‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 12 sur 333 · Confes$ioii.^\ l'.ulif! H. Hvii' VIII · texte numérisé non relu

Confes$ioii.^\ l'.ulif! H. Hvii' VIII

YOITAIIU: ET .I.-.l. ROrSSKAi: 2".

poser le Devhi dit vilhuje. il luésciiUi la pièec, on fut trop houreux de l'acceplei'; on d(''ci(la mc^inc que la première lepréseiitalioii auiail lien à loiilaiiieMeau en préseRce du roi, de la reine el dr tonle la conr. Fidèle à ses nouveaux principes, Rousseau y assista avec son costume de chaque jour, affligé d'une grande barbe et d'une perruque t'oit mal peignée. La pièce eut un succès étourdissant: on s'enthousiasma pour les amours naïves de ces bonnes petites gens, et le roi lit engager l'auteur à venir le voir; son intention était de lui donner une pension. C'était l'encouragement ordinaire accordé aux gens de lettres distingués. Pour ne pas subir le môme sort que ses confrères, Jean-Jacques s'enfuit, et on ne le revit plus à Fontainebleau.

Le lendemain Jelyotte*, le fameux chanteur, lui écrivait :

« Vous avez eu tort. Monsieur, de partir au milieu de vos triomphes. Vous auriez joui du \)\us grand succès que l'on connaisse en ce pays. Toute la cour est enchantée de votre ouvrage : le Roi qui, connue vous savez, n'aime pas la musique, chante vos airs toute la journée avec la voix la j)lus fausse de son royaume et il a demandé une seconde repré-

1. « Jelyotte (1710-1788), dit Marmontel, portait sur son front la sénérité du bonheur et en le respirant lui-même il l'inspirait. En effet, si Ion me demande quel est l'homme le plus complètement heureux que j'aie vu en ma vie, je répondrai c'est Jelyotte.... Il n'était ni beau ni bien fait, mais pour s'embeUir il n'avait qu'à chanter; on eût dit qu'il charmait les yeux en môme temps que les oreilles. Les jeunes femmes en étaient folles; on les voyait à demi-corps élancées hors de leurs lo'^cs. donner en spectacle elles-mêmes l'excès de leur émo'ion : et plus d'une des plus jolies voulait bien la lui témoigner. » {Mémoires.)

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sontatioii pour la huitaino. J'aurai soin do faire le changement (jue vous désii-oz, j'accoiucirai le l'écitatif de la première scène et j'avertirai M. Cuvillier de se contenter de son état de sorcier sans aspirer orgueilleusement au rang de magicien. (( M le duc d'Aumont' m'a dit ce matin que si vous vous fussiez laissé présenter au Roi, il était sûr que vous auriez eu une pension. Bonjour. Monsieur*. »

Le succès du Devin du village plaça Rousseau au premier rang parmi les auteurs dramatiques'.

Malheureusement le rôle de cynique si bien adopté par le philosophe ne devait pas se borner aux puérilités dont nous venons de donner quelques exemples.

Peu de temps après son retour de Venise, c'est-à-dire vers 174;j, il avait pris une maîtresse. Le hasard mit sous ses pas une servante d'auberge d'accès facile. Le choix lui parut heureux et il s'y tint. Cette fille de basse extraction', sans éducation, sans intelligence

1. Premier gentilhomme de la chambre; sa juridiction s'étendait sur tous les théâtres.

2. Inrdite. A Fontainebleau, le 20 octobre 1752. Bibliothèque de Neuchâtel. Mss.

r>. Quelque temps après, la plus vive polémique s'éleva entre les partisans de la musique italienne et ceux de l'opéra français. Tout Paris se divisa on deux partis, et des deux côtés on déploya un véritable acharnement. C'est alors que Grimm fit paraître en faveur de la musique italienne son Petil prophète de Bœmisc/ihroda et que Rousseau écrivit, pour soutenir la même cause, sa Lettre sur la musique (1753), qui produisit la plus vive sensation. Les esprits étaient tellement surexcités, qu'un soir à l'Opéra Rousseau fut pendu en effigie au manche d'une contrebasse par les partisans de la musique française.

4. Rousseau a dit qu'elle était fille de François Levasseur, « officier de la monnoye d'Orléans ». Elle était née en 172t. (Rousseau à M. Rey, .^ février 1702. Lolti'es inédites, par Bosscha.)

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niuniiio', pns joli(\ juvs de l;i(|iit'll{' il ne j)OiiYail Irouvei, ci encore! qne des jouissances purement matérielles, devint la compagne de sa \ie. Personne n'en aurait voulu, cela suffit pour qu'il la trouvât de son goût, et cependant lui-même a avoué qu'il ne ressentit jamais pour elle la moindre étincelle d'amour. Il n'en avait même pas la primeur; elle pouvait et devait n'être pour lui qu'une passagère fantaisie. Si l'on s'explique qu'il se soit montré peu délicat dans son choix à une époque où, vu son isolement, il ne lui était guère permis d'être difficile, on ne comprend pas que plus tard il n'ait pas rompu une liaison indigne de lui.

