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CHAPITRE PREMIER

Il serait assez naturel, au premier regard, de partager une élude sur l'œuvre de Voltaire en deux parties, et d'examiner dans l'une les ouvmgos en prose et dans l'autre les ouvrages en vers. Ce n'est pourtant pas ainsi que nous mènerons Tétude qui va suivre. Notre raison, pour procéder autrement, estque Voltaire, quelque objet, à bien peu près, qu'il ait eu en vue, y a appliqué tour à tour son talent de prosateur et son talent de poète. Il a été philosophe en vers et en prose ; historien en prose et en vers ; conteur en prose et en vers ; ajoutons qu'il a écrit à ses amis tantôt en prose, tantôt en prose mêlée de vers. Etudier d'abord le poète, ensuite le prosateur, ou inversement, serait donc s'exposer à repasser deux fois par le même chemin et à rencontrer deux fois les mêmes idées générales, tendances d'esprit, tours de caractères et procédés de composition. Mieux vaut étudier successivement le philosophe, l'historien, le sociologue, le critique, le romancier, le dramat'ste, etc., et à chaque fois examiner comment il a été prosateur, com-

ment il a été poète dans chacun de ces genres différents.

Et c'est ainsi que dans ce premier chapitre nous étudierons le philosophe dans les ouvrages en prose de Voltaire, et dans le second le philosophe se servant du vers pour illustrer des idées philosophiques; et ainsi de suite.

La philosophie de Voltaire se réduit tout entière à une idée négative : éliminer de la pensée de l'homme l'idée de l'intervention du surnaturel dans le monde. Les hommes ont cru de tout temps : J ° à Dieu ; 2" à l'intervention de Dieu dans les affaires de l'humanité. Ils ont raison de de croire à Dieu, à Dieu rémunérateur des actes bons, et punisseur des actes mauvais au delà de la totiibe^ par conséquent à l'immortalité de l'âme, sans laquelle rémunération et punition seraient impossibles.

Mais leur croyance au surnaturel doit s'arrêter là. Ils ont tort de croire que Dieu agit en ce monde, soit par actes dérogeant aux lois naturelles (miracles), soit par influence sur nos âmes (grâce), soit par préceptes donnés par lui directement aux hommes (révélation). Il y a Dieu et il y a les hommes. Il n'y a pas de relations entre eux sur laterre. Après la mort seulement, l'homme tombe entre les mains de Dieu qui le traite selon ses mérites. 11 ne faut pas dire : « L'homme s'agite. Dieu le mène. » Il faut dire : a L'homme agit, Dieu le juge. »

Cela fait deux parties de la philosophie de Voltaire: l'une affirmative, l'autre négative. Voyons successivement le détail de l'une et de l'autre.

Dieu est. L'idée eu est venue à l'homme par le spectacle de l'univers :

« On a vu des effets étonnants de la nature, des moissons et des stérilités, des jours sereins et des tempêtes, des bienfaits et des fléaux, et on a senti un maître... 11 y a quelque chose d'éternel, car rien n'est produit de rien... Tout ouvrage qui nous montre des moyens et une fin annonce

un ouvrier ; donc cet univers est composé de ressorts, de moyens dont chacun a sa fin, découvre un ouvrier très puissant, très intelligent... Ma seule raison me prouve un être qui a arrangé la matière de ce monde... »

Dieu est. Surtout ii faut çu il soit. C'est exirêmement utile; c'est nécessaire. La société n'existerait plus si la croyance en Diiiu^disparaissait. L'idée de Dieu n'est pas bonne parce qu'elle est vraie ; elle est vraie parce qu'elle est bonne. Tous les honnêtes gens ont besoin que Dieu existe. Il suffit : croyons qu'il est, et ne permettons pas qu'on en doute :

« Le grand objet, le grand intérêt, ce me semble, n'est pas d'argumenter en métaphysique ; mais de peser s'il faut, pour le bien commun de nous autres, animaux misérables et pensants, admettre un Dieu rémunérateur et vengeur, qui nousperve à la fois de frein et de consolation, ou rejeter cette idée, en nous abandonnant à nos calamités sans espérance et à nos crimes sans remords »

