CHAPITRE
En histoire Voltaire conserve les tendances ptiilosophiques qui lui sont ordinaires; et s'il a voulu éliminer du monde le surnaturel, il a tenu aussi à écarter le surnaturel de l'histoire.
Ce qu'on a appelé depuis la philosophie de l'histoire venait d'être créé. Cela consiste à chercher les grandes lois qui président aux événements humains, à considérer l'histoire de l'homme sur la terre, non comme une succession de faits fortuits, mais comme un enchaîne^ ment de faits dérivant de grandes causes, et, par suite, à chercher ces causes étales déterminer.
C'est Bossuet qui avait donné la première esquisse d'une philosophie de l'histoire, comme les plus grands historiens philosophes, les Vico, les Auguste Comte l'ont reconnu et proclamé. Or cette philosophie de l'histoire dans Bossuet a un caractère providentialiste. Ce que Bossuet veut montrer, c'est que l'histoire humaine est menée par Dieu conformément aux desseins qu'il a sur l'homme, vers un but que Dieu connaît, et Bossuet retrace la suite de ces desseins et indique le but, qui est la conquête de la terre entière par le christianisme. Pour Bossuet la philosophie de l'histoire, c'est iHntervention continue du surnatweldans les grandes affaires de l'humanité.
C'est précisément Jà ce que Voltaire a voulu nier, combattre et effacer de l'esprit des hommes. A cette intention il a écrïiV Essai sur les mœurs et l'esprit des 7iations.
C'est un grand livre très inégal. Le fond en est une simpleconstatalion des mœurs, lois^ préjugés, tendances générales des peuples aux différentes dates de l'histoire universelle. Cette constatation est aussi juste,, aussi exacte qu'elle pouvait l'être en un temps où les travaux de recherche avaient été poussés assez peu loin, et où par conséquent les tableaux d'ensemble manquaient encore de fondements solides. Certaines parties, notamment dans l'histoire moderne, sont assez fortes et très brillantes. L'antiquité est mal connue et semble assez mal comprise. Rien ne montre mieux que ce grand travail, très honorable pour son auteur, l'immense service que l'érudition du xix° siècle a rendu à l'esprit humain, et comme elle l'a élargi et agrandi. Voltaire, quiest un des esprits les plus souples et les plus compréhensifs de son temps, s'y montre presque incapable de comprendre un état d'esprit et un état de mœurs, quand il est très éloigné de l'état des esprits au temps oii il vit. Et dès qu'il ne comprend pas, il nie. Il ne comprend pas le fétichisme, et il le nie ; il ne comprend pas les étrangetés, les aberrations de la mythologie, et, sans les nier précisément, il les adoucit, les restreint, les ramène peu à peu à sa a religion naturelle, «qu'il veut retrouver partout. Il a une tendance à voir l'homme de tous les temps à peu près pareil, et pareil à l'homme qu'il a sous les yeux. En cela il est tout le contraire de Montaigne, qui aime à voir des dilïérenees extrêmes entre les hommes des différents temps et des différents lieux, et qui exagère même ces différences; mais qui est plus près de la vérité que Voltaire, quoique ayant moins de renseignements entre les mains.
\0ï VOLTAIRE
En général, c'est au merveilleux que Voltaire répugne absolument. Or il y a un merveilleux dans l'histoire, parce qu'il y a du merveilleux, de l'étrange, de l'extraordinaire dans l'àme humaine. Il y a dans l'histoire un merveilleux d'imagination exaltée, un merveilleux de passions excitées^ un merveilleux d'héroïsme, un merveilleux de sainteté et de sacrifice, un merveilleux de fanatisme, un merveilleux de stupidité. L'homme est dans « l'entre-deux ; » ilest aussi dansles extrêmes; or ce sont les extrêmes que Voltaire ne veut pas voir; et pour comprendre toute l'histoire, son bon sens, qui si souvent le sert bien, lui nuit quelquefois.
Quant à des lois générales gouvernant les événements principaux de l'histoire humaine, Voltaire n'en veut pas voir et n'en voit point. En cela il a peut-être raison, et, tout au moins, il est très logique. Quand on n'admet point l'aclion de la Providence sur le monde, il est assez difficile, quoi que quelques-uns en aient cru, de trouver des lois qui le régissent. Trouver des lois dans l'histoire, c'est y voir des desseins, des plans, un but poursuivi, touteschoses qui supposent unesprit. Un esprit pensant l'histoire avant qu'elle commence pour lui donner sa loi de direction, c'est un Dieu agissant sur les hommes. Nous sommes ericore en pleine conception théologique.
