LES PRINCES ET LES PHILOSOPHES
princes, qui ne comprenaient pas que leur intérêt était de s'appuyer sur les philosophes et non sur les prêtres. « On ne s'était pas douté, écrit-il en 1765 à d'Alembort, que la cause dos rois fut celle des philosophes ; cependant il est évident que des sages, qui n'admettent pas deux puissances, sont les premiers soutiens de l'autorité royale. » Et plus tard il lui dit que les philosophes rendront aux princes tout ce que les prêtres leur ont dérobé, mais que les princes n'en mettront pas moins les philosophes à la Bastille, comme nous égorgeons les bœufs qui ont labouré nos champs. C'est en ce sens que Voltaire avait tu avec plaisir Fabolition des anciens parlements, qui lui paraissaient également un obstacle à une royauté réformatrice. Si la puissance monarchique en France n'était rien moins que désireuse de réformes, cela ne le troublait point ; car elle l'était ailleurs, en Prusse, en Russie, en Suède ; elle pouvait tout au moins le devenir, et l'était partout où elle connaissait ses intérêts, tandis que la puissance ecclésiastique était obligée, par essence, à une conduite toute contraire. Voltaire avait en réalité un loyal attachement pour la famille qui régnait héréditairement sur la France, la dynastie des Bourbons. Abstraction faite de son enthousiasme pour Henri IV, de sa prédilection pour Louis XIV, il prit sous sa protection, non-seulement pendant la durée de son règne, mais en un temps où il était complètement sans danger d'en dire du mal, un membre indigne de cette famille, et qui lui était personnellement antipathique, Louis XV. Toujours Voltaire s'en tint là, qu'il ne fallait attendre nul salut d'en bas, de la masse. Un temps meilleur ne pouvait être amené que par l'alliance des princes,
des philosphes et des personnes cultivées ; les peuples devaient toujours rester imbéciles et barbares, c'étaient des bœufs qui avaient besoin d'un joug, d'un aiguillon et de foin. On voit ainsi clairement que Voltaire, un des principaux fondateurs des temps nouveaux, conserve encore un pied sur le sol de l'époque ancienne, et que, sous ce rapport, Rousseau est fort en avance sur lui. Comme o])servalion du moment, le premier a raison jusqu'à un certain point; mais, selon l'autre, notre but doit être que tous les hommes parviennent à la faculté et à la prétention d'être véritablement hommes.
Le vieillard de Ferney ne perdait pas de vue non plus les événements du monde. Nous avons vu comment il avait suivi les guerres de Frédéric et de Louis XV. Maintenant la paix était autour de lui, et les bruits de guerre n'arrivaient plus que de la Pologne et de la Turquie. Il approuva le partage de la Pologne, en 1772, dans l'intérêt de la civilisation ; mais il prit surtout un intérêt trèsvif à l'entreprise de son impériale protectrice, Catherine, contre les Turcs. Il désirait, écrivait-il à Frédéric, voir ces Turcs barbares chassés sans retard du pays des Xénophon, des Socrate, des Platon, des Sophocle et des Euripide.. Il fallait entreprendre contre eux une croisade générale ; au lieu de cela, on laissait tout le fardeau à l'impératrice. Sur quoi Frédéric ne manqua pas de lui faire remarquer la contradiction qui existait entre ces cris de guerre et les sermons d'autrefois en faveur de la paix ; mais Voltaire ne se déconcertait pas et continuait à désirer les Turcs hors de l'Europe.
Déjà en 1775 Frédéric avait écrit en plaisantant à Vol-
PROJET d'un voyage A PARIS. 283
taire qu'on entendait dire qu'il irait bientôt à Paris et à Versailles, pour y être couronné de lauriers par Louis X"\'I. Et, en effet, l'on racontait des choses fayorables de la reine et des princes à l'égard du poëte ; le bruit en arrivait jusqu'à Fernej, et tandis que Voltaire y prêtait une oreille attentive. M'"'' Denis cherchait à renforcer le son séducteur. Depuis que la solitude s'était faite au château de Ferney, cette femme frivole s'ennuyait à la mort. Elle avait espéré retourner à Paris aussitôt après le trépas de l'oncle et, en riche héritière, y jouir de son automne. Mais l'oncle ne faisait nul préparatif de départ, et pour elle l'automne était devenu le commencement de l'hiver. Il ne restait plus d'autre moyen que de le décider lui-même à se rendre à Paris. Deux alliés adroits s'offrirent à elle dans cette tentative. Avec le consentement de son oncle elle avait retiré près d'elle une demoiselle Varicourt, fille d'un officier sans fortune, et celle-ci s'était mariée en décembre 1777 avec un marquis de Villette, homme vicieux, mais qui s'était fait agréer de Voltaire comme bel esprit. Le jeune couple était resté au château et travaillait avec la nièce à décider le vieillard à cet important voyage. On se fît écrire de Paris des lettres où il n'était question que des excellentes dispositions de personnes considérables. Cela ne fut pas sans effet sur Voltaire, mais ne le décida pas. Bientôt après il envoya à Paris une nouvelle tragédie, Irène, le fruit de sa quatre-vingt-troisième année; et on sut lui faire croire qu'elle ne serait pas bien interprétée s'il n'était présent. Sa tendresse pour ce dernier-né dramatique l'emporta. Le voyage de Paris fut arrêté ; mais il ne devait durer que six semaines. La colonie de-
Ferney, elle aussi, était nn enfant chéri, et elle ne pouvait se passer de son père.
Le 5 février 1778, deux jours après le départ de la nièce et des Villette, Voltaire quitta Ferney, en compagnie de son secrétaire. Les adieux aux colons furent tristes; il y eut des larmes des deux côtés. Pendant le trajet, fjui dura six jours, le vieillard fut d'excellente humeur ; il causait et se faisait faire la lecture, ou lisait lui-même et dormait de temps en temps, et aux stations il eût trèsvolontiers poussé la jovialité jusqu'à enivrer son compagnon. Lorsqu'à la barrière de Paris on lui demanda s'il n'avait pas de contrebande, il répondit qu'il n'y en avait d'autre que lui-même. C'était le 8 février, à trois heures et demie ; on se rendit à l'hôtel du marquis de Villette, et Voltaire était si bien portant qu'une heure après il était sur pied pour faire visite à son ami d'Argental. La première chose qu'il apprit de celui-ci fut la mort de son ancien élève, l'acteur Lekain. Il jeta un grand cri, et cette nouvelle lui parut comme un mauvais présage à son entrée à Paris.
Dès que le bruit de l'arrivée de Voltaire se fût répandu dans la ville, son salon ne cessa plus d'être rempli. Des poésies et des adresses lui furent envoyées, des députations se présentèrent, les acteurs vinrent conférer de la répartition de leurs rôles pour Irène. Voltaire se montrait aimable avec tout le monde ; il disait à tous des choses charmantes et pleines d'esprit; ils étaient ravis, lui, enivré. S'il se montrait dans la rue, il était acclamé par le public. Les pères le désignaient à leurs enfants ; on se souvenait surtout de ce qu'il avait fait pour la famille Calas. Outre