J"^4 LE TESTAMENT DU CURE MESLIER
peut mettre un grand poids dans la balance des libertins. Je vous enverrai un exemplaire de ce Testament de l'antechrist, puisque vous voulez le réfuter. Il est écrit avec une simplicité grossière qui, par malheur, ressemble à de la candeur. » Quelques mois plus tard, après avoir parlé de la Profession de foi cV un ficaire savoyard, il écrit plus sérieusement au même : « Il me parait que le Testantent de Jean Meslier fait un plus grand effet : tous ceux qui le lisent demeurent convaincus ; cet homme discute et prouve. Il parle au moment de la mort, au moment où les menteurs disent vrai : voilà le plus fort de tous les arguments. Jean ^leslier doit convertir la terre. Pourquoi son évangile est-il en si peu de mains ? •» Voltaire prit soin de le répandre davantage, en faisant imprimer cette même année une seconde édition de son extrait à 5000 exemplaires, qu'il remit à ses amis pour être distribués gratuitement aux lecteurs qui voudraient bien l'accepter. « J'en reviens toujours à Jean Meslier, écrit-il en octobre à Damila ville. Son écrit est trop long, trop ennuyeux et même trop révoltant ; mais X Extrait est court et contient tout ce qui mérite d'être lu dans l'original. » Par là, Voltaire entendait simplement tout ce qui y était contenu contre le christianisme ; par ce qui n'était pas digne d'être lu, il entendait tout ce qui était dirigé contre la croA^ance en Dieu ; et par le révoltant, »surtout les passages où le curé, aigri par les conditions politiques et sociales de son temps, s'était laissé entraîner jusqu'à conseiller le régicide. Du premier il était donné un extrait concis; le reste était passé sous silence. Ce que Voltaire mit au jour sont les arguments du curé, que toutes les religions reposent sur le mensonge et Fini-
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posture; que les livres bibliques ne viennent pas de Dieu, et ({ue, comme u'uvres humaines, ils ne méritent ni loi ni considération; ijue la doctrine de l'Église chrétienne est un tissu des plus absurdes superstitions; que Jésus luimême, loin de devoir être regardé comme un être supérieur, a été un homme méprisable et sans nulle importance. L'écrit du curé d'Etrépigny, qui nous a été donné complètement depuis peu d'années seulement, fut d'un puissant effet sur les travaux théologiques de Voltaire. Bien qu'il .n'y ait pas appris de choses nouvelles en dehors de ce qu'il savait déjà par Bayle et les déistes anglais , il y puisa plus d'ardeur pour la lutte. Meslier agit sur Voltaire à peu près de même sorte qu'en Allemagne Lessiug sur Reimarus.
Eu ce qui concerne plus spécialement les idées de Voltaire sur la Bible et le christianisme, nous ne nous arrêterons pas à ses jugements touchant V Ancien Testa/inent , son histoire et sa doctrine, ses miracles et ses prophéties, ses rois et ses prophètes, parce que là il n'a d'original, en face de ses prédécesseurs et de ses maîtres, que la forme qu'il sait donner à ses remarques et à ses saillies. Pour le Nouveau Testament c'est aussi le plus souvent le cas; pourtant il nous miporte davantage d'observer exactement la ligne suivie par Voltaire dans sa conception de la personne de Jésus et de l'origine de la religion chrétienne. Il ne fut d'ailleurs jamais fidèle à une ligne uni(iue, et selon la disposition du moment, l'occasion, la forme, la destination d'un écrit, il ne changeait pas seulement de ton, mais même de manière de voir. Dans Y Examen important de lord Brolinghroke , qu'il imputait à cet Anglais, il se pr'nnettait cette (>vMressioii. rjiie tout ce que nous racontent
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les évangiles est digne de Y Kncien Testament (qu'il nous avait représenté auparavant comme un tissu d'absurdités) et de Bedlam ; dans le Sermon des cinquante, conférence soi-disant prononcée dans une assemblée de théistes, il dit, à propos des passages intercalés dans Josèphe, que ce dernier est un historien trop grave pour avoir fait mention d'un tel homme; dans le Dictionnaire philosophique, à l'article Religion, une vision dans le goût de ses romans, nous trouvons Jésus dans la société honorable de Numa, de Pjthagore, de Zoroastre, de Zaleucuset de Socrate, représenté comme un homme d'environ trente-cinq ans, d'une figure douce et simple, dont il nous dit le sort et les idées. Dans un dialogue de l'année 1767, le Dîner du comte de Boulai nvillicrs, résumé charmant des opinions religieuses de ^^oltaire, et pour cela même il ne voulait pas s'avouer l'auteur, à côté de plaisanteries de toute sorte sur le judaïsme et le christianisme, il parle de Jésus sur un ton assez convenable. Ce sujet se trouve bien à sa place dans le traité : Dieu, et les hoinmes,par le docteur Obéra, œuvre thèologique, mais raisonnable. Voltaire pose en principe qu'il n'y a qu'un fanatique ou un sot fripon qui puisse dire qu'on ne doit jamais examiner l'histoire de Jésus par les lumières de la raison. Avec quoi jugera-t-on un livre quel qu'il soit? est-ce par la folie? Si nous remontons d'abord aux sources pour nous i)rocurer des documents sur la vie de Jésus, nous trouvons qu'aucun auteur grec ou romain de son temps ne parle de lui; parmi les Juifs, ni Philon, son contemporain, ni Josèphe, l'historien de son peuple, veau un peu plus tard, n'en font mention ; seuls les évangiles d'une part et certains écrits hébreux
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diffamatoires, d'autre part, traitent de lui, pleins de partialité pour ou contre lui, et également pleins de con Iradictions. Il n'en résulte pas cependant, comme certains disciples de Brolingbroke l'ont cru, que Jésus n'a pas existé. Il a certainement vécu, mais d'une vie bien ignorée, autrement les écrivains de sa nation n'auraient pas gardé sur lui le silence.
Alors, qui était cet homme? Les témoignages juifs et chrétiens s'accordent à lui donner pour mère la femme d'un charpentier de village. Mais les uns disent qu'elle eut ce fils, hors mariage, d'un certain Panther; les autres, d'une union supérieure au mariage, avec l'esprit de Dieu. Le troisième sentiment, le plus naturel, serait, d'après Voltaire, que Joseph, dont Marie eut d'autres enfants, fût aussi le père de celui-ci ; « mais l'esprit de parti n'a jamais de sentiments modérés. » Il apparait en tout cas « que Jésus était inconnu, né dans la lie du peuple, et il résulte qu'il s'est donné pour prophète comme tant d'autres ». Il n'a rien écrit, peut-être parce qu'il ne savait pas écrire. Néanmoins il put fonder une secte tout aussi bien que Fox, cordonnier de village dans le comté de Leicester, a fondé la secte des quakers. Fox courait les champs, vêtu d'un habit de cuir; c'était un homme d'imagination forte, qui parlait avec enthousiasme à des imaginations faibles ; il était ignorant, mais des savants lui succédèrent. En matière de religion, Voltaire avait déjà dit ailleurs que l'enthousiasme pose les bases de l'édifice, mais que la prudence l'achève. Les ennemis même de Jésus doivent convenir qu'il avait la qualité très-rare de s'attacher des disciples. On n'ac- ([uiert point cette domination sur les esprits — cette re-