‹ VoltaireChapitre 68 sur 113 · J LA DIATRIBE DF DOCTEUR AKAKIA · texte numérisé non relu

J LA DIATRIBE DF DOCTEUR AKAKIA

un peu l'activité de notre esprit pour voir dans l'avenir aussi bien que nous nous rappelons le passé; ces propositions et d'autres encore qui se laissaient facilement extraire de ce bizarre recueil de lettres, rendues plus comiques encore au moyen de quelques arrangements, sont données, par raillerie et par jeu d'esprit, comme l'œuvre non d'un homme célèbre , la chose étant^impossible, mais d'un jeune commençant qui a voulu présenter au pul)lic, sous une telle égide, ses idées qui n'étaient pas mûres. Le nom Akakia lui-même , c'est-à-dire sans malice (nom d'un médecin de François I'*''^ mais devenu dans le cas présent médecin du pape), est déjà d'un effet comique dans le titre d'un écrit si rempli de malice.

Ce petit livre eût été un mets succulent pour le palais de Frédéric si celui-ci avait pu surmonter deux choses : d'al)ord, (ju'il faisait rire aux dépens de son président d'académie, et, comme il avait écrit en faveur de ce dernier, à ses propres dépens ; ensuite il fut révolté presque davantage encore par la façon dont Voltaire l'avait trompé pour olitcnir la permission d'imprimer. Celle-ci avait été donnée pour une défense de Brolingbroke contre des attaques orthodoxes ; au lieu de cela , il fit imprimer sa satire contre ]\Iaupertuis. Puis il voulut nier quand déjà l'imprimeur et des tiers avaient tout avoué. Le mécontentement du roi déborda alors, et il écrivit à Voltaire une lettre fulminante , où il manifestait son étonnement de tant d'effronterie , et menaçait de faire connaitre l'affaire tout entière, afin qu'on vît que si ses ouvrages méritaient des statues, sa conduite méritait des chaînes. Les exemplaires imprimés ù: Akakia furent saisis et jetés au feu

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dans la chambre du roi, eu présence de l'auteur, (|ui dut en outre promettre par écrit d'observer les égards et le respect qui sont dus aux dignitaires de la science ou de la })oliti([ue. Mais déjà la mauvaise semence avait été répandue au dehors, et à peine l'édition de Potsdam était-elle anéantie, que de nouveaux exemplaires arrivèrent de Dresde à Berlin. A Paris, YAkakin fut vendu par milliers, et il devint bienti'it la délectation du monde cultivé depuis Pétersbourg jusqu'à Madrid. Le roi fut hors de lui et agit comme on a coutume d'agir dans ce cas : le 24 décembre 1752, il fit brûler l'odieux libelle par la main du bourreau sur la place publique de Berlin. Ce prince, ami des lumières , aurait dû laisser à l'inquisition d'Espagne ou au parlement de Paris cette façon de l'emporter sur un livre, et Voltaire fut, en ûiit, généreux envers lui, en ne faisant pas de cet acte l'objet spécial d'une satire. Sur le moment, il fut fort effrayé. Par cette violence contre le livre, il eut la mesure de ce qui était possible contre l'auteur. La Prusse avait aussi sa Bastille, soit à Spandau, soit ailleurs. Il se tranquillisa pourtant bientôt, et huit jours après l'exécution, au premier jour de l'année 1753, il renvoya au roi sa clef de chambellan, sa croix et le brevet de sa pension, avec ces mots empreints d'autant de délicatesse que de sentiment :

Je les reçus avec tendresse.

Je les renvoie avec douleur, Comme un amant jaloux, dans sa mauvaise hiuneur. Rend le portrait de sa maîtresse.

C'était plus que Frédéric n'avait voulu ; le même jour son A^alet de chambre et secrétaire intime, Fredersdorf,

H4 DKi'.vRT DE Voltaire.

reporta à Voltaire la croix et la clef, et eut avec lui une longue conversation. Peu de jours après, le roi le voulut de nouveau à souper; à la fin du mois, il l'invita à revenir avec lui à Potsdam; il lui envoya du quinquina, pour hâter sa guérison : ce n'est pas cela qu'il lui faut, écrit Voltaire, c'est son congé. Il demande la permission d'aller faire une cure à Plombières ; le roi lui fait répondre qu'il y a aussi d'excellentes sources dans son pa.ys , entre autres à Glatz ; comme si, dit notre Français, on envoyait prendre les eaux en Sibérie ; il tint pour Plombières. Alors le roi se fàclia sérieusement : le prétexte de Plombières n'était pas nécessaire pour demander son congé, lui écrivit-il, il pouvait quitter son service quand il le voudrait; mais, avant de partir, il devait lui faire remettre le contrat de son engagement, la clef, la croix et le volume de poésies qu'il lui avait confié. Ce dernier était un choix de poésies de Frédéric, imprimé au château de Potsdam, à un petit nombre d'exemplaires, et seulement pour les plus intimes amis, et Voltaire en avait eu un en son temps. Mais il ne voulait pas partir ainsi dans la disgrâce : que dirait le monde, et surtout Paris ^ Il écrivit à ce sujet une plaisante lettre, pour obtenir un congé personnel. Le roi accéda à son désir : il put venir à Potsdam et demeurer au château comme autrefois ; il y resta presque huit jours ; on mangea ensemble, en apparence, avec toute cordialité, et Voltaire promit de revenir en automne , après la fin de sa cure ; c'est pourquoi il dut emporter la croix, la clef et le volume de poésies royales. Voltaire partit de Potsdam le 26 mars 1753, et, ce qui doit avoir été dès lors son intention, lui et Frédéric ne se revirent plus.

