RETARDS
VOUS donc mal ? s'érria-t-il, Fingo.fingo (je fais semblant) lui répond à demi-voix A'oltaire , qui n'avait voulu qu'inquiéter ses persécuteurs. Après deux heures d'attente , les prisonniers furent remis à un nommé Dorn, employé de Frejtag, qui ne les ramena pas à l'hôtel du Lion-cVOr, mais à celui de la Corne-de-Bouc , où il fit aussitôt amener M'"« Denis. Naturellement on leur donna une garde, puisqu'ils avaient déclaré ne plus se considérer comme obligés par leur parole.
Cela se passait le 20; le 21 arriva l'ordre royal, et le 25 celui de les laisser aller sans condition. Mais, par sa tentative de fuite, le prisonnier avait rompu les arrêts du roi ; et par là un nouvel état de choses était créé, qui, dans la conviction de l'inepte Freytag, devait nécessiter un nouveau rapport à Berlin et provoquer un nouvel ordre d'arrestation. Quinze jours s'écoulèrent encore ainsi , et alors Freytag, qui avait eu à subir une verte semonce de Berlin pour sa maladresse , se crut autorisé à laisser libres les prisonniers. Voltaire rédigea une protestation contre ces violences, et si son secrétaire ne s'était interposé, il aurait tiré sur le détesté Dorn, qui avait paru devant lui, dans la meilleure intention du monde, pour rapporter les objets saisis sur lui. Après son départ, précipité par ce dernier trait, le coffre qui contenait ses effets et son argent fut officiellement ouvert, et 100 florins en furent enlevés pour couvrir les dépenses. Voltaire put retirer le reste contre quittance, quand il le voudrait ; mais il ne le fit point, préférant abandonner argent et valeurs, afin de pouvoir plus tard répandre dans le monde que, sans parler d'autres mauvais traitements, il avait
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été dépouillé à Francfort. Quand il s'agissait d'atteindre un but, ne fût-ce qu'un effet oratoire, Voltaire ne s'inquiétait jamais outre mesure de la vérité, et jouait avec les circonstances secondaires, parfois même avec les circonstances principales, avec une licence toute poétique. Mais il n'a jamais menti aussi impudemment que dans la masse de lettres et de notes émanées de lui sur cette affaire de Francfort ; c'est que nulle autre ne l'avait autant froissé. Tout le monde connaît le « Monsir » et « l'œuvre de poëshie » du pauvre Freytag , tandis que son rapport original aux archives de Berlin est d'une orthographe irréprochable. Mais la présence d'une dame dans cette affaire était inestimable pour le récit de ~\'oltaire. M'"« Denis y apparaît continuellement, en proie à des attaques de nerfs et à des évanouissements, qui n'étaient guère dans la nature de cette femme résolue. Une Parisienne traînée par la ville avec une escorte militaire, quelle bai'barie gothique ! et des soldats comme femmes de chambre ! et des baïonnettes comme rideaux de lit ! Pouvait-on répéter trop souvent de telles façons de dire, quand on les avait une fois inventées? Elles trouvèrent de la foi et la conservèrent; Voltaire parlait fort, les archives de Berlin étaient muettes, jusqu'à ce qu'à une époque toute récente, les véritables documents aient été produits.
Cette histoire de Francfort fut malheureuse pour les deux parties , et plus encore pour le roi que pour le poëte. Le dernier en fut quitte avec quelques semaines d'un état d'esprit pénible; la gloire du premier en a souffert jusqu'à nos jours. Et, cependant, tout ce qu'il y eut de pis dans cette affaire fut le produit du hasard. Si Voltaire, lorsque
Freytag lui fit sa désagréable visite, avait eu dans la main le volume royal . il aurait pu continuer son chemin sans obstacle ; si le roi n'avait pas été éloigné de sa capitale pour les choses du gouvernement , et s'il avait été moins maladroitement servi à Francfort , la moitié au moins de sa peine aurait été épargnée au poëte. Mais, après ce que Voltaire avait laissé voir de ses intentions à Leipzig, le roi avait toute raison de lui redemander ses poésies, et le retrait de la croix et de la clef en étaient la conséquence. Si Voltaire était parti de Potsdam avec ces intentions, l'exécution de son Akakia en était cause; et le roi y avait été entraîné par sa première démarche fausse, son immixtion dans la querelle des savants, tandis que ce reproche pèse sur A'oltaire, qui ne sut pas sacrifier, par égards pour un prince qui avait tant fait pour lui, le plaisir de la satire et de la vengeance. Il y eut faute dés deux côtés ; mais l'introduction de circonstances sur lesquelles on ne pouvait compter doit entièrement rester hors de cause.
