‹ VoltaireChapitre 9 sur 41 · VOL · texte numérisé non relu

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L'année suivante (1733) parut le TempJe dujioût^ petit ouvrage, de critique en prose mêlée de vers, où sont décrits et analysés la plupart des écrivains français de la seconde moitié du xvii^ siècle et de la première partie du xvin*. Les nombreuses malices que contient ce petit livre, moitié art poétique et moitié pamphlet iiltéraire, augmentèrent le nombre déjà grand des ennemis de Voltaire ; mais il n'en était plus à les compter.

Ç^t cette année aussi que commença sa longue liaison avec la marquise du Châtelet, grande dame éprise de philosophie, de mathématiques, de physique, entêtée de Newton, très intelligente et un peu folie, d'un naturel entin très analogue à celui de Voltaire, mais qui eut pourtant sur lui une assez bonne influence, parce quelle l'habitua à la précision scientifique, et plustard, comme nous le verrons, l'arracha au tumulte de Paris et lui donna le goût du travail dans la solitude. Elle fut sa seconde Angleterre.

Au moment où nous sommes, ce n'était pas encore cela. M™* du Châtelet était aussi mondaine et aussi agitée que Voltaire. Elle paraissait partout à la fois, caquetant, disputant, contant, récitant Newton, dansant et jouant la comédie. Voltaire enfutravi.il ne jura plus que par Emilie. Il a tracé d'elle le portrait suivant :

« Née avec une éloquence singulière, cette éloquence ne se déployait que quand elle avait des objets dignes d clic. Ces lettres où il ne s'agissait que de montrer de l'esprit, ces petites finesses, ces tours délicats que l'on donne à des pensées ordinaires, n'entraient pas dans l'immensité de ses talents. Le mot propre, la précision, la justesse et la force étaient le caractère de son éloquence. Elle eût plutôt écrit (remarquez le conditionnel, qui est assez perlidc, tout au milieu de l'éloge, et qui avertit qu'il ne faut pas le prendre tout à fait à la lettre), elle eût plutôt écrit comme Pascal et Nicole que comme Madame de Sévigné. Mais cette fermeté

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sévère, cette trempe vigoureuse de son esprit ne la rendait pas inaccessible aux beautés de sentiment. Les charmes de la poésie et de l'éloquence la pénétraient, et jamais oreille ne fut plus sensible à l'harmonie. »

Mettons en regard, pour corriger ce qu'il y a de trop complaisant dans ce portrait, le croquis suivant de M""^ du Detîand, inspiré par des sentiments tout contraires, et nous aurons, en prenant l'entre-deux, une image exacte de a l'incomparable Emilie.» — «Elle travaille avec tant de soin à paraître ce qu'elle n'est pas, qu'on ne sait plus ce qu'elle est en eflet. Elle est née avec assez d'esprit ; le désir de paraître en avoir davantage lui a fait préférer Tétude des sciences abstraites aux connaissances communes. Elle croit, parcette singularité, parvenir à une plus grande réputation et à une supériorité décidée sur toutes les femmes. » Cette supériorité, en tous cas. Voltaire la luf attribuait sans hésitation. 11 fit à son usage celte devise qui ne fut jamais tout à fait la sienne et qui devrait être celle de toute femme et de tout homme raisonnable :

Des repos, des riens, de l'étude, Peu de livres, point d'ennuyeux, Un ami dans la solitude :

Voilà mon sort ; il est heureux.

Il lui écrivait, avec celte grâce dans l'art de complimenter, qui fut toujours si grande chez lui, sans être parfaite, parce qu'il y mêle toujours quelque exagération qui l'alourdit un peu :

Je voulais, de mon cœur éternisant l'hommage,

Emprunter la langue des dieux

Et vous parler votre langage :

Je voulais dans mes vers peindre la vive image

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De ce feu, de cette âme et de ces dons des cieux Qu'on sent dans vos discours et qu'on lit dans vos yeux Le projet était grand ; mais faible est mon génie : Aussitôt j'invoquai les dieux de Tharmonie, Les maîtres qui d'Auguste ont embelli la cour ; Tous me devaient aider et chanter à leur tour. Leur cœur les fait parler, leur muse est naturelle ; Vous les connaissez tous ; ils sont vos favoris ; Des auteurs à jamais ils sont l'heureux modèle,

Excepté de vos beaux esprits

Et de Bernard de Fontenelle...

(Il faut bien que le coup de patle soit jelé, en passant, et le coup de grifîe contre le confrère. Poursuivons :)

J'eus l'art de les loucher ; car je parlais de vous ; A votre nom divin, je les vis tous paraître. Virgile, le premier, mon idole et mon maître, Virgile s'avança d'un air égal et doux ; On voyait près de lui, mais non pas sur sa trace, Cet adroit courtisan et délicat Horace...