« Mon opinion est utile au genre humain ; la vôtre est funeste ; elle peut encourager Néron et Cartouche ; la mienne peut les réprimer... Dans le doute où nous sommes tous deux, je ne vous dis pas avec Pascal : Prenez le plus sûr ; il n'y a rien de sûr dans l'incertitude. Il ne s'agit pas ici de parier, mais d'examiner. De quoi s'agit-il ? De consoler notre malheureuse existence. Qui la console ? Vous ou moi ? Quand l'opinion que je soutiens n'aurait prévenu que dix assassinats, dix calomnies, dix jugements iniques sur la terre, je tiens que la terre entière doit l'embrasser. »

Voilà la grande raison qui doit décider tout. Dieu est d'utilité publique, Dieu est d'utilité sociale. Bayle s'est demandé si une société d'athées pourrait subsister. Elle pourrait subsister ; mais elle serait épouvantable :

« Je ne voudrais pas avoir afTaire à un prince athée qui trouverait son intérêt à me faire piler dans un mortier : je

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suis l)iensùr que je serais pilé. Je ne voudrais pas, si j'étais souverain, avoir affaire à des courtisans athées dont rintérê" serait de m'empoisonner : il me faudrait prendre au liasard du contrepoison tous les jours. Il est donc absolument nécessaire, pour les princes et pour les peuples, que l'idée d'un Être suprême, créateur, gouverneur, rémunérateur et vengeur, soit profondément gravée dans les esprils. »

Donc Dieu existe, et il est du lojjte importance de croire qu'il existe et de croire qu'il récompense les bons et punit les méchants.

Mais pour qu'il puist^e punir les méchants et récompenser les bons, il faut que l'âme soit immortelle. II pourrait bien récompenser et punir dès cette vie ; mais d'une part nous savons déjà et nous verrons plus précisément plus lard que Voltaire n'admet pas l intervention de 1 Dieu ici-bas, et d'autre part même ceux qui croient que Dieu intervient dans les choses de la terre et récompense et punit dès cette vie, reconnaissent qu'il ne le fait qu'incomplètement, et que, pour qu'ily ait vraie récompense et punition proportionnée, il faut qu'il y ait une autre vie, compensatoire, pour ainsi parler,, de celle-ci.

Donc l'àme est immortelle. Voltaire n'en doute pas. 11 recherche roriginc de cette idée à peu près universelle dans le genre humain.

« Lorsque les hommes virent en songe leurs parents ou leurs amis morts, il fallut bien chercher ce qui était apparu. Ce n'était pas le corps, qui avait été consumé sur un bûcher ou englouti dans la mer et mangé des poissons. C'était pourtant quelque chose : car ils t'avaient vu ; le mort avait parlé ; le songeur l'avait interrogé. Etait-ce Psyké ? était-ce /*»c»?«a? était-ce yYouss? On imagina un fantôme, une figure: c'était S/lia, c'était />aï/noH, les m^nes, une ombre, une petite âme d'air et de feu, extrêmement déliée, qui errait je ne sais où. »

L'âme est-elle matérielle ?esl-ellespiritneIle?Est-elle un pur être idéal, sans aucune réalité sensible, soustraite au tact, à la vue, à toutes les conditions des corps les plus ténus du reste qui sont ici-bas? ou a-t-elle quelque nature corj)orelle encore ? Est-elle, comme a dit La Fontaine, « un morceau de matière subtilisée, je ne sais quoi plus vif et plus mobile encore que le feu, quintessence d'atome extrait de la lumière? » Voltaire, tout en inclinant, avec Locke, à croire que la matière peut penser, ne décide rien sur cette affaire, et, à vrai dire , n'y tient pas du tout. Il tient seulement à ce que l'àme existe, à ce qu'un reste de nous demeure après la mort pour êlrc récompensé ou puni. Toute sa philosophie a pour objet la nécessité des peines et des récompenses d'ouire-tombe.

« Je veux que mon procureur, mon tailleur, mes valets, ma femme même croient en Dieu, et je m'imagine que j'en serai moins volé et moins trompé... Toutes lès nations policées ont admis des dieux récompenseurs ou punisseurs et je suis citoyen du monde... Je vous abandonne tout le reste. Je vous abandonnerai même mon monde éternel, si vous le voulez absolument... »

Mais non pas une autre vie oii le coupable et l'honnête hommepuissenttrouverleur châtiment etleurrevanche. L'important est là : parce que ce qui importe, c'est qu'il y ait ordre eljustice,ttt que, sans cela, ce monde ne serait qu'injustice ou justice hasardeuse, que désordre ou ordre incomplet.

Et pour que cette autre vie existe, il fautqu'une partie de nous puisse y aller; donc une partie de nous échappe à la mort.

