‹ VoltaireChapitre 99 sur 113 · ESPOIR DE TEMPS MEILLEURS · texte numérisé non relu

ESPOIR DE TEMPS MEILLEURS

mais il l'inséra dans l'esquisse de sa vie, composée en 177(3, et qui, en ce qui concerne le caractère de Frédéric et ses rapports avec lui, peut être considérée comme un désaveu de la vilaine peinture qu'il en avait faite dans ses Mémoires non encore imprimés, mais qui lui avaient été dérobés depuis peu de temps. Rousseau souscrivit également au monument de Voltaire. Celui-là seul aura droit de blâmer absolument Voltaire de la passion avec laquelle il demanda à ses amis de renvoyer à Jean-Jacques sa cotisation, qui osera prouver que celui-ci avait agi ainsi dans une intention absolument louable. On sait que la statue fut exécutée et qu'elle orne aujourd'hui une salle de l'Institut.

Une joie pour la vieillesse de Voltaire fut l'apparition des temps meilleurs qui semblèrent luire pourlaFrance, quatre ans avant sa mort, à l'avènement de Louis XVI. Il applaudit au ministère choisi par le jeune souverain, quoique le rétablissement des anciens parlements ne lui plût pas et que la dévotion exagérée du roi lui inspirât des craintes. H le célébra dans un poëme allégorique : Sésostris ; il chercha à se concilier son frère, le comte de Provence, par un divertissement ; mais l'homme qu'il aimait surtout, c'était l'économiste réformateur Turgot, et il utilisa la bienveillance de celui-ci pour délivrer le petit pays de Gex de la plaie des collecteurs d'impôt, moyennant une redevance annuelle, « Nous sommes dans l'âge d'or jusqu'au cou, » s'écrie-tril ; mais il ne devait avoir que trop tôt l'occasion de témoigner de son inaltérable estime au réformateur Turgot, éloigné du ministère, dans son poëme intitulé : Epitre à un liom^ne.

Par ses efforts et par ceux de ses amis. Voltaire croyait

LA CULTURE ET LES LIMITES (^u'eLLE COMPORTE. 279

avoir fondé un âge d'or capable de durer. « Bénissons, écrit-il à d'Alembert en 17G7, cette heureuse révolution qui s'est faite dans l'esprit de tous les honnêtes gens depuis quinze ou vingt années; elle a passé mes espérances. » Et une autre fois, au même, dans la même année : « Pardieu ! le temps de la raison est venu. 0 nature ! grâces immortelles vous en soient rendues. » Presque chaque fois cependant que Voltaire manifeste sa joie de cette transformation, il pose à celle-ci des bornes bien déterminées. Nous devons être contents, écrit-il à la même époque, « du mépris où l'infâme est tombée chez tous les honnêtes gens de l'Europe. C'était tout ce qu'on voulait et tout ce qui était nécessaire. On n'a jamais prétendu éclairer les cordonniers et les servantes; c"est le partage des apôtres. » Ou, comme il le dit ailleurs, il ne s'agissait pas d'empêcher les laquais d'aller à la messe ou au sermon ; il s'agissait d'arracher les pères de famille à la tyrannie des imposteurs, et d'étendre l'esprit de tolérance. En 1769, il dit encore qu'on aura bientôt un nouveau ciel et une nouvelle terre ; il entend pour les honnêtes gens; car, pour la canaille, le ciel et la terre les plus bêtes sont ce qui lui convient. Les « honnêtes gens » et la « canaille » sont les deux classes d'hommes entre lesquelles, selon Voltaire, fidèle ici encore à son dualisme, est creusé un abîme infranchissable, de sorte que les uns sont appelés à jouir de la lumière, et que les autres sont condamnés à une nuit sans fin. Il exprime bien quelque part, dans son Sermon des cinquante , que le peuple n'est pas si imbécile qu'on le pense; qu'il suffit d'avoir le courage de faire encore quelques pas; qu'il s'est déjà accoutumé* à la privation des aliments de la superstition, et qu'il recevra

sans peine un culte simple d'un Dieu unique. Mais il est incontestablement entraîné par l'élan de la parole au delà de sa pensée réelle. Et quand il dit ailleurs que la raison est d'abord le partage des meilleures tètes, puis que, descendant par degrés, elle domine à la fin le peuple lui-même, qui à la vérité ne la reconnaît pas, mais devient également modéré quand il voit la modération chez ses supérieurs; quand il s'exprime ainsi, on voit facilement qu'il n'accorde qu'en apparence la possibilité de la culture intellectuelle pour la classe inférieure. Celle-ci ne peut se former que par l'imitation, non par sa propre impulsion. A cela répondait totalement la pensée politique de Voltaire. Bien que reconnaissant les vices du régime féodal et de l'organisation ecclésiastique, il était loin des idées démocratiques. Il rappelle dans son Essai sii?^ les mœurs qu'il n'y a ni grandes villes, ni commerce, ni beaux-arts sous le régime purement féodal. Ce qu'il reprochait à la hiérarchie catholique, c'était d'aller chercher son mot d'ordre à l'étranger. L'égalité, si elle prétendait faire disparaître toutes les différences de conditions, si elle voulait être plus que l'égalité de tous les citoyens devant la loi, lui paraissait quelque chose d'absurde et d'impossible; et des républiques, il jugeait qu'il en existait bien peu dans le monde, et qu'elles étaient redevables de leur existence à la protection de la mer ou des montagnes, les liommes n'étant que rarement dignes de se gouverner eux-mêmes. Il croj^ait trouver dans le principe monarchique, surtout en France, la puissance la plus efficace contre le reste de la féodalité et le danger toujours croissant de l'organisation du clergé ; il regrettait seulement l'aveuglement des

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