De Francfort, Voltaire alla, le 7 juillet, à Mayence. où il séjourna pendant trois semaines pour sécher, comme il dit, ses habits mouillés dans le naufrage et pour continuer ses Annales de V Empire. Là, ce fut la noblesse qui fit la cour à l'homme célèbre ; puis il reçut du voisinage une invitation princière qui , en ce moment , en face de la rupture avec Frédéric, fut doublement bienvenue. Mais Frédéric et Charles Théodore ! Ce dernier ou avant-dernier électeur palatin était un homme totalement nul , un de ces princes allemands élevés à la française, chez lesquels l'amour de la littérature et de l'art, sans avoir de profondes racines, faisait partie de leur vaine pompe. Sur son invi-
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tation, Voltaire se rendit, vers la fin de juillet, à Mannheim et à Scliwetzingen, château de plaisance avec ce jardin si renommé plus tard, qui était la résidence d'été de l'électeur. Celui-ci combla Voltaire d'attentions, et fit entre autres représenter devant lui j)lusieurs de ses pièces sur son théâtre français. Après quinze jours passés à Schwetzingen, Voltaire se rendit, dans le milieu d'août, à Strasbourg, et tandis que partout il avait l'habitude de descendre dans les premiers hôtels , il se dirigea ici vers une petite auberge écdirtée,V Oi' rs-Bla ne. Le public, qui ne perdait pas do vue cette illustration, en fit des gorges chaudes, et, — c'est un avare, fînit-on par dire. — « Mais on va voir, écrit Collini , combien l'on a tort dajouter foi aux apparences, et à quel point on doit être circonspect à juger les actions des hommes sur de simples conjectures. Ce qui passait pour un trait d'avarice n'était, dans le fond, qu'un effet de la bonté de son cœur. Un des garçons de l'auberge de V Empereur, à Mayence, nous avait servis avec une extrême attention. Son zèle et ses manières lui avaient gagné les bonnes grâces de Voltaire. Ce garçon était de Strasbourg. Il nous dit que son père tenait dans cette ville l'auberge de VOurs-Bk/ne,et nous sup])lia d'y aller loger. Cette attention d'un fils pour l'auteur de ses jours toucha mon illustre compagnon de voyage : il promit ce qu'on lui demandait. » Toutefois, il s'installa bientôt dans une maison de campagne, en avant de la ville, où il put recevoir les visites qui lui venaient en foule, mais aussi sut faire son profit, pour l'amélioration de ses Annales de V Empire, des indications de l'historien strasbourgeois Schœpflin.
On conçoit que Paris manquait fort à ^'oltai^(^ et il
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n'était pas encore guéri de cette faiblesse de croire qu'il lui fallait ({uelque part une cour où il lui plût de passer sa vie. De Francfort, M'n« Denis était revenue à Paris pour sonder les sentiments et rendre possible le retour de l'oncle. Sachant combien elle-même était intéressée dans la question, nous croirons sans peine quelle dut y frappera toutes les portes. Mais les nouvelles qu'elle put transmettre ne lurent nullement fevorables. Les ennemis, surtout les ecclésiastiques, firent tout pour fortifier rantipathie du roi, accrue en outre par la désertion de Voltaire vers Frédéric. Il dut alors comprendre qu'il lui fallait s'arrêter plus longtemps encore sur le seuil de sa patrie. Les Afuiales de l'Bmpi^^e étaient presque achevées; un frère du professeur Schœpflin avait une imprimerie à Colmar, et, grâce à une avance de Voltaire, il entreprit l'impression. Celui-ci fixa donc, au commencement d'octobre, sa résidence à Colmar, pour veiller sur cette impression de son œuvre. Les nouvelles de Paris annonçaient de plus en plus que c'étaient surtout les motifs religieux qui étaient mis en avant à la cour contre lui, de même qu'il se voyait à Colmar entouré d'espions ecclésiastiques. Il s'agissait alors de faire au grand jour preuve de son attachement pour l'Eglise, et, avec sa façon de penser, cela ne coûtait à Voltaire nulle contrainte. En 1754 il participa à la communion pascale, sans cependant améliorer par là sa situation. Ses amis levèrent les épaules de sa faiblesse ; ses ennemis grincèrent des dents, disant qu'il tournait les choses saintes en ridicule. On ne voulut de lui à Paris pas plus qu'auparavant.
