V(H.TA1HE
connaît Chauliou, lo léi;er pocle, qu'il appelle « son maître. » Cluipellc, dit-il, lui est apparu en songe, et lui a parlé :
Pour chanter toujours sur la lyre Ces versaisùs, ces vers coulants, Delà nature heureux enfants, 0(i l art no trouve rien à dire, • « L"ain(uir, nie dil-il, et le vin
Autrefois me liront connaître Les grâces de cet art divin ; Puis à Chaulieu répicuricn, Je servis quelquefois de maître:
11 faut que Chaulieu soit le tien. »
Cependant Louis XIV était mort, et le duc d'Orléans commençait à régner avec le titre de Régent. En 1717 une pièce satirique, qui était d'un nommé Lebrun, et qu'on appela les f ai vu, ipiivce qne chaque paragraphe commençait par les mois f ai vitel qu'elle se terminait par ce vers : « J'ai vu ces maux et je n'ai pas vingt ans, » fut attribué à Voltaire, qui du reste était dans savingt- Iroisième année. 11 fut mis à la Bastille le 17 mai 1717. Il s'y recueillit, remania sa tragédie d'OEdipe, qu'il avait commencée dès le collège, écrivit un chant du poème qui devait être plus tard la Henriade, composa sur la Bastille elle-même un poème très gai:
L'un près de moi s'approche en sycophante : Un maintien doux, une démarclie lente, Un ton cafard, un compliment llattcur, Cachent le fiel qui lui ronge le cœur : « Mon fils, dit-il, la cour sait vos mérites; On prise fort les bons mots que vous dites. Vos petits vers et vos galants écrits; Et, comme ici tout travail a son prix,
SON ENFANCE ET SA JEUNESSE il
Le roi, mon (ils, pléiade reconnaissance, Veut de vos soins vous donner récompense, Et vous accorde, en dépit des rivaux, Un logement dans un de ses châteaux. »
« A moi, lui dis-je, à moi point ne s'adresse
Ce beau début. C'est me jouer d'un tour ;
Je ne suis point rimeur suivant la cour;
Je ne connais roi, prince, ni princesse ;
lit si tout-bas je forme des souhaits,
C'est que d'iceux ne sois connu jamais :
Je les respecte ; ils sont dieux sur la terre ;
Mais ne les faut de trop près regarder.
Sage mortel doit toujours se garder
De ces gens-là qui portent le tonnerre :
Partant, vilain, retournez vers le roi;
Dites-lui fort que je le remercie
De son logis, c'est trop d'honneur pour moi ;
Il ne me faut tant de cérémonie :
Je suis content de mon bouge, etles dieux
Dans mon taudis m'ont fait un sort tranquille ;
Mes biens sont purs, mon sommeil est facile.
J'ai le repos ; les rois n'ont rien de mieux. »
J'eus beau parler etj'eus beau m'en défendre,
Tous ces messieurs, d'un air doux et badin,
Obligeamment me prireiTt par la main.
« Allons, mon fils, marchons! » Fallut me rendre^
Fallut partir. Je fus bientôt conduit,
En coche clos vers le royal réduit
Que près Saint-Paul ont vu bâtir nos pères
Par Charles Cinq. 0 gens de bien, mes frères.
Que Dieu vous gard' d'un pareil logement !
J'arrive enfin dans mon appartement.
Certain croquant avec douce manière
Du nouveau gîte exaltait les beautés,
Perfections, aises, commodités.
<( Jamais Phébus, dit-il, dans sa carrière,
Do ses rayons n'y porta la lumière :
Voyez ces murs de dix pieds d'épaisseur,
Vous y serez avec plus de fraîcheur. »
Puis, me faisant admirer la clôture, Triple la porte et triple la serrure, Grilles, verrous, barreaux de tout côté « C'est, me dit-il, pour votre sûreté. »
Ainsi gémissait Voltaire dans les chaînes du despotisme. Un matin on vint lui dire que son innocence était reconnue. Il se fit présenter par Noce au Régent, qui lui fit réparation en l'invitant à sa table :
« Je remercie Votre Altesse, dit-il, de se charger de ma nourriture, et la supplie de ne plus se charger de mon logement. »
Ne manquant pas du reste de profiter de sa mésaventure pour faire sa cour, il célébra le duc d'Orléans en vers brillants, lui dédia sa tragédie à'OEdipe, qui allait paraître, lui lut quelques chants de la future Eenriade, sollicita discrètement une souscription du Régent pour cet ouvrage. Toutes ces démarches se trouvent comme résumées dans la lettre suivante qui a cela de commun avec^toutes les lettres de Voltaire, qu'elle est charmante :
« Monseigneur faudra-t-il que le pauvre Voltaire ne vous ait d'autres obligations que de l'avoir corrigé par une année de Bastille? Il se flattait que, après l'avoir mis en purgatoire, vous vous souviendriez de lui dans le temps que vous ouvrez le paradis à tout le monde. 11 prend la liberté de vous demander trois grâces: la première, de souffrir qu'il ait l'honneur de vous dédier la tragédie qu'il vient de composer; la seconde, de vouloir bien entendre quelque jour des morceaux d'un poème épique sur celui de vos aieux auquel vous ressemblez le plus; et la troisième, de considérer que j'ail'honneur devons écrire une lettre où le mot de souscription ne se trouve point. »