Et c'est Ovide, et puis TibuUe. Tous se présentent, chacun avec son trait caractéristique...

Vous parûtes alors, adorable Emilie :

Je vis soudain sur vous tous les yeux se tourner ;

Votre aspect enlaidit les belles,

El de leurs amants enchantés

Vous files autant d'infidèles.

Je pensais qu'à l'instant i!.s allaient m'inspirer ; Mais, jaloux de vous plaire et de vous célébrer. Ils ont bien rabaissé ma téméraire audace. Je vois qu'il n'appartient qu'aux maîtres du Parnasse De vous offrir des vers et de chanter pour vous ;

C'est un honneur dont je serais jaloux Si jamais j'étais à leur place.

Adélaïde du Guesclin parut au théâtre l'année suivante (1734). Elle fut sifilée depuis cinq heures jus-

qu'à huit sans un relâche. Ce fut^ comme dit Voltaire lui-môme, une « agonie » et un « enterrement. j> Ce qu'il y a de curieux, c'est que la pièce, remaniée,, mais très semblable à ce qu'elle était en sa nouveauté, réussit, trente ans plus tard, excellemment. Généralement c'est le contraire ; et non seulement il ne faudrait pas conseiller à nos auteurs de remettre au théâtre après trente ans leurs pièces sifflées, mais même il faut les dissuader d'y remettre après dix ans leurs pièces applaudies.

C'est alors que Voltaire se décida à lancer sèsJLetiiies^ philosophiques sur P Angleterre, ou, comme on les a appelées par abréviation et par analogie avec les Lettres Persanes^ les Lettres anglaises, écrites huji ans auparavant, et qu'il avait fait paraître Tannée précédente (1733), en anglais, à Londres. Elles étaient très audacieuses, contenaient force, opinions hétérodoxes et firent scandale. Le Parlement les condamna à être brûlées par -la main du bourreau, le 40 avril n34, Voltaire, entraîné par une sorte d'accès d'audace, redoubla en publiant coup sur coup les XrQi&4)ramiers Discours sur l'homme, moins hardis mais aussi compnametlants que les Lettres, et ce Pour et Contre (\m avait scandalisé J.-B. Rousseau et à qui il donnait le titre nouveau de Lettre à Uranie.

L'orage fut terrible. Voltaire, avec ces alternatives de hardiesse et de faiblesse qu'il eut toujours, crut même devoir et crut pouvoir renier Touvrage, et l'attribuer à Chaulieu, qui était mort. Pour comble, quelques chants, plus ou moins falsifiés, de la Pucelle, très méprisable ouvrage à tous les points de vue, que Voltaire écrivait, avec beaucoup trop de complaisance, pour l'amusement de ses amis et pour le sien, furent colportés dans Paris ; et encore Voltaire lan-

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çait sa petite salira du Mon^fain, assez innocente, mais où rhostilité sut trouver des crimes :

Regrettera qui veut le bon vieux temps

Et l"âge d'or et le règne d'Âslrée,

Et les beaux jours de Saturne et de Rhée,

Et le jardin de nos premiers parents ;

Moi, je rends grâce à la nature sage,

Qui, pour mon bien, m'a fait naître en cet âge

Tant décrié par nos tristes frondeurs :

Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs ;

J aime le luxe et même la mollesse ;

Tous les plaisirs, les arts de toute espèce,

La propreté, le goût, les ornements :

Tout honnête homme a de tels sentiments.

Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde. Ah ! le bon temps que ce siècle de l'er 1 Le superflu, chose très nécessaire, A réuni Fun et l'autre hémisphère.

Or maintenant, Monsieur du Télémaque, Vantez-nous bien votre petite Ithaque, Votre Salente et vos murs malheureux.

Où vos Cretois, tristement vertueux, Pauvres d etTets, et riches d'abstinence. Manquent de tout pour avoir l'abondance. J'admire fort votre style flatteur Et votre prose, encor qu'un peu traînante ; Mais, mon ami, je consens de grand camr D'être battu dans vos murs de Salente, Si je vais là pour chercher mon bonheur. Et vous, jardin de ce premier bon homme. Jardin tameux par le diable et la pomme, C est bien en vain que par l'orgueil séduits, Huet, Calmet, dans leur savante audace.

Du Paradis ont recherché la place :

Le Paradis terrestre est oîi je suis.

lUiTOUR RN FMAN-CK

Inquiété, et surtout inquiet, Voltaire s'oxija cette fois lui-môme et se réfugia en Ilollando en répétant le mot célèbre : " Voilà bien du bruit pour une omelette. 9

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