Mais on pouvait bien le laisser aller, un homme malade, ù Plombières, les bains des Vosges. Seulement, ô malheur !
VOLTAIRI-: A SENO.XES ET A PLn.MlilKREb'. 105
son adversaire, Maiipertuis, était aussi un homme malade et avait aussi jeté ses vues sur Plombières. A'oltaire alors s'arrêta dans sa route et se retira à l'abbaye de Senones, à laquelle il avait pensé un instant, comme nous nous en souvenons, cinq ans auparavant, lors de la mort de la marquise. Là il rencontra son savant ami, dom Calmet, avec lequel il put échanger des souvenirs de Cirer, mais put consulter aussi les pères de l'Eglise et les actes des Conciles. C'est ce qu'il fit pendant près d'un mois, et il se procura, par les moines, des extraits des respectables in-folios, qui lui vinrent bien à }toint plus tard pour ses écrits théologiques. Lorsqu'il sut le champ libre à Plombières, il y passa une couple de semaines avec M'"** Denis et le fidèle d'Argental. A Colmar, où il revint ensuite, il eut, dans le cœur de l'automne, une agréable surprise. La margrave de Bayreutli, Wilhelmine, sœur de Frédéric , à son passage pour Montpellier, où elle pensait passer l'hiver avec son mari, s'arrêta à Colmar pour saluer Voltaire ; elle voulut même l'emmener. Les choses n'allèrent pas jusque-là, mais il se servit de l'entremise de la sœur pour agir sur le frère; car à la fin de cette année même il est question de tentatives de sa part pour préparer son retour à Berlin. Dans la suivante, il envoya au roi les Annales de l'Empire et d'autres écrits, avec des lettres destinées à l'apaiser. Mais celui-ci écrivit à son secrétaire d'alors, Darget : « Croiriez-vous bien que Voltaire, après tous les tours qu'il m'a joués, a fait des démarches pour revenir! Mais, que le ciel m'en préserve ! Il n'est bon qu'à lire et dangereux à fréquenter. » Après l'expérience qu'il avait faite, il est à peine croyable que Voltaire eût donné réellement
suite au rappel du roi. si ce rappel fût venu; mais c'eût été pour lui une marque d'honneur dont il se fût servi d'un autre côté. Ses regards continuaient à être tournés vers Paris et Versailles . où il avait conservé quelques protecteurs. A ceux-ci appartenait depuis longtemps, comme nous le savons, le duc de Richelieu, un débauché sans caractère, qui n'était pas meilleur dans ses rapports avec Voltaire qu'avec tous les autres. Pourtant ce dernier s'accrochait solidement à lui, quoi que pussent dire d'Alembert et ses autres amis contre « sa vieille poupée. » Ce protecteur partait alors pour le gouvernement du Languedoc, et une rencontre à Lyon fut concertée avec lui. Elle eut lieu en novembre ; mais le duc n'apportait pas grand encouragement. A tout ce qui était déjà contre lui, s'ajoutaient encore des copies delà Pncelle, qui couraient dans Paris, et qu'on pouvait avoir pour un louis d'or. Son auteur savait bien quel devait être l'effet produit ; dans son poëme, à côté du sacré, le profane, la cour et la hiérarchie, le roi et sa maîtresse n'étaient pas ménagés. "\'oltaire fit plus tard imprimer la Pucelle, sans ces passages, qu'il déclarait, nous le savons, avoir été ajoutés par ses ennemis, et l'envoya à la Pompadour et aux ministres. Mais pouvait-il les tromper?
