‹ VoltaireChapitre 62 sur 113 · LE SIÈCLE DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

LE SIÈCLE DE LOUIS XIV

idéal. Si, selon le jugement de Goethe, Voltaire éiait le plus grand écrivain et Louis XIV le plus grand souverain qu'on puisse imaginer parmi les Français , l'écrivain devait éprouver de la sympathie pour le souverain. Le l^rincipal défaut de ce dernier, l'amour-propre démesuré, uni à celui-ci, le trop grand amour de la guerre, n'étaient d'ailleurs que l'exagération d'une vertu, et d'une vertu nationale pour la France ; et l'autre défaut, l'étroitesse de ses idées religieuses, était surtout imputable à son éducation négligée. Voltaire dit quelque part que si Louis Xn' avait su véritablement lire, il n'eût pas révoqué l'édit de Nantes. Mais pourquoi ne le lui avait-on pas appris? Et comme il est doublement glorieux, quand, malgré ce défaut de culture , il favorise si généreusement l'art et la science , les savants et les poètes ! Sans doute il a fait trop de guerres, il a cruellement dévasté lePalatinat, et Voltaire esquisse un tableau non-seulement exact, mais saisissant de cette chose horril)le; mais il excuse le roi par l'éloignement du théâtre de l'action : « S'il avait été témoin de ce spectacle, il aurait lui-même éteint les flammes. » Il nous fait également de l'oppression des protestants, des fameuses dragonnades, une peinture complète, et les suites funestes de la révocation de l'édit de Nantes sont pour l'historien l'occasion de plaider en f^iveur de la tolérance, au nom des intérêts nationaux: mais il laisse au roi la conviction qu'il agissait selon son droit , et tait peser la responsabilité de toutes les cruautés sur ses agents. Après l'histoire du gouvernement et de la guerre, il est traité, dans une série de chapitres spéciaux, des institutions \)0litique>, de la ju.-tice et des finances, de l'armée et de la

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marine, du coininorco et de riudustrie, de la science et de l'art, et avec une prédilection particulière, naturellement aussi de l'histoire de la cour, si caractéristique et si importante à l'époque de Louis XIV, et pour laquelle l'auteur possédait des sources verbales. Une liste alphabétique raisonnéedes membres de la maison royale, des souverains contemporains, des maréchaux de France et des hauts fonctionnaires, puis des notices biographiques des écrivains et des artistes notables sous Louis XIV, précède l'ouvrage. Tout se lit non-seulement avec le plus grand plaisir, mais Voltaire a manifestement eu cette fois une volonté plus ferme et plus de moyens que dans ses autres écrits historiques, d'unir la plus grande profondeur possible à l'excellence de la forme, qui ne l'abandonne jamais. « Le Siècle de Louis XIV, dit Schlosser, est le seul ouvrage historique de Voltaire auquel on puisse emprunter, avec une certaine circonspection, des faits et des observations historiques. » Mais la plus importante : qu'il faut chercher dans l'éclat et la grandeur de ce règne les causes de la décadence déjà trop manifeste au temps de Voltaire, on doit aussi peu l'attendre d'une œuvre écrite avec les illusions du grand siècle, que la claire conscience de l'insuffisance de l'art et de la culture de ce siècle. Voltaire pourtant a suffisamment remarqué qu'à l'égard du mouvement philosophique, il était resté bien loin en arrière et avait laissé beaucoup à faire à son successeur, et il avait précédemment mis en lumière , dans son Temple du Goiit, quelques défauts particuliers de ses grands écrivains; mais en ce qui touche au point de vue général et au style de l'art, surtout de la poésie, il croyait fermement que les

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productions de cette époque étaient bien peu éloignées de la plus entière perfection.

A côté des travaux assidus de l'histoire , Voltaire se livrait, selon son habitude, à des occupations poétiques, soit du genre sérieux, soit du genre léger. A Potsdam et à Berlin, il écrivit la Loi naturelle, poëme en quatre parties, qui, imprimé seulement quelques années plus tard, a pour objet une religion et une morale dégagées de toute révélation et de toute différence de pays , de mœurs et de lois. Il continua aussi la Pu.celle , à laquelle les puissances s'intéressaient si vivement. Le poëte renvoya un secrétaire qui s'était laissé gagner à en livrer une copie au prince Henri. Et bientôt il sut persuader au roi de se priver des services deBaculard d'Arnaud, à peine installé. L'appel flatteur de Frédéric avait étourdi ce jeune homme; il s'opposait à Voltaire qui, d'ailleurs, n'avait pas pardonné le Soleil levant du poëme royal. Comme il se laissa aller à s'unir avec Fréron, le plus violent ennemi de Voltaire, celui-ci sut exposer ses griefs au roi de telle sorte qu'il }' avait à choisir entre lui et d'Arnaud. Pour cette fois, ce fut le dernier qui succomba : Voltaire triompha, sans se douter qu'il n'y avait là qu'un présage du sort qui l'attendait.