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Voltaire voyageait eu arand .seigneur, dans une voiture commode, attelée de quatre, parfois de six chevaux de poste, avec deux laquais sur le siège, et à côté de lui, dans l'intérieur, entre les cartons et les caisses, son secrétaire. On arriva au soir du second jour à Leipzig, d'où, pendant un séjour de trois semaines, on entretint avec Paris une correspondance enjouée ; on visita Gottscher comme représentant de la littérature allemande, et le.s escarmouches continuèrent à distance avec Maupertuis. Celui-ci, ayant appris que A'oltaire avait en réserve une nouvelle attaque, s'était laissé emporter, à lui écrire à Leipzig, le menarajit d'une vengeance personnelle. Naturellement il se jetait ainsi sur l'arme de son adversaire ; car celui-ci ne lui donna pas seulement une réponse par lettre, dans un style des plus goguenards , mais il fit insérer dans un journal de Leipzig, le Gouverneur, une manière de signalement ainsi conçu : « Un quidam ayant écrit une lettre à un habitant de Leipzig, par laquelle il menace ledit habitant de l'assassiner, et les assassinats étant visiblement contraires aux privilèges de la Foh^e, on prie tous et un chacun de donner connaissance dudit quidam , (juand il se présentera aux portes de Leipzig. C'est un philosophe qui marche en raison composée de l'air distrait et de l'aii' précipité, l'œil rond et petit, et la perruque de même ; le nez écrasé, la physionomie mauvaise , avant le visage plein et l'esprit plein de lui-même , portant toujours scalpel en poche, pour disséquer les gens de haute taille. Ceux qui en donneront connaissance auront mille ducats de récompense, assignés sur les fonds de la ville latine que ledit quidam fait bâtir, ou sur la première comète d'or et de diamants

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qui iloit tomber incessamment sur la terre, selon les prédictions dudit quidam philosophe et assassin. » .

Que pouvait un grave président d'Académie contre un homme qui maniait de telles armes ? D'ailleurs, ce dernier s'y blessa lui-même. Il avait donné sa parole au roi, en prenant congé de lui, de rester tranquille à l'endroit de Maupertuis; et à peine avait-il passé la frontière, qu'il le défiait de nouveau. En même temps émergeaient à Berlin des parodies des vers royaux, qu'on attribua à Voltaire, de qui courait en outre une lettre très-mordante au secrétaire perpétuel de l'Académie. Et le roi avait laissé entre les mains d'un homme aussi inconstant , sans parler de quantité de billets confidentiels, un volume dont il pouvait faire un usage si désagréable, si dangereux pour Frédéric. Car, combien- de traits de sa malice avait pu lancer celui-ci contre ses collègues couronnés , rois et princesses ! Depuis longtemps Frédéric avait le soupçon, et noii tout à fait sans fondement, que sur ce point Voltaire n'avait pas été entièrement discret avec ses amis de Paris.' Donc, conclusion : Voltaire ne doit pas sortir d'Allemagne sans avoir rendu le livre de poésies; et puisqu'on lui ôte cela, on lui ôtera d'autant plus la croix et la clef, afin que toute relation soit définitivement rompue avec lui. Des ordres en ce sens précédèrent Voltaire, lui réservajit une embûche à sa dernière htation, vers laquelle il s'acheminait lentement et commodément.

A Gotha, où il se rendit après Leipzig, il reçut du duc et de la duchesse un accueil si gracieux, fut si bien hébergé dans le château même, qu'il y resta près de cinq semaine?. La duchesse sut l'y retenir par un projet littéraire. Elle désirait de lui, — une princesse allemande , d'un écrivain

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franrais, — une hisloire allemande, qu'on put lire naturellement ; cai-, que pouvait-on taire des in-quarto des Maskow et des Bunau? Voltaire mit donc à contribution, avec sa vivacité ordinaire, la bibliothèque de Gotha, avec son secrétaire Collini, qui lui faisait des extraits, et prépara ses Annales de l'Empire, qui l'occupèrent encore beaucoup les années suivantes : la plus travaillée et la plus savante de ses œuvres, comme le proclame son coUal>orateur Collini; la .•seule ennuyeuse qu'il ait faite, dit Ijientùt le public d'une commune voix. De Gotha il alla à Cassel ; de là, après une visite au landgrave, à Wabern, à Francfort, où il entra le soir du 31 mai, et prit son logement à l'hôtel du Lioa-cVOr.