Non content de s'attacher à une pareille créature, le philosophe en tirait vanité. Cette malheureuse Thérèse ne le quittait pas; il la traînait à sa suite aussi hien chez Mme d'Épinay que chez la maréchale de Luxembourg; on l'acceptait partout, et même on l'entourait d'égards qu'elle méritait hien peu. Ce n'était pas seulement condescendance pour les faiblesses d'un homme de

1. « Je voulus d'abord former son esprit, dit Rousseau, j'y perdis ma peine. Son esprit est ce que l'a fait la nature; la culture et les soins n'y prennent pas. Je ne rougis pas d'avouer qu'elle n'a jamais bien su lire, (juoiqu'elle écrive passablement. Quand j'allai loger dans la rue Neuve des Petits-Champs, j'avais à l'hôlcl de Poiitcliartrain, vis-à-vis mes fenêtres, ini cadran sur lequel je m'efforçai durant plus d un mois à lui faire connaître les heures. A peine les connait-ello encore à présent. Elle n'a jamais pu suivre l'ordre des douze mois de l'année et ne connaît pas un seul chiffre, malgré tous les soins que j'ai pris pour les lui montrer. Elle nt^ sait ni compter l'argent ni le prix d'aucune chose. Le mot qui lui vient en parlant est souvent l'opposé de celui qu'elle veut dire. Autrefois j'avais fait un dictionnaire de ses phrases pour amuser Mme de Luxembourg, et ses quiproquos sont devenus célèbres dans les sociétés où j'ai vécu. » [Confessions. Partie II, livre VIL)

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talent, mais la société de l'époque ne pouvait se défendre d'un certain attrait pour cotte monstrueuse association qui amusait son oisiveté, et qu'elle trouvait fort piquante et fort originale parce que Rousseau était enjeu.

Ce n'est pas tout. Jean-Jacques eut des enfants ; il en eut cinq. Cinq fois il eut le triste courage de porter ces malheureux petits êtres aux Enfants trouvés, et il le fit allègrement et sans scrupule'. C'est toujours la même logique à rebours. Il se croit des devoirs vis-à-vis de Thérèse Levasseur, alors qu'il n'en a nullement; il ne s'en croit aucun vis-à-vis de ses enfants, alors qu'un fou ou un misérable pouvait seul agir comme il l'a fait.

Il faut lire dans ses Confessions de quels détestables sophismes il cherche à pallier son crime. Il y a du reste dans les passages qu'il *y consacre des contradictions qu'on doit relever.

Quand il est question de son premier enfant, et du sort qu'il lui fait subir, c'est sur la société de son époque, sur les mauvais exemples qui l'ont entouré que Rousseau rejette toute la faute. Il cherche à persuader qu'au dix-huitième siècle il était fort bien porté de mettre ses enfants à l'hôpital et qu'il n'a fait

1. Il ne prit mêiae pas de précautions pour pouvoir les retrouver un jour; il ne se rappelait môme pas la date de leur naissance! L'aîné avait dû naître, croyait-il, dans l'hiver de 1740 à 1747, et pour celuilà seulement il mit dans les langes une marque dont Thérèse garda le double. En 1761 la maréchale de Luxembourg lit les plus louables efforts pour retrouver cetenfant^ mais tout fut inutilei

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que suivre l'exemple commun. Mais alors, quelle belle occasion il avait de se singulariser en élevant ses enfants! C'est sur ce point qu'il fallait réformer le siècle et non sur le port de la barbe ou de la perruque.

Ses raisons sont pitoyables :

« Je foi'inju ma façon de penser, dil-il, sur celle que je voyais en règne chez des gens 1res aimables, et dans le fond très honnêtes gens, et je me dis : Puisque c'est l'usage du pays, quand on y vit, on peut le suivre. Voilà l'expédient que je chei'chais. Je m'y déterminai gaillardement sans le moindre scrupule ; et le seul que j'eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui j'eus toutes les peines du monde de faire adopter cet unique moyen de sauver son honneur ^ »

L'honneur de Thérèse!

Dans le chapitre suivant, Jean-Jacques revient sur le même sujet à propos de ses autres enfants. Cette fois la théorie change. Il n'est plus question de l'honneur de Thérèse, encore moins de se conformer à l'usage du pays; Jean-Jacques a réfléchi : s'il a mis ses enfants à l'hôpital, c'est par devoir et pour leur bien :

« En livrant mes enfants à l'éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, écrit-il, en les destinant à devenir ouvriers et paysans, plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortune, je crus faire un acte de citoyen et de père; et je me regardai comme unnicmbre de la République de Platon.... Cet arrangement me parut si bon, si sensé, si légitime, que

i. Confessions. Partie II, livre Vll.

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si je ne m'en vantai pas ouvertement, ce fut uniquement par égard pour la mère.... Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux ou ce que je crus l'être. »

Et pour qu'on ne puisse douter qu'il a bien réfléchi, qu'il a agi en pleine connaissance de cause, il craint de faire école et il ose ajouter :

« Si je disais mes raisons, j'en dirais trop. Puisqu'elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d'autres : je ne \eux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur....', d

Quelque confiance qu'il eût dans rexcellence de son système, Jean-Jacques, cependant, cacha sa conduite avec le plus grand soin, non pas qu'il en eût la moindre honte, dit-il, mais uniquement pour sauver l'honneur de Thérèse !

Toujours l'honneur de Thérèse!

Trois ou quatre amis intimes, auxquels il était impossible de dissimuler la vérité, furent seuls mis dans le secret.

Derrière les raisonnements et les sophismes qu'il accumule pour innocenter sa conduite, on perçoit clairement la vérité, et il faut la dire. Rousseau n'aimait pas ses enfants : « Les entrailles de père ne sauraient parler bien puissamment, dit-il, pour des enfants qu'on n'a jamais vus. » Comme s'il était nécessaire de voir ses enfants pour les aimer, comme si cette

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