Dieu, Dieu créateur. Dieu juste, Dieu rémunérateur et punisseur, vie d'outre-tombe, immortalité d'une partie

de nous-mêmes: voilà toute la philosophie affirmative de Voltaire.

Ce qu'il nie, ce n'est donc pas le surnaturel ; mais c'est le surnaturel agissant dès à présent sur la terre et intervenant dans les affaire des hommes ; en d'autres termes, ce qu'il nie, c'est la religion.

Et non pas seulement le christianisme sous ses différentes formes, mais aussi bien le paganisme, et le bouddhisme et le mahométisme. Une religion en effet, c'est une conception des rapports de l'homme avec Dieu tant avant la mort qu'après la mort, et c'est une conception du gouvernement de l'humanité par Dieu. Toutes les religions, ou disons, de peur d'une erreur qui serait infiniment restreinte, l'immense majorité des'religions humaines a cru que Dieu s'occupait de nous dès celte vie, continuellement ; qu'il nous inspirait, nous soutenait, nous protégeait, nous encourageait; qu'il nous parlait, soit par lui-même, soit par ses messagers, soit parles dépositaires de sa parole ; qu'il nous enseignait par sa parole écrite expliquée par ses interprètes; qu'il fallait le prier, lui exposer nos besoins et nos vœux et nos misères, et lui dire que nous avons confiance en lui; qu'il fallait enfin l'adorer, le proclamer et le bénir.

De là le dogme de la Providence, le dogme de la grâce, le dogme dala révélation, le clergé, le culte, la prière.

C'est tout cela que Voltaire repousse ou écarte avec plus ou moins de répugnance, avec plus ou moins d'énergie; mais, en somme, c'est à tout cela qu'il refuse de croire.

Dieu ne s'occupe pas de nous, ou, s'il s'en occupe, c'est d'une façon très générale. Comme a dit Malebrancho, iln'agit jamais, « par des intentions particulières. » Il nous gouverne par les lois générale et irrévocables

du monde qu'il a instituées une fois pour toutes, et il se réserve d'examiner notre conduite quand nous comparaîtrons devant lui. Il nous préside et il nous attend. Il assiste à notre vie, sans la diriger, et il nous attend à la mort pour nous traiter selon nos mérites. Il est très loin de nous; il n'agit ni en nous, ni sur nous, ni pour nous.

Croire qu'il a parlé estune erreur. Il a mis sa loi, une fois pour toutes, dans notre cœur, et c'est la conscience; comme il a donné sa loi une fois pour toutes à la nature, et il s'est tu à jamais.

Croire qu'il intervient dans notre cœur et croire qu'il intervient dans Tordre de la nature pour le changer sont d'égales erreurs. Le miracle n'existe pas, et la grâce, sorte de miracle psychologique, n'existe pas non plus. Ce sont deux formes de l'intervention du surnaturel dans le monde d'ici-bas, etle surnatureln'intervientjamais.

Croire qu'il faut le prier est une erreur. C'est l'engager à intervenir, ce qn'\\ ne fera point et ce qu'il est impertinent de lui demander.

Croire^ surtout, qu'il a des interprèles est une erreur. Il n'a jamais parlé, qu'à la conscience humaine en la créant, ce qui est dire simplement qu'il a donné une fois pour toutes sa loi àl'homme, comme à la nature, comme à tous les êtres. Nous n'avons^donc à interroger sur nos devoirs que nous-mêmes. Le représentant, l'interprète, le témoin, le docteur, et le prêtre de Dieu sur la terre, c'est notre conscience. En conséquence, point de texte saint, point de culte, point de religion.

La religion n'est point seulement fausse ; elle est nuisible. Non pas en elle-même, sans doute; en elle-même ellen'est qu'une erreur; mais elle est nuisible par la passion que les hommes y mettent toujours, y mêlent toujours. Rien n'est plus irritant pour les hommes. L'homme est ainsi fait que les vérités particulières, quoi-

.s •s VOLTAIRE

quedéjàelleslepassionnent, l'exaspèrent peu. L'homme qui a trouvé la différence des monocotylédones et des dicotylédones est très heureux de sa découverte, mais n'entre pas en fureur homicide contre ceux qui la contestent.Mais lesidéesgénérales passionnent les hommes jusqu'à l'exaspération. Celui qui croit avoir eu en sa possession la vérité universelle, absolue, à laquelle le salut du monde est attaché, ne peut pas la voircontistée sans un désespoir immense, où la colère se joint tout de suite, presque toujours du moins; et il devient capable des dernières violences pour la faire prévaloir et pour sauver malgré eux ceux dont il tient le salut dans sa main.