Dès le début, d'ailleurs , cet homme si richement doué n'éprouva pas une satisfaction complète de sa nouvelle situation. En décembre 1750 il écrivait déjà à sa nièce une lettre pleine de réticences énigmatiques : « On sait donc à Paris que nous avons joué à Potsdam la Mort de César, que le prince Henri est bon acteur, n'a point d'accent et est très-aimable, et qu'il y a ici du plaisir? Tout cela est vrai. . . ;

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mais... les soupers du roi sont délicieux; on \' parle raison, esprit, science; la liberté j règne; il est lame de tout cela; point de mauvaise humeur, point de nuages, du moins point d'orages. Ma vie est libre et occupée ; mais... mais... opéras, comédies, carrousels, soupers à Sans-Souci, manœuvres de guerre, concerts, études, lectures; mais... mais... la ville de Berlin, grande, bien mieux percée que Paris, palais, salle de spectacle, reines affables, princesses charmantes, filles d'honneur belles et bien faites ; la maison de M'"" Tyrconnell toujours pleine et souvent trop; mais... mais... ma chère enfant, le temps commence à se mettre à un beau froid. » Les indications particulières sur le sens de ce « mais » ne manquent pas dans les lettres ultérieures de Voltaire. En substance, elles roulent toutes sur ce fait, ({ue le voisinage du roi, malgré de nombreux témoignages d'affection, n'était jamais réellement sûr. Il voyait là un esprit pénétrant et une volonté absolue unis à une puissance effrayante;, dans les traits d'esprit semblables au jeu d'un jeune chat, auxquels se livrait le roi à ses soupers, il sentait toujours la griffe du lion. Rien n'était moins désiralde que d'en recevoir un coup, et seule la nécessité de s'en garer et de faire patte de velours quand il se sentait égratigné, était une violence faite à sa nature. Le choc ne pouvait manquer de se produire, quelle qu'en dût être l'occasion ; elle se présenta dans une circonstance particulièrement défavorable à Voltaire, en ce qu'elle rendait peu estimable pour le roi, sous le rapport du caractère, un homme dont l'esprit était l'objet de son admiration.

Voltaire avait si heureusement spéculé en France, qu'il voulut aussi le tenter en Prusse. Il possédait un flair exquis

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pour découvrir une bonne affaire. Il suivait les événements du temps, non-seulement avec l'intérêt de l'historien, mais avec celui du financier. De ce côté, un article du traité de Dresde, conclu en 1745, n'avait pas échappé à son attention. Les sujets prussiens qui avaient entre les mains des effets d'une banque saxonne, la steuer, devaient être payés de leur créance, capital et intérêts, par le trésor de Saxe dans des délais marqués sur le bon. Il y avait là une mauvaise combinaison, et naturellement la spéculation s'en empara; les sujets prussiens achetèrent à bas prix les effets des Saxons, qui ne jouissaient pas d'un tel avantage, pour en recevoir le montant intégral par la caisse saxonne. Toutefois, le roi Frédéric, qui ne l'avait pas entendu ainsi, avait déjà depuis deux ans défendu à ses sujets d'acheter à l'avenir de ces effets, et il convenait à un ami et à un favori moins qu'à tout auti'e de transgresser cette défense. Mais elle était si facile à éluder ! Le juif berlinois Abraham Hirschel avait livré la parure de brillants avec laquelle Voltaire avait joué le rôle de Cicéron dans sa Rome saur ce, au château de Potsdam. Cicéron donna à ce même homme de l'argent et des lettres de change pour lui acheter à Dresde des fourrures et des Injoux — c'est-à-dire des effets saxons — pour 35 louis d'or — c'est-à-dire avec 35 pour 100 de perte pour le vendeur, ou à 65 pour 100. Le juif part, mais écrit de Dresde qu'on ne peut les avoir qu'à soixante-dix. Bien, qu'il achète! Le lendemain le juif écrit à nouveau qu'ils sont montés à soixante-quinze. Cela n'était pas clair, et là Voltaire avait raison; mais Hirschel prétendit qu'un concurrent, le juif Ephraïm, avait pendant son absence excité la

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(létîancc de A'oltaire contre lui, et s'était oftert à négocier l'affaire à de meilleures conditions. Enfin , A'oltaire laissa l)rotester une lettre de change de 40,000 livres sur Paris, et le juif revint à Berlin sans avoir rien fait. Naturellement il y eut querelle : celui-ci demanda une indemnité et menaça de se plaindre; pour l'apaiser et éviter l'éclat, Voltaire lui acheta les brillants de Cicéron, qu'il avait fait auparavant taxer à un prix tel que le juif pouvait se trouver dédommagé de ses frais de voyage et de sa peine. Peu de jours après il se repentit ; il se fit apporter par le juif d'autres objets précieux, et ceux-ci il refusa de les payer. Il prétendit qu'il avait été lésé dans son affaire de bijoux, que le juif devait les reprendre et lui rendre les 3,000 tlialers qui lui avaient été comptés. Celui-ci rappela que Voltaire avait fait taxer les pierres, et qui lui garantirait qu'on ne les lui avait pas changées? Ceci parait avoir amené une scène assez vive; le juif aurait été saisi à la gorge; enfin Voltaire déposa une plainte de son côté. Il demandait d'abord la remise de sa lettre de change sur Paris, et là-dessus le juif fut immédiatement condamné. La question de l'achat interdit des effets saxons ne fut pas soulevée judiciairement, malgré la dénonciation du juif, parce qu'elle n'importait pas au procès. Ensuite A'oltaire demandait le remboursement du montant des liijoux, qu'il voulait rendre. Il vint à l'idée du juif de renier un écrit qui se rapportait à cette affaire et qu'il fut ensuite obligé de . reconnaître , ce qui lui valut une amende de 10 thalers; mais il accusa Voltaire d'avoir fait sur l'original des additions et des changements, dans le but de donner à croire que l'aftaire des bijoux n'était pas encore

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