CHAPITRE VIII
SoADiAip.E : Rousseau est décrétée à Genève. — VÉmile el le Contrai social y sont brûlés. — Effervescence dans la ville. — Jean- Jacques se plaint de l'indifférence de ses concitoyens. — Il est expulsé d'Yverdun. — Il se réfugie à Motiers.
K'est-il pas étrange qu'au lieu de prendre la route de Genève, Rousseau se soit rendu à Yverdun ?
Il paraissait si naturel cependant qu'il cherchât un asile dans sa patrie quand la France le repoussait, que tout le monde l'y attendait ; le hruit courut même qu'il était arrivé et plusieurs personnes assurèrent l'avoir rencontré'. Lui-même prévoyait l'objection, car, à peine à Yverdun, il mandait à Moultou :
« Un autre me demanderait peut-être pourquoi je ne me relire pas à Genève; mais, ou je connais mal mon ami Moultou, ou il ne me fera sûrement pas celte question; il sentira
"1. Correspondance de Moultou.
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que co u'osl point dans la patrie qu'un inalhounnix proscrit doit so réfugier; ipi'il n'y doit point porter son ignominie, ni lui faire partager ses affronts. Que ne pnis-je dès cet instant y faire oublier ma mémoire ! ^'y donnez mon adresse à persoimc, n'y parlez plus de moi; ne m'y nommez plus. Oue mon nom soit efface de dessus la teri-e '. »
Et le pasteur, grisé [tar renlhousiasme, lui répond
« Un proscrit, dites-vous, ne doit pas se réfugier dans sa patrie, mais la patrie t'a-t-elle proscrit, pour te donner ce nom? Des assassins, que tu fuis, t'ont-ils ùlé ton droit de bourgeoisie? Montre-moi le décret de les concitoyens qui l'a cliassé de nos murs? Plus la sentence que le parlement de Paris va prononcer sera infamante, plus elle te sera glorieuse'. »
Les nobles sentiments si bien exprimés par Rousseau, ce respect profond de la patrie, cette crainte exagérée d'en fouler le sol, ne manqueraient pas d'une certaine grandeur s'ils ne servaient à dissimuler la vérité ; il ne fallait pas une grande clairvoyance pour deviner les motifs qui éloignaient de Genève le philosophe. 11 avait une connaissance trop exacte de la situation pour qu'il ne crût pas de la plus stricte prudence d'attendre les événements sur un terrain neutre et de voir avant tout quelle impression produiraient dans la cité de Calvin ses deux nouveaux ouvrages. C'est la raison fort prosaïque qui lui fit prendre la route d'Vvcrdun; il le dit luimême dans ses Confessions :