‹ VoltaireChapitre 63 sur 113 · PROCÈS · texte numérisé non relu

PROCÈS

conclue; et cette accusation a pour elle les apparences. Le tribunal demanda à "\'oltaire, dans le cas où il voudrait revenir sur le marché, le serment qu'il n'avait rien changé à l'orieinal; un membre prétendit même qu'on ne devait pas lui permettre un tel serment, qui serait probablement un parjure. Voltaire se déclara prêt à jurer; mais il préféra auparavant, le 26 février 1751, conclure un accord avec le juif, dont le résultat fut que A'oltaire reprit sa lettre de change, le juif ses bijoux, à l'exception de quelques-uns, contre lesquels il dut payer à Voltaire une somme de mille thalers moins considérable que celle demandée par celui-ci. La victoire remportée par Voltaire dans ce procès fut donc plus apparente que réelle, et pour ce qui regarde l'accord final, on lui ferait difficilement tort en jugeant qu'il n'eût pas accepté la perte de mille thalers, s'il se fût senti la conscience tout à fait nette.

A Berlin la chose fit naturellement un scandale énorme. Les ennemis et les envieux de Voltaire triomphèrent ; on en fit en français une comédie intitulée : Tantale en procès, qui fut attribuée rien moins qu'au roi, mais à tort. On connaît l'épigramme de Lessing qui finit par ces mots : « Enfin, si l'on A'eut savoir pourquoi la ruse du juif ne lui réussit pas, on aura à peu près cette réponse : le sieur V'** était un plus rusé compère. » Qu'en savait Lessing? va-t-on demander. Hélas! il ne le savait que trop. Il avait — étranu'e jeu du sort! — traduit en allemand les papiers français de Voltaire concernant le procès du juif. Sou ami, le professeur de français Richier, qui alors faisait fonction de secrétaire près de \'oltaire, avait procuré à ce jeune homme de vingt-deux ans, vivant

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à Berlin dans des circonstances assez ditticiles, ce travail, qui avait été le bienvenu, et pour quelque temps l'avait fait le commonsal do Voltaire. Quelle impression lui était-il restée de son hôte ? Comment avait agi sur ce pauvre homme de lettres ce charme, auquel ne résistait pas un grand roi. Nous le voyons par cette épigramme ; l'enchantement disparait pour qui voit dans les cartes de l'enchanteur. Et il devait bientôt disparaître bien davantage encore pour Lessing. Vers la fin de l'année pendant laquelle il avait fait ce travail de traduction, il vit un jour chez Richier un certain nombr-e de feuilles du Siècle de Louis XIV, dont l'impression venait justement de s'achever, et dont on devait tirer deux douzaines d'exemplaires irréprochables pour la famille roj^ale. Il en emporta un exemplaire, que, selon toute apparence, il se composa avec des feuilles de rebut; celui-ci passa dans les mains d'un ami, et par lui une dame liée avec Voltaire en eut connaissance. Ce dernier avait droit d'être mécontent , car l'œuvre ne devait arriver aux mains de personne avant d'être parvenue à la famille royale, et Lessing avait en outre oublié, à son départ de Berlin, de remettre l'exemplaire à Richier, et Voltaire avait déjà fait avec des manuscrits et des épreuves certaines expériences très -désagréables. Mais quand, dans une lettre virulente que son secrétaire fut obligé d'envoyer à Lessing, il traita ce dernier comme un voleur d'œuvres littéraires, il s'attira une réponse malheureusement perdue pour nous, car, comme dit Lessing, il ne la mit pas en montre ; mais celui-ci aidait à aiguiser une arme qui devait plus tard le blesser plus douloureusement. Dans la polémique de Lessing contre Voltaire, dans la Dramaturgie de Hambourg, domino

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un ton qui s'explique seulement par ranimositéqui, conçue précédemment contre la personne, se reportait alors contre l'écrivain.

Et qu'on pense maintenant à l'impression du roi. « Voltaire attrape les juifs, » écrit-il en plaisantant à sa sœur; en réalité, cependant, il prit la chose plus au .sérieux. Vers la fin de janvier, après la cessation des réjouissances du carnaval, il était retourné à Potsdam, tandis que Voltaire était encore au beau milieu de son procès. Lorsque la sentence eut été prononcée bien formellement en sa faveur, il demanda tout doucement s'il pouvait partir. Le roi profita de cette occasion pour lui présenter la liste de ses méfaits. Il l'avait reçu chez lui, lui écrit-il, par estime pour son esprit, et croyant qu'un homme de son âge, lassé de s'escrimer contre les auteurs et de s'exposer à l'orage, venait à lui pour se réfugier comme en un port tranquille. Mais il avait d'abord, d'une façon assez singulière, exigé de lui de ne point prendre Fréron pour lui écrire des nouvelles , et après qu'il a eu la faiblesse , non-seulement de l''accorder, mais encore de faire partir d'Arnaud, qui ne lui avait rien fait à lui, pour le bon plaisir de Voltaire, celui-ci a avec le juif la plus vilaine affaire du monde, qui fait un train aff'reux dans toute la ville. L'affaire des billets saxons est si bien connue en Saxe qu'on en a porté, à lui, le roi, de grièves plaintes. Il veut la paix dans sa maison, et l'on s'adresse mal à lui pour des intrigues et des cabales. « En cas, ajoute-t-il. que vous puissiez vous résoudre à vivre en philosophe, je serai bien aise de vous voir; mais si vous vous abandonnez à toutes les fougues de vos passions, et que vous en vouliez à tout le monde, vous ne me

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ferez aucun plaisir de venir ici , et vous pouvez tout autant rester à Berlin. » Quatre jours plus tard, Frédéric prend la chose plus gaiement, sans pourtant rien accorder au pécheur, qui pendant ce temps avait encore imi)loré son indulgence. « Si vous voulez venir ici, écrit-il, vous en êtes le maitre : je n'y entends parler d'aucun procès, pas même du votre. Puisque vous l'avez gagné , je vous en félicite et je suis bien aise que cette affaire soit finie. J'espère que vous n'aurez plus de querelle ni avec le Vieuœ ni avec le Nouveau Testament ; ces sortes de compromis sont flétrissants, et avec les talents du plus bel esprit de France, vous ne couvririez pas les taches que cette conduite imprimerait à la longue à votre réputation. Un libraire, un violon de l'Opéra — continue Frédéric, faisant allusion à certaines affaires antérieures de Paris — un juif joaillier, ce sont en vérité des gens dont, dans aucune sorte d'affaires, les noms ne devraient se trouver à côté du V(')tre. J'écris cette lettre avec le gros bon sens d'un Allemand, qui dit ce qu'il pense sans employer de termes équivoques et de flasques adoucissements qui défigurent la vérité ; c'est à vous d'en profiler. » Combien diffère le ton de cette lettre, de celui où, l'été auparavant, Frédéric déterminait Voltaire à rester ! Combien se sont transformées, en moins d'une demi-année, les dispositions et la situation! et, il faut le dire, entièrement par la faute de Voltaire, que Frédéric supportait et choyait avec la magnanimité d'un roi autant qu'avec l'indulgence d"un ami.

Tant ])ien que mal. les choses reprennent leur cours habituel, et Voltaire vit, en apparence comme autrefois, tantôt à Berlin, tantôt à Potsdam. tantôt avec le roi. tantôt.

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