‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 126 sur 333 · lUms-si'ou, ses auiis et ses ennemis · texte numérisé non relu

lUms-si'ou, ses auiis et ses ennemis

VOF.TAIKF, KT .I.-.I. HOIISSF.AU 2.'l

qui le Irappe, se pose comme sa viclime. el lui im|)iile riiifamie criiiic délation el (rua aeliaincmcnl sans exemple. Il l'éeiilà tout riiiiivers et le répèle tant el si hicji qu'il parvient à le l'iiire croire.

In ami de Uousseau, le colonel Piclel, se chargea de résumer dans une lettre des plus vives les *friefs du philosophe'.

(i Je crois voir dans trois causes, disait le colonel, la source de cette sentence infamante : l'une est rengouemcnt où l'on est de M. de Voltaire, la seconde qu'on aura cru faire sa cour à celle de Versailles, et on aui'a voulu en troisième lieu, réparer par une démarche éclatante le mal que M. d'Alembert peut nous avoir fait par l'article Genève du Dictionnaire encyclopédique.

« Le premier motif ne peut se justifier par aucun endroil, il n'est jamais permis de llètrir la réputation d'un auteur pour augmenter celle de son adversaire, et encore moins à un tribunal d'entrer dans des voies aussi odieuses ; en vérité, si cette sentence est émanée de Ferney, les moyens que les adhérents de M. de Voltaire emploient pour étayer sa réputation, me paraissent bien plus propres à la détruiie qu'à y conti'ibuer; je comprends qu'il faut que cette faction ait prévalu dans le Conseil, car comment ne se serait-il pas aperçu de ce qu'il y a d'inconséquent dans sa sentence !

u (le tribunal flétrit par un jugement infamant un citoyen de la république qui a, jusqu'à présent, bien mérité d'elle par ses démarcbes et par ses écrits; on le condamne sur des matières sur lesquelles une explication plus ample eût peut être été toute équivoque, pendant que le même tribunal

l. Elle étTit adressée ;i M. r>iivill;irii. liluaire.

permet qu'on imprime, avec l'approbation publique, les ouvrages d'un bomme qui insulte à Genève et à la religion qu'on y professe, qui infecte tout ce qui l'environne du poison de ses sentiments erronés, et qui a fait à Genève plus de déistes que Calvin n'y a fait de protestants. Et en faveur de qui le Conseil fait-il cette distinction? en faveur d'un étranger, auquel on a accordé une retraite dans un temps où toute l'Europe la lui refusait. J'avoue que cette sentence nous couvre de confusion, si l'esprit de parti l'a dictée, et qu'en ce cas elle fait plus de tort à Voltaire et à ses partisans qu'à Rousseau, contre lequel elle a été exécutée ^ »

Cette lettre, parait-il, n'était pas destinée à la publicité ; l'auteur l'avait simplement adressée à son libraire en lui renvoyant un exemplaire d'Emile; mais le libraire la fit circuler.

Le Conseil, qui craignait une rébellion et voulait à tout prix l'étouffer, montra la plus grande rigueur. M. Pictet et son libraire furent mis en prison et ils passèrent en jugement. Malgré une touchante lellre d'excuses, dans laquelle il avouait et reconnaissait sa faute, Pictet fut condamné à être grièvement censuré, à demander pardon à Dieu et à la seigneurie et il fut suspendu pendant un an des droits honorifiques de la bourgeoisie, c'est-à-dire privé de son entrée dans le Deux-Cents 2 et dans le Conseil général". « Vous voyez

1. 2'2 juin 1762. — Archives de Genève. Registres du Conseil de l'année 17G2.

2. Le Conseil des Deux-Cents ou Grand Conseil représentait à Genève le pouvoir législatif.

ô. Affaires étrangères, Corrcsp. de Montpéroux, 24 juillet 1702. —

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qu'à Genève, comme par tout ailleurs, dit Mlle de Bondeli , 1(' maj^islrat n'aime pas qu'on lui dise ses vérités'. » 11 l'aimait d'autant moins que la lettre de Pictet avait soulevé une fermentation passagère et qu'on avait craint un instant pour la tranquillité de la république.

Gabriel Cramer, le célèbre imprimeur, fut indigne du procédé du colonel ; il voulut lui répondre, mais Voltaire fort sagement calma son ami :

« Mon cher Gab, lui écrivait-il, c'est moi qui vous conjure d'être sage. Votre lettre est d'une violence extrême; (juand on écrit de telles lettres, il faut se couper la gorge avec celui auquel on a écrit. Je sais, quand il le faut, réprinior le zèle. Supprimez votre lettre, je vous en conjure. Ce n'est pas vous qui êtes outiagé, c'est moi. C'est à moi à réjjondre. L'honneur et la vérité m'y forcent. J'aimerais mieux perdre les Délices, que de souffrir qu'on dise qu'on m'a donné un asile et que l'Europe m'en refusait. Je défie d'ailleurs qu'on trouve dans les écrits que vous avez imprimés de moi, une ligne contre la religion, et il y en a cent en sa faveur.

« En un mot, il est d'une nécessité absolue que les honnêtes gens voient la lettre ci-jointe, que j'envoie au colonel Pictet et à M. le premier syndic. Travaillons à force, et moquons-nous du reste. Il est nécessaire que je vous voie, mon cher Gabriel *. «

La plus cruelle offense que l'on pût faire à Voltaire,

Registres du Conseil de Genève. Le libraire Duvillard subit la mr-ine peine, mais ne fut suspendu de ses droits que pendant six mois.

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