CHAPITRE IV
Voltaire rapportait d'Angleterre Briitus et les Lettres Anglaises. Mais il ne les publia pas tout de suite. Il commença par se présenter à l'Académie française une première fois, et y échoua une première fois. Il publia sur la mort de la comédienne Lecouvreur une pièce de vers qui lui attira des embarras. On avait refusé la sépulture ecclésiastique à M'^^Lecouvreur, selon les traditions encore en usage. Voltaire s'écria, comme Malherbe au sujet de l'attentat sur la personne d'Henri IV ;
Que direz-vous, race future, Lorsque vous apprendrez la flétrissante injure Qu'à ces arts désolés font ces hommes cruels ?
Ils privent de la sépulture Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels.
Elle a charmé le monde, et vous l'en punissez ! Non, ces bords désormais ne seront plus profanes. Ils contiennent ta cendre ; et ce triste tombeau Honoré par nos chants, consacré par tes mânes.
Est pour nous un temple nouveau !
Voilà mon Saint-Denis. Oui, c'est là que j'adore Tes talents, ton esprit, tes grâces, tes appas :
Je les aimai vivants, je les encense encore
Malgré les horreurs du trépas,
Malgré Terreur et les ingrats Que seuls de ce tombeau l'opprobre déshonore. Ah 1 verrai-je toujours ma faible nation Incertaine en ses vœux, flétrir ce qu'elle admire ; Nos mœurs avec nos lois toujours se contredire, Et le Français volage endormi sous l'empire
De la superstition ?
On trouva ces vers injurieux pour l'autoritéecclésiastique, et Voltaire fut forcé de quitter Paris et de se réfugier à Rouen sous un faux nom.
L'orage apaisé, il revint et fit représenter sonBrutus le M décembre 1730 avec un assez grand succès. La comédienne Gaussin y était charmante. C'étaient sesdébuts; elle n'avait que quinze ou seize ans. Voltaire lui écrivait:
« Prodige, je vous présente une Henriade ; c'est un ouvrage bien sérieux pour votre âge ; mais il est bien juste que j'offre mes ouvrages à celle qui les embellit... ^/'tz/ws est indigne de vous ; mais comptez que vous allez acquérir bien de la gloire en répandant vos grâces sur mon rôle de Tullie. Ce sera à vous qu'on aura l'obligation du succès. »
En il^i il donna l'Histoire de Charles XII, pour laquelle il amassait depuis longtemps des matériaux, qui était « son ouvrage favori, et pour laquelle il se sentait des entrailles de père. » C'était son premier grand ouvrage en prose. Il fut très bien accueilli et est resté entouré de l'admiration générale. Le 7 mars 4732, il rentrait au théâtre avec Eriphyle, qui ne réussit pas. Il le reconnaît lui-même à peu près, dans un billet du 8 mars à M. de Cideville :
«... Eriphyle^ que vous avez vue naître, reçut hier la robe virile, devant une assez belle assemblée qui ne fut pas
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mécontente, et qui justifia votre goût. Notre cinquième acte a été critiqué ; mais on pardonne au dessert quand les autres services ont été passables. »
Très blessé, sans en convenir, de cet échec, il se mit avec fureur à écrire une Zaùy. Il avait mis au moins deux ans à composer et à remanier Eriphijle\ il écrivit Zaïre eu vingt-deux jours. Elle parut le 1-3 août 1732^ sur le Théâtre français. L'applaudissement futimmense. Cette fois, on mit Voltaire au-dessus de Corneille, de Racine et de l'antiquité. Sans être tout à fait de l'avis du public, Voltaire était très satisfait de sa nouvelle œuvre. Jl l'appréciait bien du reste :
« J aï enfin osé traiter Vainoin\ mais ce n'est pas l'amour galant et français. Mon amoureux n'est pas un jeune abbé à la toilette d'une bégueule ; c'est le plus passionné, le plus fier, le plus tendre, le plus généreux, le plus justement jaloux, le plus cruel et le plus malheureux de tous les hommes. J'ai enfin tâché de peindre ce que j'avais depuis si longtemps dans la tête, les mœurs turques opposées aux mœurs chrétiennes, et de joindre dans un même tableau ce que notre religion peut avoir de plus imposant et même de plus tendre avec ce que l'amour a de plus touchant et de plus furieux. »
Et ailleurs:
« Za/?'eestla première pièce de théâtre dans laquelle j'aie osé m'abandonner à toute la sensibilité de mon cœur ; c'est la seule tragédie tendre que j'aie faite. Je croyais, dans l'âge même des passions les plus vives, que l'amour n'était point fait pour le théâtre tragique. Je ne regardais cette faiblesse que comme un défaut charmant, qui avilissait l'art des Sophocle. Les connaisseurs qui se plaisent plus à la douceur élégante de Racine qu'à la force de Corneille, me paraissaient ressembler aux curieux qui préfèrent les nudités du Corrège
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au chaste et noble pinceau de Raphaël. Le public qui fréquente les spectacles est aujourd'hui plus que jamais dans le goût du Corrège... »
Il était dans tout l'enivrement de la gloire. II remerciait tout le monde : le public qui, l'apercevant dans une log^e, lui battait des mains ; ses amis <r dont les avis ne lui avaient pas été inutiles ; » les acteurs et en particulier M"® Gaussin, à qui iladressait la jolie épitre qui suit :
Jeune Gaussin, reçois mon tendre hommage,
Reçois mes vers, au théâtre applaudis ;
Protège-les : Zaire est ton ouvrage,
Il est à toi, puisque tu Fembellis.
Ce sont tes yeux, tes yeux si pleins de charmes,
Ta voix touchante et tes sons enchanteurs
Qui du critique ont fait tomber les armes ;
Ta seule vue adoucit les censeurs.
L'Illusion, cette reine des cœurs,
Marche à ta suite, inspire les alarmes,
Le sentiment, les regrets, les douleurs
Et le plaisir de répandre des larmes.
Le dieu des vers qu'on allait dédaigner
Est par ta voix, aujourd'hui sûr de plaire ;
Le dieu d'amour à qui tu fus plus chère.
Est par tes yeux bien plus sûr de régner :
Entre ces dieux désormais tu vas vivre.
Hélas 1 longtemps je les servis tous deux.
Il en est un que je n'ose plus suivre.
Heureux cent fois le mortel amoureux.
Qui tous les jours peut te voir et t'enlendre ;
Que tu reçois avec un souris tendre,
Qui voit son sort écrit dans tes beaux yeux,
Qui pénétré de leur feu qu'il adore,
A tes genoux oubliant l'univers,
Parle d'amour et t'en reparle encore !
Et malheureux qui n'en parle qu'en vers !