Dans l'état présent de ses affaires, le cardinal deTencin, archevêque de Lyon, était pour lui un personnage particulièrement important. Malgré sa goutte, il mit ses habits de gala et se fit conduire un jour au palais archiépiscopal. CoUini lui donna le bras jusque dans l'antichambre du cardinal , tant la marche lui était pénible. Mais à peine était-il entré chez celui-ci qu'il ressortit, reprit le bras de
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son secrétaire ut se dirigea sans rien dire vers su voiture. Là il dit, après un silence rêveur : «Mon ami, ce pays n'est pas fait pour moi. » L'archevêque lui avait déclaré qu'il ne pouvait admettre à sa table un homme nud vu à la cour, et le commandant de la ville se comporta de la même façon. Comme son cœur l'avait été par la précédente rencontre avec la margrave, son amour-propre fut certainement flatté de voir l'Académie des sciences et des beauxarts de Lyon l'admettre dans son sein, son Brut us et sa Mérope représentés au théâtre de la ville, et le })ublic le couvrir d'acclamations chaque fois qu'il y parut ; en somme, tout cela ne pouvait rien changer. Ce pavs n'était pas fait pour lui, du moins pour le moment, il le savait maintenant ; il lui fallait se chercher une autre patrie. Après un séjour de six semaines, quehjue temps avant Noël il quitta Lyon et se dirigea vers Genève. Il était déjà tard, dans la soirée, quand il arriva devant la ville, et les portes étaient fermées. Elles s'ouvrirent pour lui, et avec elles une nouvelle période de la vie de A^oltaire, (|ui, pour être la dernière, n'est pas la plus mauvaise.
Il n'entrait pas dans les idées de A^oltaire de rester à Genève même. Mais la beauté des sites au l)ur(l du lac, la bonne nature des hal)itants, l'attiraient; à quoi s'ajoutait encore qu'on se trouvait dans un pays parlant la langue française, et tout près de la France sans être sous sa dépendance. Aussi l'invitation du propriétaire du château de Prangin, près Nvon dans le Valais, qui lui permit de s'y installer pendant quelque temps, fut-elle la bienvenue. Voltaire y passa les premiers mois de l'année 1755. C'était, comme le dit Collini, « un temps de repos destiné à choisir enfin une demeure où le philosophe put achever en paix sa carrière ».
Son regard tomba successivement sur une maison de campagne près de Lausanne, nommée Monrion, et sur une propriété avec villa, non loin de Genève, qui portait alors le nom de Saint-Jean; il acheta toutes deux sa vie durant, et bientôt encore une nuùson à Lausanne même, et dans les premières années il se tint quelques mois de Thiver à Mon-
l('i() MiiNRION ET LES DKLICES.
i-iûii, et le reste du temps dans sa campagne de Genève. La situation de cette dernière était ravissante : elle dominait la ville et le lac, avec les Alpes et leurs glaciers dans le lointain, tandis que derrière la maison des terrasses et des jardins offraient de charmantes promenades. Elle méritait l)ien (jue le nouveau propriétaire changeât son nom en celui de Délices, SOUS, lequel est devenue célèbre cette terre habitée par A'oltaire plusieurs années. Un homme d'une telle sorte ne pouvait rien posséder sans tenter d'y imprimer le sceau de son esprit et de son goût; aussi, à peine Voltaire fut -il maitre de ces deux propriétés, qu'il eommenra à planter et à bâtir. Surtout aux DcHices , la maison et le jardin furent embellis. C'est de là qu'il écrivait à une dame de ses amies qu'elle devrait s'arranger aussi un joli jardin, chose très-amusante, l'eau, les fleurs, les arbustes étant la source de tant de consolations qu'on ne trouve pas près des hommes. Ses soins s'étendaient jusqu'aux détails. Nous avons une lettre de lui, du printemps de 1756, où il recommande de faire tomber les hannetons des marronniers et de les donner à manger aux poules. Il s'occupait pour la maison d'une installation commode ; la cuisine et la cave étaient toujours excellement garnies, et il ne manquait ni de chevaux ni de voitures. Les visiteurs devenaient des hôtes, et madame Denis faisait les honneurs; Voltaire lui-même était l'amphitryon le plus aimable, sans que fussent en souffrance pour cela ses travaux littéraires, qui devenaient alors de la plus haute importance. Les deux petites propriétés qu'il s'était acquises n'étaient pas encore un espace suffisant pour l'activité de Voltaire, qui, comme nous l'avons assez vu, outre les occupations de l'es-