Le lendemain matin, tout était déjà prêt pour le départ; la voiture et les chevaux attendaient, lorsqu'un certain Freytag , conseiller de guerre prussien et résident de Francfort, accompagné d'un officier de recrutement et d'un sénateur de Francfort, vint s'installer chez Voltaire, et lui demanda, au nom du roi, sa croix, sa clef, le contrat de son engagement et le volume de poésies. Voltaire, fort surpris, remit aussitôt la croix et la clef à Freytag, fit ouvrir ses coff'res, d'où les papiers furent tirés et scellés; il regretta de ne pas avoir sur les lieux le volume de poésies , qui se trouvait dans une caisse laissée à Leipzig pour être expédiée à Strasbourg, mais dit qu'il allait écrire sur-le-champ. La perquisition avait duré de 9 heures du matin jusqu'à 5 heures du soir, et \'oltaire resta consigné à l'hôtel, sur sa parole, jusqu'à l'arrivée de la caisse,* avec une promesse écrite de Freytag, qu'aussitôt le volume rendu, il ne serait plus mis aucun obstacle à son

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voyage. Sa nièce, M""^ Denis, qui l'attendait à Strasbourg, se hâta d'accourir près de lui à la nouvelle de ce contretemps, et prit part ensuite à toute l'affaire de Francfort. Voltaire fut très-irrité; il écrivit, pour se plaindre, dans toutes les directions, à l'empereur lui-même, auquel il promettait d'importantes révélations , naturellement au désavantage de Frédéric, si on lui permettait d'aller secrètement à Vienne. En même temps, il Ht néanmoins écrire à ce dernier, par sa nièce, une lettre destinée à le toucher. Ce qui ne l'empêchait pas de s'occuper de ses Annales de V Empire, comme il s'était occupé à Berlin de contes comiques, de la Piicelle elle-même, pendant les semaines si troublées de ses différends avec Frédéric. « Ce qui aurait paralysé les moyens d'un homme ordinaire, dit à cette occasion CoUini, donnait })lus d'essor à cet homme étonnant. Il possédait l'art d'affaiblir les chagrins par des objets contraires. » Dans dételles dispositions, il fallait se garder de lui. Le libraire hollandais VanDuren, qui, du reste, ne lui avait pas laissé un bon souvenir à l'époque des pourparlers concernant VAntiniacJiiafel, parut un matin pendant ces jours d'arrêts, et présenta au secrétaire un compte vieux de treize ans. Voltaire s'emporta; et lorsque l'après-midi le libraire se montra dans le jardin de l'hôtel, il courut sur lui comme un furieux, lui appliqua un soufflet. Le malin CoUini dit au battu , pour le consoler, que le soufflet venait d'un grand homme.

Freytag avait envoyé à Berlin un compte rendu détaillé du résultat de sa perquisition , et avait demandé de plus amples instructions. La réponse de Fredersdorf fut que le roi était en voyage, mais qu'on l'attendait sous peu de

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jours; à son retour, Frédéric, au gré duquel la chose avait déjà trop duré, fit parvenir à Francfort l'ordre de laisser partir Voltaire, contre la promesse écrite de rendre le volume aussitijt qu'il serait possil)le. Le 18 juin, après un séjour de plus de quinze jours, la caisse arriva; mais Freytag n'avait alors reçu encore que le billet de Fréflersdorf et non l'ordre de libération, et refusa non-seulement de laisser aller Voltaire, mais même d'ouvrir la caisse. Voltaire vit là un manque de parole et ne se crut plus obligé dès lors à tenir la sienne. Le 20 il s'esquiva avec son secrétaire de l'iiùtcl du Lion-iVOr, et tous deux, n'enlevant que les choses de première nécessité, montèrent dans une voiture de louage, qui devait les conduire à Mayence. Mais à la porte de Mayence, ils se virent arrêtés : Freytag, qui avait eu vent de leur fuite de l'hôtel, y avait envoyé et accourait, en proie à la plus vive irritation, pour ramener prisonniers dans la ville Voltaire et son secrétaire, en vertu de pleins pouvoirs obtenus à la hâte du bourgmestre. On les conduisit d'abord chez un certain Schmidt, marchand, qui , avec le titre de conseiller à la cour, était l'adjoint et le remplaçant de Freytag , et Voltaire se vit exposé, dans un comptoir, aux regards hébétés de commis et de domestiques, et gardé comme un criminel. On enleva aux prisonniers leur argent et leurs effets, et on ne laissa pas même sa tabatière au poète de \a.Henriade. Ses yeux étincelaient de fureur, raconte Collini , et tout à coup il saisit l'occasion de s'enfuir dans la cour par une porte ouverte. Toute la maison le suivit, et Collini nrrivant, vit son maître courijé dans un coin, mettant ses doigts dans sa bouche et faisant des efforts pour vomir. "\'ous trouvez-

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