PERSONNALITÉ DE JESUS
marque est sans doute dirigée contre le curé d'Etrépigny, qui avait méconnu les qualités personnelles de Jésus — sans des talents, sans des mœurs exemptes de vices honteux. 11 faut se rendre respectable à ceux qu'on veut conduire ; il «st impossible de se faire croire quand on est méprisé. Jésus doit par conséquent avoir été un liomme plein de force et d'activité, il doit avoir possédé Tart de plaire et surtout de bonnes mœurs. « J'oserais, dit A'oltaire, l'appeler un Socrate rustique. » Tous deux prêchèrent la morale sans aucune mission apparente ; tous deux eurent des disciples et des ennemis; tous deux dirent des injures aux prêtres et tous deux furent suppliciés.
Il est très-probable que Jésus prêcha dans les villages une bonne morale, puisqu'il eut des disciples. Un homme qui fait le prophète peut dire et faire des extravagances qui méritent qu'on l'enferme; cela ne lui nuit en rien, comme on l'a assez vu par les méthodistes et les quakers ; mais il ne peut prêcher le vice et le ciime. Pour réussir il lui faut toujours exhorter à la vertu. Jésus comme Socrate ne put prêcher qu'une morale honnête, et la morale honnête est partout et toujours la même. On objecte que Jésus a trop dérogé à cette morale universelle par des déclarations comme celles-ci : Il faut haïr son père et sa mère à cause de moi ; je suis venu pour apporter le glaive et non la paix, etc., par des comparaisons basses et ridicules, que déjà Mahier avait l'eléguées bien au-dessous des fables d'Ésope. Mais, répond Voltaire, sommes-nous bien sûrs que Jésus ait dit ce que les évangiles lui font dbe? Savonsnous d'ailleurs quel sens il attachait à des paroles que nous ne possédons plus dans leur idiome original et qui peu-
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vent s'expli(|ucr do cent façons diiférentes, puisque c'étaient des paraboles, des énigmes. Voltaire déclare à plusieurs endroits inventions pures ces paroles selon lesquelles Jésus serait venu apporter le glaive, non la paix; mais en examinant les sentences qu'on lui attrilnie et qui sont le moins susceptibles d'un sens équivoque, nous y verrons l'amour de Dieu et du prochain, la morale universelle.
Parmi les actions de .Jésus il }' en a plusieurs qui pourraient parler contre lui de diverses manières : tout d'abord les nombreux miracles que les évangiles et les écrits juifs sont d'accord à lui attribuer, ceux-ci comme des actes de sorcier, ceux-là comme des actes divins ; mais les historiens grecs et romains du temps, avec .Josèphe et Philon, sont également unanimes pour n'en pas parler. Et pourtant le bruit de tant de prodiges, de la résurrection de Lazare par exemple, devait se répandre dans tout le monde et attirer sur eux l'attention du gouvernement romain, de l'empereur lui-même. La foi aux miracles était, en effet, répandue également parmi les Juifs et les païens tout comme nous refusons aujourd'hui au miracle toute place dans la nature et dans l'histoire. Une partie de ceux que racontent les évangiles sont probablement des inventions postérieures; l'autre, des erreurs il'un peuple superstitieux, dont il se servit pour le gagner à sa doctrine salutaire. C'est à quoi il est fait allusion dans ces deux vers de VÉpître à Uranie :
Et si sur rinipostiirc il fonde sn doctriiip. C'est un bonlieur encor d'rliv trompé pnr lui.
D'ailleurs Voltaire trouve Confucius de beaucoup supé-
230 FAÇON d'agir de JESUS.
rieur à Jésus. Celui-là ne se donna pas pour inspiré, pour prophète ; mais ne parla qu'en homme sage, en moraliste. Quant à la vie publique de Jésus, on a voulu y chercher la preuve qu'il fut un perturbateur et qu'ainsi la punition qui lui fut infligée n'eut en somme rien d'injuste. Sauf une seule exception, la violence exercée à l'égard des marchands du temple, tout le reste de son existence est entièrement paisible. Il n'excite point ses disciples à se défendre quand on vient pour se saisir de sa personne. Qu'on dise tant qu'on voudra que Simon Barjone coupant l'oreille au valet du grand-prêtre, et Jésus rendant à ce valet son oreille est un conte impertinent, il prouve au moins que l'auteur regardait Jésus comme un homme pacifique. Comme Voltaire le remarque à plusieurs reprises, nous n'en pouvons juger que par ce qui a été écrit sur sa personne. Il est possible que les choses se soient passées tout autrement; mais là-dessus nous ne pouvons rien dire parce que nous ne savons rien. On le voit. Voltaire avait en profonde défiance les récits des évangiles, ce qui l'empêche d'avancer d'un pied ferme sur ce terrain.
En ce qui regarde la fin malheureuse de Jésus, "^^oltaire croit pouvoir l'expliquer sans aucune supposition d'actes séditieux, car ses discours seuls suflîsaient pour le perdre. Si ce qu'on nous rapporte est vrai, qu'il ait appelé les pharisiens et les docteurs race de vipères, sépulcres hlanchis, frip)Ons, intéressés, noms que les prêtres de tous les temps ont quelquefois mérités, ce fut une témérité très-dangereuse et qui coûta plus d'une fois la vie à des imprudents véridiques. Mais on peut être très-honnête homme et dire qu'il y a des prêtres fripons. Tout bien
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pesé, nous n'avons aucun document digne de foi (jui nous montre que Jésus méritait le supplice dont il mourut. Au contraire, plus nous considérons sa conduite, plus nous sommes persuadés qu'il fut enthousiaste de bonne foi et un l)on homme qui avait la faiblesse de vouloir faire parler de lui, et qui n'aimait pas les prêtres de son temps. Voltaire portait d'autant plus volontiers ce jugement sur le prophète galiléen, qu'il le regardait commo un précurseur et un compagnon de lutte, pour lequel il avait la même compassion que pour toutes les victimes du pouvoir sacerdotal. C'était d'ailleurs le seul côté par lequel Voltaire se sentait rapproché de Jésus ; tout le reste lui paraissait trop entaché d'enthousiasme et sorti d'imaginations trop basses pour lui inspirer aucune sympathie.
Mais pou]T|iioi le plaindre? est l'objection (|ue se laisse poser Voltaire. N'a-t-il pas fondé une religion qui. pendant les siècles de sa puissance, a fait couler plus de sang que les guerres les plus cruelles n'en ont jamais répandu ? Non, répond Voltaire, j.'ose prétendre, et cela avec les hommes les plus instruits et les plus sages, que Jésus n'a jamais pensé à fonder une nouvelle religion. Le christianisme, tel qu'il a été dès le temps de Constantin, est plus éloigné de Jésus que de Zoroastre ou de Brama. Jésus est devenu le prétexte de nos doctrines fantasques, de nos persécutions religieuses; mais il n'en a pas été l'auteur. Je me flatte de démontrer que Jésus n'était pas chrétien, qu'au contraire il aurait condamné avec horreur notre christianisme, tel que Rome l'a fait. 11 n'y a pas un passage des Évangiles ou des Actes des Apôtres où il soit dit que lui ou ses disciples aient renoncé à la religion dans laquelle ils naqui-