Cela est si vrai que Vico, apportant au monde sa « science nouvelle » (la philosophie de l'histoire), déclarait que son objet était de chercher à démêler les desseins de Dieu sur le monde, c'est-à-dire déclarait qu'il recommençait Bossuet.
Voltaire, ayant une pensée de derrière la tête toute
contraire, devait se garder de chercher dans Thisloire
une ou des lois générales, et en effet ii s'en est gardé. Il a
même un penchant à mettre en lumière, précisément le
contraire du système qui fait dépendre l'histoire de
ŒUVRES HISTORIQUES EN PROSE lO'
grandes lois générales : il fait une part très grande dans la génération des événements humains au hasard, c'e'&i' k-(\'\vQkV inattendu, c'est-à-dire aux grands eiïels sor-. tant des petites causes. Un grand événement dérivant d'un incident insignifiant, c'est en effet quelque chose qui pouvait ne pas arriver, c'est un grand événement accidentel, c'est ce que nous appelons le hasard. Faire sortir les grands événements des petits faits, des «petites movettes, » comme dit Commynes, c'est donc réinstaller le hasard dans l'histoire, et il n'y a pas de meilleur moyen d'en éliminer l'action providentielle, et c'est pourquoi Voltaire n'y manque point. Ce qui a paru un travers de son esprit, une sorte de manie , est, sinon l'effetd'une intention bien concertée, dumoinsunesuite toute naturelle de ses tendances générales.
Il ne faudrait pas oublier, cependant, qu'à côté du hasard il voit autre chose dans l'histoire des hommes : c'est à savoir Faction des grands hommes, et principalement des grands souverains. Il leur attribue une très grande importance. Un Auguste, un Charlemagne, un saint Louis, un Louis XIV, ont, pour lui, une action directe et très forte sur les événements, sur le développement de l'humanité. Ils semblent qu'ils arrêtent un moment le règne du hasard, cette mêlée aventureuse et confuse des incidents produisant des faits immenses, et des faits immenses échouant sur des incidents. L'histoire est pour lui quelque chose comme le hasard, traversé par le génie organisateur.
Remarquez que c'est précisément de cette façon que le bon sens commun se représente l'histoire humaine; que c'est la manière la plus simple de la comprendre, et que tout autre manière de l'entendre est tout de suite hypothétique et un peu hasardeuse et ambitieuse. Vol- . taire est le bon sens populaire affiné d'esprit, armé de
grandes connaissances et enflammé de passions, et il n'a voulu mettre dans ses études d'historien que du bon sens.
Il est certain qu une histoire universelle ainsi conçue manque d'unité, de plan, d'ensemble ; mais si Voltaire n'en met point dans l'histoire,- c'est qu'il n'y en voit point, et j'ai montré pourquoi il ne pouvait pas en voir.
Il a pourtant, sinon un plan, du moins une idée générale sur la suite du développement de l'humanité. Il croit, à peu près, à une période relativement sage et heureuse, — puis à unerégression, — puis à une nouvelle ère de sagesse et de prospérité, relatives encore.
La période heureuse, c'est l'antiquité ; le retour à la barbarie primitive, c'est l'époque chrétienne ; la renaissance de la raison et l'acheminement vers le bonheur, ce sont les temps modernes.
L'humanité, sortie des tâtonnements des temps primitifs, a créé l'ordre dans son sein. La période que nous appelons l'antiquité commence. Des nations s'y organisent qui ne laissent pas d'être heureuses. Elles ont des lois sages ; elles cultivent les lettres et les arts ; la religion n'y gouverne point ; elle est soumise au pouvoir civil; tout pays où la religion est soumise au pouvoir civil est relativement heureux ; de toutes ces nations les Romainsfont un seul peuple, et c'estune grande et belle époque de l'histoire de l'humanité.
Mais le christianisme naît. Il crée la dualité des pouvoirs : pouvoir spirituel, pouvoir temporel. De là naissent des conflits incessants, des guerres terribles. Le malheur s'abat sur le monde.