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prit, avait encore l)esoiii de s'étendre au dehors. Comme il avait été tenté auparavant de spéculer dans la banque et le commerce, il éprouvait maintenant le désir déposséder des biens fonds. Puis une autre raison venait s'v ajouter. Mourion se trouvait sur le territoire de Berne, les Délices sur celui de Genève ; car Voltaire avait coutume de dire qu'un philosophe doit toujours avoir deux ou trois trous sous terre contre les chiens qui le poursuivent : s'il s'en procurait un semblable sur la frontière de France, il aurait, en cas de nécessité, le clioix entre trois contrées. L'occasion se présenta précisément en 1758 d'acquérir deux domaines plus importants dans le paj's de Gex , entre le lac de Genève et le Jura. Ce petit pays n'était pas dans un état bien prospère; la révocation de l'édit de Nantes en avait (diassé nombre d'habitants les plus industrieux, de sorte (juc beaucoup de cham})S restaient incultes; mais rendre la vie à une contrée déserte et la relever avait justement pour Voltaire un charme particulier. Il acheta donc du président de Brosse le château et la seigneurie de Tournav, à l'ouest du lac, et à des conditions si lourdes (ju'il paraît s'en être bientôt repenti ; car il tenta d'améliorei- le marché par toutes sortes d'artifices et de chicanes, sans cependant rien obtenir du juriste consommé auquel il avait affaire. La même année il acheta d'un sieur Budé de Boisy la seigneurie de Ferney , qui s'avançait davantage dans l'intérieur du pays. Les deux propriétés, avec leurs dépendances, avaient quelque chose comme un mille carré d'étendue. Voltaire désigne Ferney comme une seigneurie entièrement libre, telle qu'il n'y en a pas deux dans le royaume. On le voit, après qu'il lui eut fallu renoncer
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à vivre dans la faveur des rois, il s'arrangea de laçonàètre lui-même roi sur ses propres terres. Pendant plusieurs années, nous le voyons partager son temps entre ces quatre résidences ; puis intervenaient aussi quelques petits voyages, comme celui qui fut fait à Mannheim l'été de 1758. Il se défit ensuite de ses propriétés de Genève et de Lausanne, loua entin Tournay lui-même ; alors vinrent les années où il aimait tant à s'entendre appeler le patriarche de Ferney. La vie de Voltaire avait été jusque-là un torrent rapide et fortement agité, dont les détours et les chutes ont fait l'objet de notre récit. Dans cet ermitage des bords du Léman, elle devient calme; le torrent s'est changé eu un lac tranquille. Il n'est plus obligé de fuir à l'étranger, il ne lui meurt plus d'amie intime, la disgrâce des rois ne s'appesantit plus sur lui, les années s'écoulent dans un paisible loisir, dans une solitude qui ne reste pas sans société, dans un travail productif. Et c'est uniquement ce Iravail de l'intelligence qui fait le mouvement dans cette vie si calme. Jamais Voltaire ne fut aussi actif, jamais il ne produisit autant que dans cette dernière période de sa vie, qui s'étend de soixante jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. La variété et la succession incessante de ses créations sont également sans exemple. Il avait atteint depuis longtemps au faite de sa gloire, et il ne pouvait être vanté plus qu'il ne l'était déjà; mais son importance la plus haute, la plus immédiate pour l'histoire du monde repose surtout sur ce qui est sorti de lui pendant son séjour sur le lac de Genève. L'organisation phj^sique et intellectuelle si extraordinaire, qui était le propre de Voltaire, pouvait seule permettre de donner dans son âge de vieillard des choses
