‹ VoltaireChapitre 55 sur 113 · MORT DE LA MARQUISE · texte numérisé non relu

MORT DE LA MARQUISE

même comme écrivain — car Saint-Lambert devint dans la suite le poëte des Saisons — plus exalté qu'il ne méritait. En ce qui touche le sort final de la marquise, qui se lie si fatalement au fait que je viens de rappeler, je voudrais pouvoir renvoyer au récit que Longchamp nous a laissé. Plus ces événements sont caractéristiques pour les mœurs et la nature des personnages étudiés, plus il nous est dijïicile de les décrire sans toucher de trop près aux mœurs de notre temps, et au caractère de personnages vivant à une époque toute différente. Quelque temps encore les choses conservent une tournure tragi-comique : la découverte que la marquise, revenant à Paris, fait à Cirey, la consultation avec l'amant et Tami, l'appel de l'époux et sa joie paternelle, sont autant de traits de haut comique. Mais cette femme qui, à l'âge de quarante-trois ans, se voit encore une fois surprise par des espérances de maternité, a des pressentiments de plus en plus tragiques. On se rend à Lunéville pour y attendre la délivrance ; celle-ci est heureuse et amène une petite fille; mais quelques jours plus tard, une boisson froide que prend l'accouchée dans la chaleur de la fièvre de lait, cause une maladie mortelle. Trompés par un sommeil d'apparence favorable, A'oltaire et le marquis s'étaient éloignés un instant ; lorsqu'on les rappela, ils ne trouvèrent plus qu'un cadavre. Voltaire et Saint-Lambert restèrent les derniers près de la couche funèbre, et quand celui-là s'arracha de la chambre, déchiré d'une douleur profonde, il tomba sur le pavé, sans connaissance, au pied de l'escalier. Ce fut le 10 septembre 1749 que la période la plus heureuse de la vie de Voltaire se termina d'une façon aussi douloureuse.

Pendant les premières années de la retraite de Voltaire à Cirey, le prince royal de Prusse vivait également retiré dans son château de Rheinsberg, consacrant aux lettres ce temps de loisir. Après être parvenu, non sans peine, à aplanir les dissentiments portés très-loin entre son père et lui, il avait dii se confiner dans cet asile, où il montrait d'autant plus de zèle à satisfaire par son activité les exigences d'un père sévère, qu'il s'achetait par là le droit de consacrer tout le reste de son temps à une société plus délicate, à l'art et à la littérature. Rheinsberg était réellement la cour des Muses, mais d'une autre sorte, il est vrai, que ^\^eimar quarante ans plus tard, par cela surtout que là était cultivée, non la poésie allemande, mais la poésie française. Le premier dans cette littérature, la première du monde, c'était Voltaire, et parmi ses admirateurs étrangers, il n*}^ en avait aucun dont il dût être plus fier que de l'héritier si hautement doué du ieune trône de Prusse.

Ce n'était pas assez pour l'ardent prince d'admirer le mermeilleux écrivain dans son style seul, en lisant ses œuvres ; il brûlait du désir de lui faire connaître cette admiration, et de se rapprocher de lui par correspondance, en attendant la possibilité de le connaître en personne. Le 8 août 1736, Frédéric écrivit sa première lettre à Voltaire et ouvrit ainsi une correspondance qui devait se poursuivre, avec peu d'interruption, pendant près de quarante-deux ans, jusqu'à la mort de Voltaire, et devenir de plus en plus un besoin de l'existence de ces deux hommes. Telle qu'elle se présente à nous, formant trois gros volumes des dernières éditions des œuvres du grand roi, et se composant de 570 lettres, elle présente par plus d'un côté un intérêt qui n'est pas ordinaire. Ce sont les deux hommes les plus importants de leur temps, les représentants de deux nations — car Frédéric, quoique formé d'après le goût français, ne renie en aucune sorte la manière et la nature allemandes — qui communiquent l'un avec l'autre dans toute l'intimité possible entre un prince et un écrivain; deux hommes qui, dans des conditions différentes, mais les premiers chacun dans la sienne, se font part, dans les situations les plus diverses et pendant une longue période, des événements si nombreux de leur vie. Ces changements, soit dans leur situation au milieu du monde, soit dans leur pensée, prêtent à leur correspondance, dans tout son cours, l'attrait puissant d'un drame ou d'un roman. De leurs situations diverses au milieu du monde, quand d'une part le prince devient roi, le roi général victorieux, puis législateur et souverain plein de sagesse, enfin quand, par de terribles épreuves du sort, il devient un héros invincible.

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