Voilà ce qui fait que Voltaire a la plus grande défiance à l'égard des religions.

La moitié, à bien peu près, de son œuvre est consacrée à l'énumération ou à la description des misères que les religions ont déchaînées sur le monde, sans qu'il fasse réflexion que les religions ont été plus souvent le prétexte que la cause des luîtes sanglantes que les hommes ont soutenues les uns contre les autres, et que, dix fois contre une, les guerres religieuses ont été des guerrespolitiques ou desguerres de classe, sous le voile ou sous le manteau de guerres religieuses.

H y a même à remarquer que ce prétexte religieux pris par la haine politique, Voltaire s'en aperçoit parfaitement quand il s'agit des persécutions souffertes parles chrétiens. Dans ce cas, il sait très bien dire que ce n'était pas tant le paganisme qui poursuivait la religion nouvelle, que ce n'était le pouvoir politique qui poursuivait des hommes réputés ennemis de l'Etat. Mais ce raisonnement, il ne le fait plus, ou cette excuse il ne s'avise plus de l'aller chercher, quand il s'agit des

ŒUVRES PHII.OSOPllIOUES EN PROSE 89

guerres religieuses entre chrétiens, parce que c'est au cliristianisme qu'il en veut d'une aversion toule ^particulière.

Quoi qu'il en soit, d'une façon générale , telle est sa pensée. La croyance à l'intervention du surnaturel dans le monde a créé les religions; la croyance à l'intervention du surnaturel dans le monde est une erreur, les religionsensont une autre ; elles sontde plus une institution nuisible à l'humanité, et il faut les éliminer de l'esprit humain.

Ou plutôt, dans l'ordre inverse, qui est le vrai, qui nous donne la vraie succession et génération des idées de Voltaire sur ce sujet : les religions sont nuisibles à l'humanité, nous sortons des guerres entre protestants et catholiques, nous sortons de la funeste et impolitique révocation de l'Edit de Nantes ; il ne faut plus de religions. Mais s'il y a des religions, c'est que l'homme croit à des rapports étroits et continus entre lui et Dieu. C'est l'idée de ces rapports étroits et continus entre l'homme et Dieu qu'il faut détruire. Par l'athéisme? Non; c'est dangereux. Il est bon que l'homme croie qu'il a au ciel un juge très juste et très sévère. Et c'est inutile : il suffit, pour que les religions disparaissent, qu'on ne croie plus à l'intervention du surnaturel dans les choses de la terre. N'y croyons donc point. Croyons à un Dieu dont la puissance sur nous commence à notre mort, et dont les rapports avec nous commencent strictement à notre dernier soupir. Cela suffit pour qu'il soit redoutable, et cela n'entraine ni religion, ni culte, ni prêtres. C'est où Voltaire s'arrête et est demeuré assez ferme. C'est ce qu'il appelle et ce qu'on a appelé après lui le Déisme.

Il est à peu près inutile de dire qu'en ces matières il

n'est pas si facile de s'arrêter où l'on veut, et que ce déisme mène à l'athéisme en deux pas.

Car, d'abord, les hommes ne croient vraiment à Dieu que quandilsl'aiment, et ils ne l'aiment que quand ils le conçoivent comme un père vigilant/attentif, s'occupant d'eux et qui les aime. Le Dieu lointain, qui n'intervient pas dans les affaires de ce monde, indifférent en apparence, expectant au moins, et qui ne's'occupe de chacun de nous que pour le juger quand il est mort, est un Dieu à qui l'on s'habitue très aisément à ne pas croire. Non seulementce n'est pas un Jésus, mais ce n'est pas même unZeus ; c'est un Minos. Jamais les hommes n'ont adoré Minos. Ils n'ont eu à son égard qu'une peur mystérieuse, lointaine et assez vague. Il n'a jamais eu une véritable influence sur la conduite des mortels.

Ensuite ce Dieu de haute police peut cesser très vite de paraître utile ; et dès qu'il ne paraît plus utile, on n'y croit plus, puisque son existence n'est fondée que sur son utilité sociale. Il se trouvera très vite des gens pour dire que la vertu a sa récompense ici-bas, même quand elle est persécutée, et le crime son châtiment même ici-bas, même quand il triomphe en apparence, et que, par conséquent, si l'existence de Dieu n'est fondée que sur l'utilité sociale de son rôle, elle est aussi peu fondée que possible.

