuses, au même degré, qu'un poëme sur la Pucelle d'Orléans, épopée burlesque commencée bien auparavant et achevée seulement plus tard, mais dont la grande partie date cependant de Cirey. Longchamp, qui à la vérité n'était pas encore au service de Voltaire, mais qui dut le lui entendre raconter, rapporte que pendant l'année 1730 ou 31 , il fut un jour
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({uestion, ;\ la taljlc du duc de Richelieu, des actions de la Pucelle, et du poëme épique que lui avait consacré un poëte du siècle précédent, Chapelain. On s'était surtout égayé sur ce poëme, parce qu'il donnait la jeune guerrière comme une sainte, et le duc avait prétendu que si Voltaire s'était attaché à un tel sujet, il en aurait certainement mieux saisi les avantages. Voltaire avait répondu qu'il n'en aurait, en tout cas, pas fait une œuvre sérieuse; car il y avait dans l'histoire de cette fille, d'un côté, trop de choses triviales, de l'autre, trop de choses horribles. Il croyait la matière plus propre au genre comique qu'au genre héroïque. De toutes parts alors on l'avait engagé à se livrer à ce travail ; après s'être débattu quelque temps il s'y était enfin décidé, et bientôt après il avait lu à la même société les quatre premiers chants de la Pucelle.
L'épopée de Chapelain, parue en 1656 sous le titre : la Pucelle, ou la France sauvée, et qui suit l'héroïne depuis son entrée en scène jusqu'à son cachot à Rouen, est avant tout une chose bien archaïque, qui devait sembler singulière à la génération de cette époque. L'histoire de la jeune fille y est rapportée entièrement dans le sens surnaturel adopté par l'Eglise. Jeanne, inspirée de Dieu, est appelée au salut de la France par grâce spéciale et sur la prière de la vierge Marie ; cachée par un nuage, elle est portée par les anges à travers les ennemis et présentée au roi; dans la bataille, les phalanges célestes se tiennent à son côté, de même que Satan et ses démons combattent pour les Anglais. Ce fut donc tout d'abord cette forme surannée qui excita la raillerie de Voltaire ; quant à l'héroïne, historiquement parlant, elle eut en quelque sorte à se réjouir de
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son intérêt. Il en parle à différentes reprises; il lui consacre un article du Diciionnaire philosophique ; il y revient dans l'Essai sur les mœurs et Vesprit des nations, au chapitre sur Charles VU; dans X-àRenriade il nous la montre dans le paradis , en compagnie de Bavard et de du Guesclin, comme la « brave amazone, la honte des Anglais et le soutien du trône. » Il demande qu'on la regarde non comme inspirée, mais comme une idiote de cœur qui se croyait inspirée; une héroïne de village à qui on lit jouer un grand rôle ; une fille courageuse que des inquisiteurs et des docteurs brûlèrent avec une lâche cruauté.
On lui fit jouer un rôle — qui donc? Dans V Essai sur les mœurs, Voltaire trace d'aljord le tableau des ruines de la France à l'avènement du nouveau roi, et continue : « Il fallut bientôt recourir à un expédient plus étrange, à un miracle (plus étrange que l'altération des monnaies, dont il est question auparavant). Un gentilhomme des frontières de Lorraine, nommé Baudricourt, crut trouver dans une jeune servante d'un cabaret de Vaucouleurs un personnage propre à jouer le rôle de guerrière et d'inspirée. » Se croire inspiré ou, comme Jeanne, avoir des visions de sainte Catherine ou de sainte Marguerite, était pour Voltaii'e une faiblesse d'esprit si inouie, qu'il lui était difficile d'en croire capable la personne même la plus simple, et qu'il fut toujours tenté d'y voir une demi-duperie ou une duperie complète. C'eut été le premier cas, si Jeanne se fût laissée persuader de cette illusion par un tiers, désireux de l'utiliser comme un instrument politique; le second, si elle eût inventé elle-même les visions. Voltaire flottait entre les deux suppositions, car une fois il appelle la pu-
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celle « iino héroiiio di^iic du miracle qu'elle a inventé ». Historiquement parlml , cela est aussi peu exact que la « servante de cabaret » ou que les vingt-sept ans que donnait Voltaire, au lieu de dix-huit ou dix-neuf, l'âge réel, renseignements qu'il avait puisé? dans une chronique inspirés des intérêts bourguignons et anglais. Toutefois, ainsi ravalé?, Jeanne reste pour lui toujours respectable; il estime son courage patriotique, et ce qui lui parle en outre en sa faveur, c'est qu'il se soit trouvé un évêqueet un inquisiteur pour la livrer au bûcher. Nous comprenons aussi maintenant sa question, comment des gens de goût peuvent s'intéresser sérieusement à une fille en habit d'homme, qui vient d'une auberge et finit sur un l)ùcher.
Ces paroles sont l'expression de l'exclusivisme aristocratique du temps de Louis XIV, dominant il est vrai surtout dans le drame, mais s'appliquant aussi à l'épopée. Des rois et des héros pour la tragédie, des bourgeois et des paysans pour la comédie. Quiconque regardait la fille rustique de Domremy comme une sainte pouvait en faire l'héroïne d'une épopéa sérieuse , car alors disparaissait toute différence d'état; mais quiconque la considérait du point de vue humain ne pouvait s'en servir que pour une épopée comique, selon le modèle aimable que nous a laissé l'Arioste. Une autre raison encore poussait, pour un tel poëme, à faire choix de l'héroïne nationale. Elle passait aux yeux du pays, et elle avait été célébrée comme telle, pour une vierge pure, qui pour cela même avait été trouvée digne d'être l'organe de la révélation et de l'action divines. Pour les tendances dont Voltaire était le porte-voix illustre, il n'y avait plus ni révélations ni actions divines merveilleuses. Et l'on vou-