La Renaissance survient. C'est l'antiquité qui renaît- Elle fait reculer le chribtianisme. Elle diminue, exténue, finira par détruire le pouvoir spirituel. Les nations
d'ai^tèii Hou'lon.
modernes ne connaîtront que l'autorité civile réglée par de bonnes lois qu'inspirera le bon sens; elles seront débarrassées des superstitions, et en même temps de l'autorité religieuse, et en môme temps des discussions métaphysiques fécondes en malheurs. Elles seront heureuses : a Quelle fête verront nos neveux! »
Je ne veux que montrer ici que toute la pensée de Voltaire, qu'elle soit philosophique ou historique, est toujours dominé par sa répulsion invincible pour l'esprit religieux. D'autres, et qui étaient aussi peu soumis aux dogmes chrétiens que l'était Voltaire, ont démontré le progrès accompli sur l'antiquité par Tavènement du christianisme ; lasupériorité dumoyen âge lui-même sur l'antiquité ; la beauté, la grandeur et l'utilité du « pouvoir spirituel » à une époque où sans lui l'Europe n'eût été qu'une mêlée furieuse d'ambitions et d'appétits égoïstes ; le peu d'avantages enfin que la diminution du pouvoir spirituel et la quasi-omnipotence reconquise par le pouvoir civil ont amenés à leur suite; démontré enfin que la campagne de Voltaire et des philosophes de son temps contre l'esprit religieux a eu des résultats beaucoup moins merveilleux que lui, et surtout ses compagnons d'armes, ne l'ont supposé.
Mais remarquez pourtant que son sens historique du moins, sinon sa théorie, est assez juste. C'est bien du moyen âge que depuis la Renaissance jusqu'aujourd'hui nous nous éloignons, et c'est bien à l'antiquité qu'à beaucoup d'égards nous revenons. C'est à une situation morale et même économique assez semblable à celle de l'Europe au quatrième siècle environ avant Jésus Christ que nous semblons être retournés, et c'est peut-être à une situation politique, morale et même économique assez pareille à celle de l'Europe au deuxième siècle après Jésus-Christ que nous paraissons nous acheminer.
Reste à savoir si ce retour est une chose dont on doive se féliciter pour ce qui en est fait, et qu'on doive souhaiter pour ce qui en reste à accomplir ; et c'est ce dont il est permis de douter, sans jamais vouloir rien affirmer de ce que l'avenir seul peut décider.
Si l'on veut voir un exemple.de lamanière dont Voltaire, dans l'Essai su?' les mœurs, trace le tableau d'ensemble d'une époque, nous citerons son chapitre : Jde'e générale du seizième siècle :
« Le commencement du xvie siècle nous présente à la fois les plus grands spectacles que le monde ait jamais fournis. Si on jette la vue sur ceux qui régnaient alors en Europe, leur gloire ou leur conduite ou les grands changements dont ils ont été cause rendentleurs noms immortels.
C'est, à Constantinople, un Sélim, qui met sous la domination ottomane la Syrie et l'Egypte, dont les mahométans mameluks avaient été en pos-^ession depuis le xui^ siècle.
C'est, après lui, son fils le grand Soliman, qui, le premier des empereurs turcs, marche jusqu'à Vienne, et se fait couronner roi de Perse dans Bagdad, prise par ses armes, faisant trembler à la fois l'Europe et l'Asie.
On voit en même temps au nord Gustave Wasa, brisant dans la Suède le joug étranger, élu roi du pays dont il est le libérateur...
En Espagne, en Allemagne, en Italie, on voit Charles-Quint", maître de tous ces États sous des titres différents, soutenant le fardeau de l'Europe, toujours en action et en négociations, heureux longtemps en politique et en guerre, le seul empereur puissant depuis Charlemagne, le premier roi de toute l'Espagne, depuis la conquête des Maures : opposant des barrières à l'empire ottomam, faisant des rois et une multitude de princes, et se dépouillant enfin de toutes les couronnes dont il est chargé, pour aller mourir en solitaire après avoir troublé l'Europe.
Son rival de gloire et de politique, François I", roi de France, moins heureux mais plus brave et plus aimable, partage entre Charles-Quint et lui les vœux et l'estime des nations. Vaincu et plein de gloire, il rend son royaume
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florissant malgré ses malheurs ; il transplante en France les beaux-arts qui étaient en Italie au plus haut point de leur perfection.
Le roi d'Angleterre Henri VIII, trop cruel, trop capricieux pour être mis au rang des héros, a pourtant sa place entre les rois et par la révolution qu'il fit dans les esprits de ses peuples, et par la balance que l'Angleterre apprit sous lui à tenir entre les souverains. Il prit pour devise un guerrier tendant son arc, avec ces mots: Qui je défends est nuiUre ; devise que sa nation a rendue quelquefois véritable.
Le nom du pape Léon X est célèbre par son esprit, par ses mœurs aimables, par les grands hommes dans les arts qui éternisent son siècle et par le grand changement qui sous lui divisa l'Église...