Enfin le Dieu de Voltaire est un Dieu tellement inconsistant qu'il n'est plus une personne ; il n'est qu'une lai. Quand on prononce son nom, c'est comme si l'on disait : « Le monde est organisé. — La vertu sera récompensée. — Le vice sera puni. — Il y a des lois naturelles. — Il ya une loi morale. » On peut croire à ces lois, sans croire en Dieu.

Pour ce qui est des lois de la nature et de l'organisation du monde, on peut croire que les choses sont ainsi,

depuis toujours, et ne pas en chercher l'explication.

Pour ce qui est de la loi morale, onpeut croire qu'elle agit par elle-même comme une loi naturelle, le crime dégradant le criminel, la vertu l'élevant et l'ennoblissant, dès ce monde, et peut-être aussi dans un autre ; car on peut croire en une série de vies successives dans chacune desquelles l'être trouve larécompense ou le châtiment de la précédente, sans pour cela croire à un Minos rémunérateur et punisseur, à une 'personnification de la loi rémunératrice et vengeresse.

C'est que Voltaire fait à Dieu sa part, et une part assez petite, et que dans les esprits des hommes, quand Dieu n'est pas tout, il n'est rien. Quand il n'est pas conçu comme sans cesse agissant, et toujours présent et présent partout, il ne tarde pas à être tenu pour n'agissant nulle part, partout absent et n'existant point. Ce n'est peut-être pas une vérité logique, mais c'est une vérité d'observation morale, c'est une vérité psychologique que le mot célèbre : « Un déiste est un homme qui n'a pas vécu assez longtemps pour être athée. »

CBAPITRE II

Quoi qu'il en soit, ce sont ces idées que Voltaire a exprimées en prose agréable, comme nous l'avons vu, et en vers souvent très beaux, comme nous Talions voir. Ses idées philosophiques sont exposées dans le Diction^ naire philosophique \adin'?, t H istoh^e de Jemn\ dans d'autres contes encore; et dans les Discours su/' tliomme; le poème sur la Loi ymturelle et quelques épitres. Ces derniers ouvrages sont en vers. YoKaire y définit ainsi l'Etre suprême, ou plutôt laisse le choix, comme on va voir, entre plusieurs définitions différentes :

Soit qu'un être inconnu, par lui seul existant, Ait tiré depuis peu l'univers du néant ; Soit qu'il ait arrangé la matière éternelle ; Qu'elle nage en sou sein, ou quil règne loin d'elle ; Que l'àme, ce flambeau souvent si ténébreux, Ou soit un de nos sens, ou subsiste sans eux ; Vous êtes sods la main de ce maître invisible.

Quel qu'il soit, il existe, et c'est ce dont il n'est pas loisible de douter. Voltaire n'est pas tendre pour ceux qui se le permettent. 11 écrit à l'auteur du livre des Trois hnposteurs :

Insipide écrivain, qui crois à tes lecteurs Crayonner le portrait de les Trois imposteurs,

ŒLVRES l'HlLOSOIMIIQCES EN VEHS 93

D'où vient que, sans esprit, lu fais le quatrième ? Pourquoi, pauvre ennemi de llissence suprême, Confonds-tu Mahomet avec le Créateur Et les œuvres de Thomme avec Dieu, son auteur ?

Reconnaissons ce Dieu, quoique très mal servi. De lé'.ards et de rats mon logis est rempli ; Mais Tarchitecte existe, et quiconque le nie. Sous le manteau du sage est atteint de manie.

Ce système sublime à l'homme est nécessaire ;

C'est le sacré lien de la société.

Le premier fondement de la sainte équité,

Le frein du scélérat, l'espérance du juste.

Si les cieux dépouillés de son empreinte auguste

Pouvaient cesser jamais de le manifester.

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. .

Mais toi, raisonneur faux, dont la triste imprudence Dans le chemin du crime ose les rassurer. De tes beaux arguments quel fruit peux-tu tirer ? Tes enfants à ta voix seront-ils plus dociles ? Tes amis, au besoin, plus sûrs et plus utiles ? Ta femme plus honnête ? et ton nouveau fermier Pour ne pas croire en Dieu va-t-il mieux te payer ? Ah ! laissons aux humains la crainte et l'espérance.

