LE SOCIOLOGUE
L'higtoire mène à la sociologie, c'est-à-dire à l'étude de l'organisation de la société telle qu'elle est et telle qu'on souhaiterait qu'elle fût. A la vérité, il y a des sociologues qui ne sont pas historiens et qui réforment la société et l'humanité sans savoir comment les sociétés se sont formées et déformées jusqu'à nos jours et sans savoir comment l'humanité s'est comportée depuis qu'elle alaissé des souvenirs d'elle. Mais ils ont tort; et la base de toute sociologie doit être l'histoire bien connue et bien pratiquée.
Ce fondement. Voltaire l'avait. Voyons ce qu'il a essayé de bâtir dessus.
Peu de chose, à vrai dire, et il n'est rien dont on doive plus le féliciter. Voltaire n'est pas un systématique ; il n'est pas de ceux qui prétendent changer toute la société de la base au faîte et lui donner en un tournemain une nouvelle forme. Il est essentiellement conservateur. Il vit dans une monarchie. Il ne songe pas, à renverser la monarchie absolue. 11 a même pour la monarchie absolue entourée d'hommes intelligents, lettrés ! et artistes et gouvernnt sagement, pour \ii df^spotistne ' intelligent d'un Louis XIV, d'un Frédéric II, dune Catherine II, un véritable penchant, un goût très vif, une constante inclination. Il n'est partisan d'aucun de ces
LE fociologtjp:
obstacles, chers à Montesquieu, qui sont destinés àborner le pouvoir central et à prévenir les périls de son omnipo lence. Il n'aime pas les parlements. Il a dit du bien, il faut le noter, du gouvernement anglais, mais il n'a jamais semblé souhaiter que la royauté constitutionnelle,limitée et contrôlée par des chambres ou populaires ou aristocratiques, s'établît chez nous. 11 n'aime pas, inutile de le dire, le « pouvoir spirituel » qui est la limite la plus ferme et la plus forte qu'on puisse opposer à Tomnipotence du pouvoir central. Bref, il est absolutiste, en souhaitant que \e pouvoir absolu ait de la sagesse et de l'esprit.
Mais il a donné à l'absolutisme de très bons conseils, et c'est là sa sociologie.
Elle n'est pas mauvaise, quoique elle ne soit pas ambitieuse, et c'est précisément parce qu'elle n'est pas ambitieuse, qu'elle est fort bonne. Il regarde l'état de la France à son époque et y voit un certain nombre de choses à réformer, et faciles à réformer. C'est à cela qu'il s'attache exclusivement, laissant à d'autres les grandes réédifications. — Par exemple il remarque que la France est divisée en une foule d'états différents au point de vue de la répartition des charges. Il y a des Douanes intérieures. On paye pour faire passer une marchandise de Bourgogne en Champagne comme pour la faire passer d^\llemagne en France. Nulle entrave plus grave ni plus absurde pour le commerce, nulle mesure plus destructrice, aussi, de l'idée de patrie. C'est s'opposer à l'uuité morale de la France et retarder le moment où elle sera accomplie. Voilà une réforme à faire, et elle est facile à réaliser.
Autre cause de désunion, autre obstacle à l'unité : la multiplicité des coutumes, c'est-à-dire des lois. La France est une nation, elle n'a qu'un gouvernement, et elle a
plusieurs lois! Il y a des « pays d'élection » d'un côté, et des « pays d'Etat » de l'autre, ce qui est dire qu'il y a plusieurs pays ! Le méridional n'est pas gouverné par les mêmes lois que l'homme du nord! Cela ne doit pas être. Gela rompt, ou relâche, le lien qui doit unir les citoyens de la même nation. Gela est contraire à l'égalité, et Voltaire n'est pas démocrate; il ne l'est nullement ; mais il est égalilaire. Ge qu'il faut en France, c'est l'uniformité légale et l'uniformité administrative, en un mot l'égalité.
Remarquez du reste qu'à cette égalité, la liberté ellemême, une certaine forme de liberté, du moins^ trouve son compte. L'égalité ainsi entendue n'empêche point le despotisme, et même peut le favoriser; mais elle permet à chaque homme de dire : « Personne au moins n'est plus libre que moi, » ce qu'il ne faut pas considérer comme une consolation misérable ; c'est peut-être la plus réelle que les hommes aient trouvée dans leur misère éternelle. — Il est même vrai que ce que la régularité, l'uniformité, l'égalité assurent dans un pays, c'est une espèce de liberté individuelle, au fond un peu illusoire, mais réelle encore, et dont, au reste, Tillusion est douce. Le citoyen dans un pays centralisé rencontre partout les mêmes lois, dures peut-être, mais les mêmes, les même règlements, vexatoires peut-être, mais les mêmes, la même administration, oppressive peut-être, mais la même ; cela rend la vie plus aisée, (( l'aller et le venir » plus commodes; met dans l'existence une plus grande facilité, un moindre souci, une sorte de tranquillité et de sécurité. Cela est encore une liberté d'une certaine espèce. Comptez quelle citoyen de Marseille ou de Carthagène qui traverse tout l'Empire romain en trouvant partout le même code et les mêmes formes de procédure, et des agents administra-