L'ancien monde est ébranlé, le nouveau monde est découvert et conquis par Charles-Quint ; le- commerce s'établit entre les Indes orientales et l'Europe par les vaisseaux et les armes du Portugal. Cortez soumet le puissant empire du Mexique; et les Pizarre font la conquête du Pérou avec moins de soldats qu'il n'en faut en Europe pour assiéger une petite ville.- Albuquerque dans les Indes établit la domination et le commerce du Portugal avec presque aussi peu de forces, malgré les rois des Indes, et malgré les efforts des musulmans en possession de ce commerce....
Ce qui frappe encore dans ce siècle illustre, c'est que, malgré les guerres que l'ambition excita, et malgré les querelles de religion qui commençaient à troubler les Etats, ce même génie qui faisait fleurir les beaux-arts à Rome. àNaples, à Florence, à Venise, à Ferrare, et qui de là portait sa lumière dans l'Europe, adoucit d'abord les mœurs des hommes dans presque toutes les provinces de l'Europe chrétienne...
Il y eut entre Charles-Quint et François I" une émulation de gloire, d'esprit de chevalerie, de courtoisie au milieu même de leurs plus furieuses dissensions ; et cette émulation , qui se communiqua à tous les courtisans, donna à ce siècle un air de grandeur et de politesse inconnu jusqu'alors. Cette politesse brillait même au milieu des crimes ; c'était une robe d'or et de soie ensanglantée...
L'industrie fut partout excitée : Marseille fit un grand commerce, Lyon eut de belles manufactures. Les villes des
Pays Bas furent plus florissantes encore que sous la maison de Bourgogne. Les dames appelées à la cour de François Je"" la firent le centre de la magnificence et de la politesse.
Les mœurs étaient plus dures à Londres, où régnait un roi capricieux et féroce ; mais Londres commençait dpjà à s'enrichir par le commerce. En Allemagne, les villes d'Augsbourg et de Nuremberg, répandant les richesses de l'Asie qu'elles tiraient de Venise, se ressentaient déjà de leur correspondance avec les Italiens...
En un mot, l'Europe voyait naître de beauxjours ; maisils furent troublé-î par la tempête que la rivalité entre Charles- Quint et François I" excita ; et les querelles de religion qui déjà commençaient à naître souillèrent la fin de ce siècle; elles la rendirent affreuse et y portèrent enfin une espèce de barbarie que les Hérules, les Vandales et les Huns n'avaient jamais connue. »
Dans ses livres d'histoire oh Voltaire se borne à raconter, comme dans r Histoire de Charles XII et la plus grande partie du Siècle de Louis XIV, il est inimitable comme rapidité, limpidité et aisance de narration. Quelques-unes des pages de Charles XII sont restées, non seulement classiques, comme le livre loul entier, mais célèbres pour cette vivacité du récit et ce relief de la peinture dans une parfaite simplicité, qui étaient qualités bien rares dans l'art historique depuis Jules César. Voici le récit de la première rencontre des Suédois sous la conduite de Charles XII avec les Russes auprès de Narva :
a Les Moscovites, voyant arriver les Suédois [une partie seulement de l'armée suédoise] à eux, crurent avoir toute une armée à combattre. La garde avancée, de cinq mille hommes, qui gardait, entre les rochers, un poste où cent hommes résolus pouvaient arrêter une armée entière, s'enfuit à la première approche des Suédois.
Les vingt mille hommes, qui étaient derrière, voyant fuir leurs compagnons, prirent l'épouvante et allèrent porter le
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désordre dans le camp. Tous les postes furent emportés en deux heures, et ce qui, en d'autres occasions, eût été compté pour trois victoires, ne retarda pas d'une heure la marche du roi de Suède.
Il parut donc enfin, avec ses huit mille hommes fatigués d'une si longue marche, devant un camp de quatre-vingt mille Russes bordé de cent cinquante canons.
A peine ses troupes eurent-elles pris quelque repos, que, sans délibérer, il donna ses ordres pour l'attaque. Le signal était deux fusées, et le mot allemand: AvecVaide de Dieu. Un olficier général lui ayant représenté la grandeur du péril : « Quoi! vous doutez, dit-il, qu'avec mes huit mille braves Suédois je ne passe sur le corps à quatre-vingt mille Moscovites? » Un moment après, craignant qu'il n'y eût un peu de fanfaronnade dans ces paroles, il courut après cet officier : « N'ètes-vous pas de mon avis? lui dit-il ; n'ai-je pas deux avantages sur les ennemis? l'un, que leur cavalerie ne pourra leur servir, et l'autre, que le lieu étant resserré, leur grand nombre ne fera que les incommoder ? Et ainsi je serai réellement plus fort qu'eux. »
L'officier n'eut garde d'être d'un autre avis, et l'on marcha aux Moscovites à midi, le 30 novembre 1700.