Il y a donc tant d'avantages à ce que Dieu soit, qu il existe. Mais quels sont ses rapports avec T homme ? A l-il parlé à l'homme"? Lui a-t-il dicté saloiPNous savons déjà la réponse de Voltaire. Oui et non. Si l'on entend que Dieu a parié à 1 homme directement, face à face, par révélation, non :

Il n'a point de l'Egypte habile les déserts ; Delphes, Délos, Ammun ne sont pas ses asiles ; Il ne se cacha point aux antres des Sibylles....

9t VOLTAIRE

Mais si l'on entend qu'il a mis sa loi dans le cœur de l'homme, qu'il Ta averti et enseigné en mettant dans son âme un instinct particulier, il faut répondre : oui.

Quoi ! le monde est visible, et Dieu serait caché ! Quoi ! le plus grand besoin que j'aie en ma misère Est le seul qu'en effet je ne puis satisfaire ! Non ! le Dieu qui m'a fait ne m"a point fait en vain : Sur le front des mortels il mit son sceau divin. Je ne puis ignorer ce' qir'ordonna inon maître ; Il m"a donné sa loi, puisqu'il m'a donné l'être. Sans doute il a parlé ; mais c'est à l'univers.

Celte loi qu'il a donnée à tout l'univers, c'est-à-dire à tous les hommes, c'est la morale. Elle est universelle. Elle est la môme en son fond, en ce qu'elle a d'essentiel, partout oij il y a un homme qui pense, pensât-il fort peu. Chinois, Japonais, Persans et Lapons ont sur cette affaire même opinion générale. En vain prétendra- t-on qu'aucune marque divine n'est dans cet assentiment généra], que ces « cris de la nature » ne sont qu'habitude » et « besoin social, » que les hommes n'ont une morale que parce que, sans morale, ils sentent qu'il n'y aurait pas de société possible. Cebesoin social, d'où vientil lui-même ?

D'où nous vient ce besoin ? l'ourquoi l'Etre suprême

Mit-il dans notre cœur, à l intérêt porté.

Un instinct qui nous lie â la société ?

Les lois que nous faisons, fragiles, inconstantes,

Ouvrages d'un moment, sont partout différentes...

Mais la loi morale reste toujours, immobile, indéracinable, au fond de nos coeurs.

L'homme le plus injuste et le moins policé, S'y contemple aisément quand l'orage est passé.

olUvres philosophiques en vers

Tous ont reçu du ciel avec rinlelligence

Ce frein de la justice et de la conscience.

De la raison naissante elle est le premier fruit ;

Dès qu'on la peut entendre, aussitôt elle instruit.

Soit ; mais cotte loi morale pouvons-nous la suivre? L'homme est-il libre? Peut-il, parce qu'il le veut, suivre un chemin ou un autre? A-t-il la conduite qu'il veut avoir? Fail-ii sa vie ce qu'il veut qu'elle soit? Cela a été très contesté, et reste obscur. Voltaire, qui a varié sur ce point, comme sur bien d'autres, penche très fortement, à plusieurs reprises, pour la croyance au libre arbitre de l'homme :

Oui, l'homme sur la terre est hbre ainsi que moi (1;.

C'est le plus beau présent do notre commun Roi...

C'est l'attribut divin do l'Être tout-puissant ;

Il en fait un partage à ses enfants qu'il aime.

Nous sommes ses enfants, des ombres de lui-même...

Comment, sans liberté, serions-nous ses images ?

Que lui reviendrait-il do ses brutes ouvrages ?

L'homme est moralement Ubre. S'il ne semble pas l'être toujours, c'est qu'il n'est pas'parfait. Il a la Hberlé comme il a la santé et la force, avec ^es défaillances et des éclipses. Ce n'est pas une raison pour croire qu'il ne l'a point du tout :

La liberté, dis-tu, t'est quelquefois ravie : Dieu te la devait-il immuable, inlinio.

Egale en tout état, on tout temps, en tout lieu ? ■ Tes destins sont d'un homme et tes vœux sont d'un Dieu • Quoi ! dans cet océan cet atome qui nage Dira : « L'immensité doit être mon partage 1 » Non 1 tout est faible en toi, changeant et limité, Ta force, ton esprit, tes talents, ta beauté....

(l" C'est un ange <iui est ceusé parler.

116 VOLTAIItE

Une lièvre brOlanle, attaquant tes ressorts,

Vient à pas inégaux miner fon pauvre corps

Mais quoi ! Par ce danger répandu sur ta vie,

Ta santé pour jamais n'est point anéantie !

On le voit revenir des portes de la mort.

Plus ferme, plus content, plus tempérant, plus fort.

