‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 104 sur 333 · CoiifrsHions. Partie II, liv. XI · texte numérisé non relu

CoiifrsHions. Partie II, liv. XI

'2. 50 mai 17(32.

VOLTAIRE F.T J.-J. ROUSSEAT 201

La pnulento rôsorve des libi'airos de Genève s'explique liés iialiirelleinenl. La Nouvelle Ilétoïse déjà n'avait échappé qu'avec peine aux rigueurs de Li loi ; on prévoyait que le llontrat social ferait un éclat jiius grand encore, et les libraires ne se souciaient nullenuMit (le risijuer leurs capitaux dans une affaire aussi aléatoire.

Jean-Jacques n'ignorait pas la situation, car pendant l'impression de ses ouvrages, il avait entretenu avec Moultou une correspondance de nature à singulièrement l'éclairer sur les dispositions du clergé genevois.

On n'a pas oublié les mésaventures arrivées abx pasteurs à la suite de l'article Genève de V Encyclopédie; depuis cette époque, ils étaient devenus extrêmement scrupuleux et susceptibles sur tout ce qui touchait à la religion ; à aucun prix ils ne voulaient laisser soupçonner que la plus légère atteinte eût été portée à leur foi et l'on pouvait s'attendre à voir réprimer tout scandale avec une grande rigueur. Moultou, mieux que personne, se trouvait au courant de cet état des esprits, puisqu'il était pasteur lui-même.

Au fui' et à mesure de l'impression de l'J^miVe, Rousseau envoyait à son ami les principaux passages en sollicitant ses avis; à la lecture de ces feuilles Moultou ressentait les plus vives alarmes. Personnellement, il eût volontiers pardonné au philosophe de prouver par le raisonnement ce que le christianisme enseigne par autorité, il lui eût nicnic pardonné de repousser les miracles et la

révélation ' : « Si nos opinions ne sont pas tout à fait les mêmes, lui disait-il, elles ne sont pas non plus fort opposées. » Mais il savait Lien que ses collègues ne les laisseraient pas passer impunément, et qu'elles soulèveraient une indignation générale.

N'osant cependant heurter Jean-Jacques de front, il imaginait pour le faire changer d'avis une distinction des plus plaisantes. Tout d'ahord il s'empressait de reconnaître que ces théories hardies non seulement pouvaient avoir leur utilité, mais devaient être très bonnes en France pour arracher le peuple « au prêtre qui le tourmente ou le déprave, ou au philosophe qui le jetterait dans de nouvelles perplexités », mais qu'elles ne valaient rien pour Genève et pour la Suisse. Puis, cette concession faite aux dépens de la France, il essayait timidement de détourner Rousseau de la voie dans laquelle il était entré en lui faisant envisager tous les dangers auxquels il s'exposait et en le prévenant de l'émoi que ses théories religieuses ne pouvaient man-

/itjuer de provoquer dans la Rome protestante. « Quels cris, quelles clameurs vous allez exciter à Genève! lui

1. Par une singulière coïncidence, Rousseau, qui niait les miracles, avait autrefois déclaré et signé avoir assisté à un miracle. Pendant son séjour chez Mme de Warens, près d'Annecy, le feu prit à la maison. Tous les voisins accoururent pour porter secours et l'évêque vint également. Le vent soufflait avec violence et menaçait d'embraser tout l'édifice: l'évêque se mit en prières et le vent s'apaisa aussitôt. On déclara qu'il y avait miracle, on rédigea le récit de l'événement et l'on pria les principaux témoins d'attester le fait par leur signature. Rousseau signa comme les autres. Cet incident fut raconté plus tard quand le philosophe fut devenu célèbre, et Voltaire s'est beaucoup moqué de l'inconséquence de celui qui attestait les miracles et les niait ensuite.

VOMAIHK ET J.-J. HOIISSE.UI

(lisàil-il. Que vos amis auront do peine à vous défendre! Comptez pourlant sur leur zèle, mais réussironl-ils? Je ne le crois pas. Noire peuple est très croyant, très attache à sa religion'. »

Le philosophe, il est vrai, ne niait pas positivement la rcvélalion, mais il trouvait aulaul de raisons pour en douter que pour y croire.

(( On no vous tiendra pas compte de vos doutes modestcSj lui écrivait Moultou, l'on dira : il n'est pas chrétien, il ne faut plus le croire, et vous, dont on respectait tant l'autorité, dont tous les écrits étaient des livres de lois pour notre patrie, vous ne serez plus qu'un incrédule auquel on ne croira plus, auquel on n'osera pas même croire. Je vois déjà le triomphe de vos ennemis, car vous en avez ici; je les vois, s'efforçant de vous perdre dans l'esprit de vos concitoyens trop délicats sur la foi et par là encore un peu crédules-. »

Rousseau se trouvait donc bien averti, bien prévenu, il n'y ont aucune surprise, et, s'il alla de l'avant, c'est que cela lui plut ainsi.

Quand VÈmile et le Contrat social parurent à Genève, on s'arracha les exemplaires; les uns louèrent ces ouvrages sans réserve, les autres les dénigrèrent avec acharnement.

« Le Contrat social est lu avec avidité, mande Moultou , vos ennemis même sont contraints d'avouer que c'est celui de tous vos livres où votre génie s'est déployé avec le plus

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