aussi grandes, conservant en outre dans la forme la même animation, la même fraîcheur que dans les meilleures années de sa jeunesse. Notons qu'il fut d'ailleurs, dans ces derniers t^mps, particulièrement favorisé par les circonstances extérieures. Tout d'abord, les devoirs de la cour ou de la société ne vinrent plus le distraire de ses études, nulle considération ne lui ferma plus la bouche et ne pesa plus sur sa plume; homme libre sur son propre sol, n'ayant qu'un pied sur la France despotique et cléricale, et loin de sa dangereuse capitale, il put seulement alors et voulut, sans crainte et sans ménagement, proclamer la dissidence de ses opinions et blâmer tout ce qui ne lui plaisait pas dans les choses de son temps. En 1761 il écrit à d'Alembert : « J'ai souffert (juarante ans les outrages des bigots et des polissons. J'ai vu (ju'il n'y avait rien à gagner à être modéré, et que c'est une duperie. 11 faut faire la guerre et mourir noblement
Sur un las de bigots étendus h nos pieds. »
Ce qui faisait notre étude éprouve donc une transformation qui exige de nous une nouvelle manière. Nous ne pouvons plus, comme précédemment, suivre l'ordre des événements, parce (ju'il n'y a plus réellement d'événements marquants. Il faut abandonner la chronologie pour suivre l'activité de Voltaire dans ses différents domaines. Il la conserve comme poëte et comme historien ; mais ce sont surtout les conditions de la Justice, de l'État et de l'Eglise, à cette époque qui attirent .son attention, à quoi viennent s'ajouter, conformes à la vieillesse qui approche, les recherches théologiques et philosophiques. Comme ces conditions répondaient peu à ses idées, et qu'il était résolu à ne
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plus s'arrêter devant aucune considération, ses productions affectèrent davantage encore la forme de la polémique; comme il s'agissait de produire un effet immédiat et profond, et comme il se savait doué pour les luttes légères de la satire, plutôt que pour les lourds et savants traités, ses écrits prirent, pour la plus grande part, la forme de brochures. Des polémiques, des satires, voilà ce qu'il lançait dans le monde, et surtout en France, par les presses de la Suisse et de la Hollande; presque chaque mois apportait une nouveauté de cette nature, et toujours comme venant d'un écrivain différent, le véritable auteur se dissimulant derrière le nom d'un auteur ou mort ou n'aj'ant jamais existé. Frapper, mais ne pas laisser voir la main , telle était dans ce cas la devise de Voltaire. Il écrivait à d'Alembert qu'il était chaud ami de la vérité, mais pas du tout ami du martyre. Craignant des embarras à cause de son Dictionnaire philosophique (dont nous aurons à reparler), il écrivait au même d'une façon trèscaractéristique : « Dès qu'il y aura le moindre danger, je vous demande en grâce de m'avertir, afin que je désavoue l'ouvrage dans tous les papiers publics, avec ma candeur et mon innocence ordinaires. » Cependant on le comprendrait mal si l'on voulait croire qu'il ne cherchait que sa sûreté ; il agissait plutôt ainsi parce qu'il jugeait cette façon de combattre comme la seule réellement appropriée à la lutte qu'il avait entreprise. Tout compte fait, l'ennemi auquel on s'attaque dans un cas semblable, c'est la sottise ; mais la sottise est un personnage burlesque qu'il faut traiter d'une façon burlesque , c'est-à-dire mystifier et duper. Se saisir de ce personnage ])urlesque et l'amener
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sur la scènodans une situation ti'agi(|uc. c'est taiitcr coiitro l'art d'écrire; l'exécuteur ferait lui-même une plaisante figure. Voltaire s'est répété dans ses écrits plus souvent qu'on ne le désirerait: il cherche à faire pénétrer les mêmes pensées sous les formes et les rapprochements les l)lus divers. On l'en blâmait; il répondait qu'il se répétait en effet , et qu'il se répéterait jusqu'à ce qu'on devienne meilleur. Quand les libraires imprimaient sans choix, et le plus souvent sans le consulter, tout ce qui sortait de sa plume, ce qui avait de la valeur et ce qui n'en avait pas, il avait coutume de dire en plaisantant : « On ne va point à la postérité avec un si gros bagage. » Et, en effet, les soixantedix volumes de ses œuvres complètes, comme chez nous les quarante volumes de Goethe, ont été un obstacle à la vulgarisation de ses travaux.