Connais mieux l'heureux don que Ion chagrin réclame

La liberté dans l'homme est la santé de l'àme.

L'homme accomplira donc la \o\ morale, et celaPaidera à supporter les misères de ce monde.

Elles sont grandes en elTet, et c'est une chose devant laquelle le philosophe s'arrêle toujours avec étonnement etépouvante. Le chrétien a une réponse toute prêle pour s'affermir et se réconforter quand il est en présence du mal sur la terre: ce monde est une épreuve ; le mal frappe même le juste, même l'innocent, pour qu'ils montrent leurs vertus, pour leur donner une matière à exercer leur force d'âme, et pour permettre ainsi d'avoir du mérite, pour leur permetire de mériter les compensations d'outre-tombe.

Mais le déiste qui n'est pas chrétien est plus embarrassé, et se demande avec une sorte do révolte pourquoi Dieu a mis du mal dans le séjour des hommes, pourquoi il les a jetés au milieu de tant de misères et de périls. Ce sont ces idées que Voltaire a agitées avec éloquence dans beaucoup de passages de ses œuvres, et particulièrement dans le Puème sur le Iremblcmeiit de terre de Lisbonne.

0 malheureux mortels ! 0 terre déplorable !

0 de tous les mortels assemblage elîroyable !

D'inutiles douleurs éternel entretien !

Philosophes trompés qui criez : Tout est bien,

Accoure?, ! Contemple/ ces ruines afTreuses,

Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses.

Ces femmes, ces enfants, l'un sur l'autre entassés... Tout est bien, dites-vous, et tout est nécessaire. Quoi 1 l'univers entier sans ce gouffre infernal, Sans engloutir Lisbonne, eùt-il été plus mal ! Etes-vous assurés que la cause éternelle Qui fait tout, qui sait tout, qui créa tout pour elle, Ne pouvait nous jeter dans ces tristes climats Sans former des volcans allumés sous nos pas ?

La nécessité des lois naturelles n'est pas une réponse. Dieu pouvait sans doute les faire autres qu'elles ne sont :

Non Lne présentez plus à mon cœur agité

Ces immuables lois de la nécessité,

Cette chaîne des corps, des esprits et des mondes.

U rêves de savants ! 6 chimères profondes '.

Dieu tient en main la chaîne et n'est point enchaîné ;

Par son choix bienfaisant tout est déterminé.

Il est libre, il est juste, il n'est point implacable.

Pourquoi donc souffrons-nous sous un maître équitable ?

Le Manichéen aurait une explication. Pour lui, il y a deux dieux, un dieu bon et un dieu méchant, dont l'un fait le bien, l'autre le mal, et qui luttent l'un contre l'autre et se disputent le monde. Mais celui qui ne croit qu'à un seul Dieu est confondu de pareilles contrariétés.

Car comment concevoir un Dieu, la bonté même,

Qui prodigua ses biens à ses enfants qu'il aime

Et qui versa sur eux les maux à pleines mains ?

Quel œil peut pénétrer dans ses profonds desseins '.

De l'Être tout parfait le mal ne pouvait naître ;

Il ne vient point d'autrui, puisque Dieu seul est maître :

Il existe pourtant '. 0 tristes vérités !

0 mélange étonnant de contrariétés !

Un Dieu vient visiter notre race affligée ;

Il visita la terre et ne l'a point changée" !

Il n'y a pas de vraie réponse à ces terribles questions. Il n'y a qu'à ignorer et à espérer. — Espérer quoi ? Voltaire, comme on va le voir, ne le dit pas formellement ; car il serait forcé d'adopter la solution chrétienne, et l'on voit bien qu'il ne le veut pas. Il la côtoie pour ainsi dire, et s'en approche autant qu'il est possible en l'évitant, dans sa conclusion:

Le présent est affreux s'il n'est point d'avenir, Si la nuit du tombeau drtmit l'clre qui pense. Un jour tout sera bien : voilà notre espérance ; Tout est bien aujourdlmi : voilà rillusion... Dans une épaisse nuit chercliant à m'éclairer, Je ne sais que soufîrir, et non pas murmurer.