Dès que le canon des Suédois eut fait brèche aux retranchements, ils s'avancèrent la baïonnette au bout du fusil, ayant au dos une neige furieuse qui donnait au visage des ennemis. Les Russes se firent tuer pendant une demi-heure sans quitter le revers des fossés. Le roi attaquait à droite du camp où était le quartier du czar ; il espérait le rencontrer, ne sachant pas que l'empereur lui-même avait été chercher ces quarante mille hommes qui devaient arriver dans peu.
Aux premières décharges de la mousqueterie ennemie, le roi reçut une balle à la gorge ; mais c'était une balle morte, qui s'arrêta dans les plis de sa cravate noire et qui ne lui fit aucun mal. Son cheval fut tué sous lui. M. de Sparre m'a dit que le roi sauta légèrement sur un autre cheval en disant : « Ces gens-ci me font faire mes exercices ; » et continua de combattre et de donner des ordres avec la même présence d'esprit.
Après trois heures de combat, les retranchements furent
forces de tous les côtés. Le roi poursuivit la droite des ennemis jusqu'à la rivière de Narva avec son aile gauche, si Ton peu' ppeler de ce nom environ quatre mille hommes qui en poursuivaient près de quarante mille.
Le pont rompit sous les fuvards. La rivière fut en un moment couverte de morts. Les autres, désespérés, retournèrent à leur camp sans savoir où ils allaient : ils trouvèrent quelques baraques derrière lesquelles ils se mirent ; là ils se défendirent encore parce qu'ils ne pouvaient pas se sauver ; mais enfin leurs généraux Dolgorowki, Golowkin, Fédérovritz. vinrent se rendre f^^l M'Ï «^-t meitreleurs armes à ses pieds.
Pendant qu'on les lui prt■^enlalI, arriva le duc de Croï, général de l'armée , qui venait se rendre lui-même avec trente officiers. Charles reçut tous ses prisonniers d'importance avec une politesse aussi aisée et un air aussi humain que s'il leur eût fait dans sa cour les honneurs d'une fête. »
Il y a, dans le Siècle de Louis XJV, un récit de bataille aussi beau, peut-être avec quelque chose de pl-us large et déplus ample : c'est le récit de la bataille de Rocroi. IJ conviendra de comparer les deux narrations qui ont été faites de cette célèbre journée. Tune par Bossuei dans ['Oraison funèbre d Henri de Bourbon priiice de Condé^ l'autre par Voltaire. Voici celle de Voltaire :
B Le duc d'Enghien Condé] avait reçu, avec la nouvelle de la mort de Louis XIII, Tordre de ne point hasarder de bataille. Le maréchal de l'Hospital, qui lui avait été donné pour le conseiller et pour le conduire, secondait par sa circonspection ces ordres timides. Le prince ne crut ni le maréchal ni la cour. Il ne confia son dessein qu'à Grassioc, maréchal de camp, digne d'être consulté par lui.
Ils forcèrent le maréchal à trouver la bataille nécessaire. On remarque que ce prince, ayant tout réglé le soir, veille de la bataille, s'endormit si profondément qu'il fallut le réveiller pour combattre. On conte la même chose d'Alexandre. Il est naturel qu'un jeune homme, épuisé des fatigues que demande l'arrangement d'un si grand jour, tombe ensuite
dans un sommeil plein ; il l'est aussi qu'un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir.
Le prince gagna la bataille par lui-même, par un coup d'œil qui voyait à la fois le danger et la ressource, par son activité exempte de trouble qui le portait à propos à tous les endroits.
Ce fut lui qui, avec de la cavalerie, attaqua cette infanterie espagnole jusque-là invincible, aussi forte, aussi serrée que la phalange ancienne si estimée, et qui s'ouvrait avec une agilité que la phalange n'avait pas, pour laisser partir la décharge de dix-huit canons qu'elle renfermait au milieu d'elle. Le prince l'entoura et l'attaqua trois fois.
A peine victorieux, il arrêta le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d'Enghien eut autant de suin de les épargner qu'il en avait pris pour les vaincre.
Le vieux comte de Fuentes (1), qui commandait cette infanterie espagnole, mourut percé de coups. Condé, en l'apprenant, dit qu'il voudrait être mort comme lui, s'il n'avait vaincu. »
Tel est Voltaire dans ses histoires en prose. Ajoutons qu'il a écrit l'histoire en vers avec beaucoup de talent.
(l) Fontaine et non pas Fuentes.