Pour arriver toujours à temps avec ses brochures, pour suivre pas à pas les questions du jour qui occupèrent la capitale de la France durant ces années, un écrivain habitant un coin du Jura avait besoin de relations constantes avec Paris. Et si nous songeons à la lenteur des postes à cette époque, aux tribulations et aux retards sans fin, résultant de l'usage d'ouvrir les lettres, de saisir les livres suspects à la frontière, nous ne pouvons assez admirer combien "\'oltaire était vivement et excellemment servi. Les lettres et les nouvelles lui arrivaient des côtés les plus divers ; il me faut cependant ici mentionner quelques-uns de ses correspondants ordinaires. Pour les choses du théâtre, pour les affaires personnelles ou domestiques, ses intermédiaires constants étaient le comte d'Argental, un amateur passionné du théâtre, et son épouse, qu'il avait
166 d'argentai-, d'alemhekt, damieaville.
coutume d'appeler, en raison de leur dévouement, ses anges gardiens ou simplement ses anges. Le tenir au courant des affaires de l'Académie, du monde des savants ou des littérateurs, était le rôle de d'Alembert, qui, dans cette correspondance , se montre aussi l'homme de la modération et de la circonspection, cherche souvent à apaiser les violences et les rancunes de Voltaire, mais parfois aussi parait quelque peu froid en face de cette ardeur dans l'amitié. Voltaire se sentait rempli d'un profond respect pour cet liomme qui avait résisté à de brillants appels, comme celui de Frédéric voulant le faire président de l'Académie de Berlin , comme celui de Catherine de Russie lui demandant d'être l'éducateur de son fils, et restait à Paris, exposé de tous côtés à la défaveur, et forcé à de grands efforts pour assurer sa subsistance; pour cet homme qu'il reconnaissait, en outre, comme une autorité dans le domaine de la science. Un troisième correspondant intime dans les choses de la mission de Voltaire, de sa lutte sourde contre la superstition et les puissances, était Damilaville, homme extrêmement honorable, occupant une fonction inférieure dans les finances , qui, d'ailleurs, écrixit d-àn^VBnc>/clopèdie des articles satiriques estimés, et qui mourut en 1708, dans de cruelles souffrances, au grand chagrin de Voltaire.
Si nous portons nos regards sur les productions de Voltaire pendant cette dernière période, dans les domaines déjà cultivés par lui, en ce qui touche à la poésie, nous ne nous arrêterons plus sur ses œuvres dramatiques, bien qu'une des plus célèbres, Tancrcdc, appartienne à cette époque.
rotMt: SUR I.K TRKMlil.E.MKXT DK TKIiUK DE I.ISH( t.N.Nj;. 1()7
Ses poëmes didactiques ou descriptifs ont plus de rapport avec ce qui devient de plus en plus la préoccupation principale de Voltaire. Deux des mieux connus furent inspirés par un événement de la nature. Le l^r novembre 1755 eut lieu le tremblement de terre de Lisbonne; et si la foi enfantine de Goethe , alors âgé de six ans , en fut un moment troublée, selon ce qu'il nous raconte , en voyant les sages et les savants ne pouvoir s'accorder sur la manière de considérer un tel phénomène, le sexagénaire Voltaire chercha à s'en rendre compte , à sa propre manière, dans un poëme sur le désastre de Lisbonne. Cette grande destruction est une preuve terrible que le mal est sur la terre et que la proposition de Pope « tout est bien » est une grande erreur. Mais comment expliquer le mal? comment le comprendre? Est-ce un châtiment divin, comme disent les prêtres? Pourquoi Lisbonne alors Taurait-il mérité ]dutôt que toute autre ville? D'où le vers devenu fameux :
« Lisbonne est abîmée et l'on danse y Paris. »
A qui faut-il s"en prendre? A un mauvais génie, au noir Typhon, au barbare Arimane? Ce sont d'odieux monstres inventés par des temps d'ignorance. Mais comment cowcevra-t-on que le mal naisse d'un Dieu bon, qu'on représente comme tout-puissant ? Par la nécessité des lois de la nature, disent les philosophes optimistes. Mais comment prouveront-ils que ces feux souterrains ont dû, pour le bien du monde, se trouver justement sous Lisbonne? Nous tournons ainsi dans un cercle d'incertitudes, et il ne nous reste rien que la résignation et l'espérance. Mais l'espérance elle-même, dit le poëtf dans une note, est an-om-