Un calife autrefois, à son heure dernière, Au dieu qu'il adorait dit pour toute prière : « Je t'apporte, ù seul roi, seul être illimité. Tout ce que lu n'as pas dans ton immensité, Les défauts, les regrets, les maux et l'ignorance. « Mais il pouvait encore aiouicr Y F spcranceT'

Voilà bien des incertitudes. C'est qu'au&si bien il n'y a qu'une chose qui soit certaine: c'est qu'il faut être honnêtes gens. « Qu'on soit juste; il suffit ; le reste est arbitraire. » Sur ce point il n'y a aucune raison de douter, et quelque système qu'on ait sur « le reste, » il mène toujours un esprit bien fait à conclure qu'il faut être honnête. Si Dieu est, nous exécutons sa loi ; — s'il est bon, nous lui sommes agréables ; — s'il est terrible et nous impose des épreuves, c'estles accepter que de nous montrer honnêtes et justes à travers des maux qui pourraient nous pousser à la révolte ; — • et s'il n'existe pas, malheureux naufragés du monde, soutenons-nous et secourons-nous les uns les autres, puisque nous ne pouvons compter que sur nous.

Les incertitudes mêmes sur le sens du monde et sur

ce qu'il est ne doivent conduire qu'àia résolution d'être sages, justes et bons.

Et c'est ainsi qu'il y a de bonnes leçons de morale, non pas très élevée, mais fort honnête, dans les poèmes philosophiques de Voltaire. Ce qu'il y conseille surtout, c'esi l a modéralion on toutes choses. Voltaire, quand il n'est pas encolère,est Tapôtre du bonsens. Lamodération, c'est le bon sens du cœur. Il faut être modéré dans l'ambition, d'abord, et cela va sans dire. L'ambition est particulièrement funeste à l'homme ; elle gâte — qui l'aurait cru ? — jusqu'aux poètes.

Les libres habitants des rives du Permesse Ont saisi quelquefois cette amorce traîtresse : Platon va raisonner à la cour de Denys ; Racine, janséniste, est auprès de Louis ; L'auteur voluptueux qui célébra Glycère Prodigue au fils d'Octave un encens mercenaire. Moi-même, renonçant à mes premiers desseins, J'ai vécu, je Tavoue, avec des souverains. Mon vaisseau fit naufrage aux mers de ces Sirènes.

Il faut être modéré aussi dans les plaisirs. 11 y a un art d'être heureux, qui demande beaucoup d'intelligence, un peu d'esprit et très peu de passions. C'est office d'artiste. Sachons être artistes en cela :

/Les plaisirs sont les fleurs que notre divin Maître ; Dans les ronces du monde autour de nous fait naître. j Chacune a sa saison, et par des soins prudents j On peut en conserver pour Thiver de nos ans. î Mais s'il faut les cueillir, c'est dune main lùgère ; •\ On flétrit aisément leur beauté passagère...

\Le travail est souvent le père du plaisir.

Et ce n'est pas, cependant, qii'ii faille travailler trop» Il y a une modération à garder même dans l'étude. Il

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faut savoir ignorer, ne pas croire que tous les mystères, même de la nature, sans plus parler de ceux de la métaphysique, seront un jour découverts. Notre science sera toujours infiniment restreinte et ridicule proportionnellement à ce que nous ignorerons :

Notre savant compas

Mesure l'univers et ue le connaît pas.

Et ne comptons point qu'il cessera d'en être ainsi. Sachons donc contenir dans de justes hornes notre soif de connaître.

C'est encore une forme de la modération. Il en est une autre, plus importante encore, et qui est pour Voltaire une vertu, ce qui ne veut pas dire qu'elle ait toujours été la sienne ; mais il Ta recommandée avec une chaleur et une éloquence pénétrantes. Cette forme sublime de la modération, c'est la tolérance.

S'il y a tant d'incertitudes, comme nous l'avons vu, sur Tensemble des choses, et sur la nature de l'homme lui-même, et sur tous les grands objets de nos connaissances ou plutôt de nos recherches, ce doit être une raison de ne point nous persécuter les uns les autres pour des idées qu'aucun de nous n'est absolument sûr de bien comprendre, ni même de comprendre à moitié. Il faudrait noushabituer à penser qu'il est naturel qu'il y ait des gens qui ne pensent pas comme nous. C'est la dernière idée qui nous vienne; c'est la première qui devrait nous venir. Ayons-la, et tâchons de nous y habituer, quelque pénible qu'elle nous soit àconcevoir et à garder. Pensons et laissons les autres penser.

Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière !

Telles sont les principales idées philosophiques et moralesde Voltaire. Ellesrévèlent un homme qu'aucune

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grande question sur le monde et sur Thomme n'a laissé indifférent, et dont les recherches, les enquêtes, les examens, lesinterrogations, quelquefois même les réponses, sont intéressantes.

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